Peut-il exister une éthique de la formation ? 

par 19/04/2022Organisation0 commentaires

L’éthique est la chose la mieux partagée au monde. Tout le monde en appelle à l’éthique, alors pourquoi pas la formation ? Doit-il exister une éthique de la formation ? Si tout le monde répond instantanément “oui”, c’est signe qu’il y a un sans doute un problème d’interprétation. De quoi parle-t-on au juste ? Si l’éthique de la formation est un “copier / coller” de l’éthique générale, pourquoi créer une éthique particulière ? Cela, voudrait-il dire qu’on assiste à un émiettement de l’éthique ? Que penser de l’éthique en formation ? 

1, L’éthique en formation, est-elle plus une déontologie ? 

“Parler d’une chose sans pour à la définir, c’est au fond parler sans savoir de quoi on parle” disait Alexandre Kojève. Que représente l’éthique ? La littérature n’est pas aidante en la matière. Chaque auteur a sa définition, ce qui ne facilite pas la visibilité des mots et ce d’autant que l’éthique est souvent opposée à la morale, interrogeant différemment l’individu ou le social. Etymologiquement, il s’agit de la même chose avec une traduction différente, l’une étant grecque et l’autre latine. Mais l’usage permet une subtilité qui nous sera utile. Paul Ricoeur distingue l’éthique dans son héritage aristotélicien, qui tient compte de la finalité de l’action, alors que la morale repose sur l’héritage kantien d’obligation et de norme. Parler d’éthique réinterroge donc le sens des choses, parler d’éthique en formation réinterroge le sens de la formation. 

A quoi sert la formation ? Existe-t-il une spécificité métier ou s’agit-il d’une simple transcription de l’éthique universelle ? Certains préfèrent la notion de déontologie, qui étymologiquement signifie la connaissance des devoirs ou la science des devoirs. Il s’agit d’un code de conduite attaché à une activité, on pourrait parler de l’héritage kantien spécifique. L’éthique repose sur des valeurs comme l’impartialité, le respect, la compétence, la loyauté, … alors que la déontologie repose sur des règles. En situation d’incertitude, l’éthique permet une plus grande latitude d’interprétation, une agilité dans le possible des choses. Mais la déontologie est plus facile à appliquer, le formateur a-t-il respecté ou non la règle, peu importe l’intentionnalité qu’il y avait derrière son action. 

L’éthique de la formation est une formalisation plus ou moins forte des rapports humains des acteurs de la formation. La formation canal historique est asymétrique, le formateur transmet à l’apprenant. Il a donc un pouvoir, il peut, et donc à une responsabilité, rendre des comptes. “Peut-il mentir pour permettre aux apprenants de mieux apprendre ?”, la fameuse opposition entre Socrate et les sophistes. L’éthique, ou la déontologie, apporte des choix sociaux pour guider la bonne formation. Mais le problème des règles est que parfois ou souvent elles oublient leur raison d’être et qu’à force d’émietter les règles, on finisse par perdre le sens de ces règles. La règle devient une règle pour elle-même, c’est le phénomène bureaucratique de Michel Crozier. Il est donc important de rester radical, revenir aux racines des choses pour ne pas confondre l’éthique et le spectacle de l’éthique. 

2, Dis-moi ton éthique, je te dirai qui tu es 

Si l’éthique est bien un moyen d’atteindre un progrès, reste à définir ce qui fait progrès. Dire que l’homme doit être éthique, c’est consensuel, mais n’a peu de sens si on ne définit pas le but de l’éthique. Autrement dit l’éthique du 21ème siècle, doit-elle être la même que celle du 20ème siècle ? Le choix est social et sociétal. Philippe Descola a montré dans Par-delà nature et culture (2005) qu’il existait un certain nombre de définitions de l’éthique qui repose sur un certain nombre de définitions de l’homme. L’éthique consiste à faire grandir la plus belle part de l’homme reste à définir ce qu’on met derrière ce concept historique. 

Aujourd’hui, l’éthique qui semble avoir la corde est l’éthique relationnelle avec des auteurs comme Edouard Glissant et surtout Emmanuel Levinas avec son fameux “Ethique comme philosophie première” (1982). C’est l’introduction de l’éthique avant le langage, l’épiphanie du visage, la rencontre, le face-à-face où les corps se parlent sans les mots. Cette épiphanie a été démontrée par les neurosciences en 1996 par l’équipe de Giacomo Rizzolatti avec les neurones-miroirs. Serait-ce la fin de l’éthique cartésienne ? Antonio Damasio parle de l’erreur de Descartes (1994) … l’éthique n’est plus que rationnelle comme le propose Habermas avec l’éthique de la discussion (1992), elle est aussi et surtout émotionnelle. 

