Arrêtons d’individualiser les formations, érotisons-les !

par 22/02/2021Juridique, Marketing, Organisation0 commentaires

L’individualisation est tellement rentrée dans les mœurs de la formation qu’il peut paraître étrange de vouloir la remettre en cause. Si ce n’est qu’un consensus ne fait pas une vérité… ou seulement une vérité sociale, et qu’à être trop mainstream, on en oublie la citation de Jean-Luc Godard, “c’est la marge qui tient la page”. Autrement dit, explorons ensemble des questions comme : “l’individualisation, est-elle réellement une bonne idée ?”, “pourquoi tant de monde pousse à sa réalisation ?”, “l’entreprise a-t-elle encore intérêt à s’engager dans cette direction ?”, “De quoi parle-t-on au juste ?”. 

1, Aujourd’hui, l’individualisme est radical 

Marcel Gauchet, dans son ouvrage “Transmettre, apprendre” (2014), a créé le concept d’individualisme radical. L’hypothèse de base est que se former est un acte individuel, l’ère du “je”. Chaque individu développe une “auto-construction des savoirs”.  Chaque apprenant devient un créateur de ses propres savoir plutôt que d’en faire un copiste des savoirs construit par d’autres.  Ce paradigme trouve deux origines différentes et complémentaires. 

La première source est celle de René Descartes, 17ème siècle, que l’on peut synthétiser par le fameux aphorisme d’Emmanuel Kant “Aie le courage de te servir de ton propre entendement” lui-même l’écho du Sapere aude d’Horace… pour en faire la devise de l’ère des Lumières et qu’on pourrait traduire par “Ose penser par toi-même”. Cela a ouvert la voie à des auteurs comme Jean-Jacques Rousseau, Saint Simon et surtout le modèle scientiste de l’Organisation Scientifique de la Formation, là où la pensée s’adjoint la science du 19ème siècle pour construire l’individu du 20ème siècle.  La seconde source est celle de la French Theory, ou le courant de la déconstruction, dans les années 60 en France d’où son nom, et 70 aux Etats-Unis, avec la remise en cause des figures d’autorité collective pour aboutir à ce que le sociologue allemand, Norbert Elias, appellera en 1987, la Société des individus, et qui donnera en formation, l’émiettement des apprenants, le fameux One to One rendu encore plus accessible grâce au numérique. Le modèle idéologique dominant est en place. Et chaque apprenant devient l’acteur de ses propres apprentissages, l’apprentissage se fait en toute conscience, tant sur les savoirs que sur les modalités d’apprentissage. Il y a une transparence qui permet à l’apprenant d’auto-construire ses savoirs. C’est ce qui fait dire à Marcel Gauchet que notre modèle a choisi “l’intelligence”, synonyme de conscience, des apprenants contre le modèle précédent qui avait choisi la “mémoire”, l’intelligence des anciens qui est supposée non-intelligente. 

On peut constater que si l’individu cartésien est dominant. Il existe bien d’autres individus qui pourrait convenir à l’individualisation de la formation. Le “je pense donc je suis” très autocentré peut devenir plus relationnel, “tu penses donc je suis”, beaucoup plus proche de la réalité sociale. Lorsque l’on parler d’individu encore faut-il définir le concept, car en fonction de nos définitions, cela change du tout au tout notre définition de l’apprenant. On pourrait retenir une des définitions de l’anthropologue français Philippe Descola, il a déterminé de par le monde, 7 typologies différentes d’individu. On pourrait retenir un individu moins raisonnable mais plus émotionnel, avec toutes les découvertes que la science à faite dans le domaine. On pourrait aborder tous les apprentissages inconscients qui sont tellement plus nombreux que les conscients…  On pourrait même quitter cette vision occidentale de l’apprenant pour explorer d’autres horizons. Dogen, Maître zen, considère qu’apprendre, c’est s’oublier comme individu et que c’est la seule voie pour s’ouvrir à toute chose. Autrement dit, dire individualisation nécessite que l’on fasse le travail d’idéologie pour dire de quoi l’on parle, et qu’il existe autant d’individus qu’il n’existe de sociétés. 

2, La formation est d’abord sociale 

Apprendre est un acte individuel, former est un acte social. Et la formation, l’apprentissage socialisé, appelle une sociologie de la formation. Ce qui est passionnant, aujourd’hui, c’est qu’on assiste en direct la mutation du paradigme dominant au sens de Thomas Khun, 1962. La doxa formative, la vérité sociale du moment, est en train de basculer pour entrer dans un nouveau paradigme. Certains parlent même de la fin du cartésianisme. Qu’on adhère à ces thèses ou pas, la littérature nous a abreuvé d’ouvrages pour critiquer l’ancien monde, comme “La faillite des élites” (Michel Maffesoli, 2015), ou encore “La révolte des élites et la trahison de la démocratie” (Christopher Lasch, 1995), l’autorité sociale est de moins en moins acquise et la défiance est de plus en plus grande.  

L’apprenant individuel radical laissera place à une autre fiction sociale. A force d’émietter les apprenants, on finit par avoir des individus solitaires. Paul Valéry disait qu’un “homme seul est toujours en mauvaise compagnie”. L’homme est un animal social. Michel Maffesoli avait écrit en 1988, Le temps des tribus qui décrivait le phénomène : plus que jamais l’homme a besoin du collectif pour vivre. C’est le retour du “vouloir-vivre ensemble”. Et la nouveauté est que l’individu se construit par la somme des communautés qu’il choisit. En 2015, Michel Maffesoli écrivait l’Homo eroticus pour décrire les communions émotionnelles qui fondent la communauté, l’érotisation sociale. Le paradigme qui émerge serait émotionnel. Certains parlent déjà de raison sensible. 

Et la formation ? La formation est sociale, elle suit le phénomène plus qu’elle ne l’anticipe, on est loin de la formation militante d’il y a un siècle quand Charles Peggy parlait des “hussards noirs de la république”, ceux qui militaient pour une autre société. Aujourd’hui, la formation suit la montée en puissance des réseaux, des communautés avec le phénomène des communautés apprenantes, l’apprendre seul ensemble. Il s’agit de construire des communions apprenantes et de les faire vivre autour de pédagogies affectives. Apprendre devient un événement, une aventure partagée, ce que l’on appelle une learner experience (LX). Gilles Lipovetsky parlait esthétiser la formation, le learning design. Le pédagogue devient un créateur d’émotions apprenantes partagées. 

3, Quelle place pour l’entreprise ? 

Quelle que soit la définition, l’homme a besoin des autres pour se connaître, se construire et construire son autonomie. Son humanité résulte de son contact avec les autres. L’homme est au moins autant un être pensant et un être relationnel. Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) va plus loin, lorsqu’il dit que “l’homme est un être exclusivement social. Sa façon d’être totalement déterminée par ses relations avec les autres”. “Coupé de la société, l’homme retournera vite à l’état animal”. La solitude rend Robinson Crusoé presque fou. L’individualisme rationnel rend fou. 

C’est ce que Michel Tournier creuse dans le Vent Parachet (1979) lorsqu’il introduit la dimension mythique de l’homme. “L’homme ne s’arrache à l’animalité que grâce à la mythologie. L’homme n’est qu’un animal mythologique. L’homme ne devient homme, n’acquiert un sexe, un cœur et une imagination d’homme que grâce au bruissement d’histoires, au kaléidoscope d’images qui entourent le petit enfant dès le berceau et qui l’accompagnent jusqu’au tombeau”. Ce “bruissement d’histoires” a une résonnance particulière dans l’entreprise.  

L’entreprise est un projet, une ambition projetée, une histoire racontée pour faire d’un collectif un espace mythique. Elle donne du sens et de l’humanité à chacun de ses collaborateurs. C’est ce que Steve Jobs aurait dit, à l’âge de 28 ans, au Président de Pepsico pour le convaincre de rejoindre Apple, “Tu veux passer le reste de ta vie à vendre de l’eau sucrée ou tu veux changer le monde ?”. L’entreprise peut être ce lieu de storytelling, à condition de ne pas se perdre dans ce que Michel Crozier appelait le phénomène bureaucratique, oublié son histoire sociale pour ne se concentrer que sur sa mécanique organisationnelle. Tout le travail de l’organisation est de faire société pour que l’individu puisse donner le meilleur de lui-même. 

Dans un monde en disruption, le changement est la norme, l’individualisation est étrange, demander à un être seul de porter le poids du changement, là où c’est l’occasion de faire société, de faire naître ces liens qui réchauffent ensemble, l’ère du nous qui remplace l’ère du je. La formation est un de ces leviers de transformation en réincarnant un collectif. Plus que jamais dans ces périodes de questionnement la formation appelle à ces communions apprenante, l’érotisation de la formation. Il reste à chaque entreprise à écrire une nouvelle histoire… une de celle qui pourrait changer le visage du monde. 

Fait à Paris, le 22 février 2021 

@StephaneDiebold