C’est toute la problématique de l’apprenant individu ou personne. L’individu est étymologiquement ce qui est indivisible, la partie élémentaire du système. Autrement dit, l’individu n’existe que grâce au système. Alors que la personne est étymologiquement l’être derrière les masques sociaux, la poésie de chacun, Saint Augustin parlait de “maître intérieur”. L’émotion est inconsciente et c’est elle qui détermine la motivation de l’apprenant. Edgar Morin disait que l’homo sapiens était aussi un homo demens, or sa créativité et son émotion viennent du demens. Une pédagogie éthique consiste à construire ce type d’humanité avec par exemple la création des communions apprenantes autour de communs affectifs. On a l’éthique de son temps. 

3, On a l’éthique qu’on mérite 

La formation individualisante s’ouvre de plus en plus à des tribus apprenantes. C’est l’homo festivus qui fête la formation. L’éthique de la relation redonne ses lettres de noblesse à construire le “ensemble”. En 1956, le sociologue Georges Friedmann parlait de l’émiettement social, ce qui a conduit à la formation des individus. Norbert Elias a montré que plus la formation s’émiette, plus il faut reconstruire des lieux de communions sociales. Autrement dit, la fiction de l’individualisation de la formation nécessite la construction de communautés apprenantes, pour organiser les communions affectives qui donneront la motivation aux personnes qui se forment. L’éthique se fait entre pairs.  

L’éthique comme, on l’a vu, se fait autour de nouvelles formes plus holistiques, c’est la frontière qui est interrogée l’individu / la personne, la spécificité / le collectif, la raison/ l’émotion, l’animalité / l’humanité, la nature / la culture, … l’éthique se cherche avec des paradigmes différents. Prenons un exemple concret. Quelle est l’éthique du formateur ? Le formateur de l’Antiquité et du Moyen-âge disait la rhétorique, l’art de transmettre efficacement. Un bon formateur était un formateur efficace quelle que soit sa façon de transmettre. Le 20ème siècle, comme le 19ème, suppose l’homme rationnel, un bon formateur est un formateur qui respecte les règles de la transmission raisonnée. Le 21ème siècle, avec l’émotion, refait du formateur un rhéteur en ciselant sa contagion émotionnelle. Mathieu Ricard avait ce joli mot “le messager est le message”, nouvelle éthique. 

Nous sommes dans une période de mutation profonde, après des siècles d’éthique rationnalisante, l’éthique se cherche, c’est alors toutes la pratique de l’éthique qui se trouve réinterroger. C’est la raison pour laquelle la déontologie, parfois se fossilise autour de règles, pour finalement proposer un carcan de plus. Avant de créer les règles sociales de demain, il s’agit de faire confiance à l’homme avec le vieil adage, “Rien de ce qui est humain ne m’est étranger” (Térence). Le travail éthique consiste à réinterroger des principes de la formation qui semblait si évidant. Prenons l’exemple de la perfectibilité issue de l’ère des lumières : chaque individu peut et doit s’améliorer tout au long de sa vie. Au 19ème siècle, où le progrès social primait, cela avait du sens, mais aujourd’hui le progrès social est en interrogation, le “toujours plus” veut être “toujours mieux”. Le pédagogue Ivan Illich dénonçait déjà en 1971 le mythe du progrès éternel qui conduit à l’infantilisation des apprenants, Roland Barthes propose un devoir d’ignorance comme un acte de résistance à un monde qui court sans but. Michéa, dans sa lecture d’Orwell éducateur (2003), dit qu’“être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection”. Quel choisir ? 

Parler d’éthique revient à s’interroger sur l’éthique de l’éthique, le sens du sens que l’on veut socialement donner à nos actions. Et dans un moment où le sens se cherche, il reste le militantisme. Militer pour des actions que l’on croit éthique pour qu’au final, peut-être, elles le deviennent socialement.  Pour aider les explorateurs de l’éthique, on peut revenir sur une spécificité française, les moralistes du 17e et 18e siècle, comme Les caractères de La Bruyère (1687). Les moralistes français avaient la spécificité de créer de belles formules pour faire raisonner les idées, chercher le bon mot qui fait sens social pour dénoncer ou pour militer, construire ce travail d’orfèvre qui ciselle le social. Ajouter l’esthétique à l’éthique pour lui donner un sens au-delà des mots… Et pourquoi pas ? 

Fait à Paris, le 19 avril 2022 

@StéphaneDiebold