Comment faire attention à l’attention ? 

par 1/03/2022Pédagogie0 commentaires

L’attention est essentielle en formation. Le neuroscientifique Stanislas Dehaene en a fait le premier pilier de l’apprendre (2018). Sans attention, il n’y a pas de consolidation des connaissances et des compétences. C’est une condition nécessaire mais, non suffisante. Comment trouver le bon équilibre attentionnel ? Yves Citton parle d’écologie de l’attention (2014). Comment ne pas tomber dans l’incantatoire au moment où l’entreprise en appelle à une politique de la qualité de vie au travail (QVT). La formation, va-t-elle être touchée par le burn-out attentionnel ? Comment l’entreprise peut faire attention à l’attention de ses collaborateurs ? 

1, Qu’est-ce que l’attention ? 

Le psychologue américain William James proposait à la fin du 19è siècle une définition qui fait encore foi. “Chacun sait ce qu’est l’attention. C’est la prise de possession par l’esprit, en une forme claire et vive, d’un item, parmi plusieurs objets ou pensées possibles. La focalisation, la concentration de la conscience implique de laisser de côté certaines choses de façon à se concentrer sur d’autres efficacement et cela s’oppose à cet état confus, dispersé que les Français nomment “distraction”” (1892). Cette définition a permis à Michael Posner (1980) de subdiviser l’attention en trois composantes différentes. Comme quoi William James avait raison avec un siècle d’avance. 

La première fonction est celle du réseau d’alerte. L’attention est un mécanisme de vigilance qui est au plus profond de notre cerveau, au sein du tronc cérébral, le cerveau reptilien. Il surveille l’ensemble des activités de façon non consciente, et lorsqu’il détecte des signaux dangereux il interpelle automatiquement le cortex pour mobiliser l’ensemble du cerveau face à l’alerte. Les chercheurs assurent que cela a permis à nos ancêtres chasseurs de pouvoir survivre en environnement hostile. Notre attention est attirée par tout ce qui brille ou qui clignote, les visages humains, les regards. La saillance est un mécanisme de distraction. 

La seconde est notre capacité à orienter notre attention. Nous choisissons ce sur quoi nous faisons porter notre attention. C’est le problème de la cécité attentionnelle. C’est l’expérience du Gorille de Simons et Chabris (1999) : sur une vidéo, on demande au spectateur de compter le nombre de passes entre joueurs de basket, un gorille passe derrière, et même si des déplacements oculaires montrent que le regard l’a enregistré, le spectateur ne voit pas le gorille consciemment. En 1995, un policier a coursé un suspect, il est passé devant un autre suspect passé à tabac par ses collègues et tribunal a considéré que le policier avait commis un délit d’entrave et fut limogé. Simons et Chabris ont prouvé au tribunal la possibilité de la cécité attentionnelle et le policier fut réintégrer. On voit que ce que l’on veut bien voir, et les situations de stress renforcent cette cécité.  

Le troisième, et dernière fonction, est notre attention exécutive, c’est-à-dire notre intentionnalité. Lorsque nous sommes dans une routine comme conduire une voiture, si l’on entend une sirène de pompier et que l’on est arrêté à un feu rouge, faut-il brûler le feu pour laisser passer les pompiers ? Il s’agit de répondre très vite pour s’adapter à des opérations particulières. C’est le test de Stroop (1935) où, par exemple, le bleu est écrit en rouge, et le participant doit nommer le plus rapidement possible la couleur faisant abstraction de son automatisme de lecture, cela lui demande un gros travail d’attention. Sortir de ses routines n’est pas chose facile. 

Contrairement à une idée reçue, les neurosciences montrent qu’on ne peut pas faire deux choses en même temps, surtout, si elles sont chargées attentionnellement. Si c’est le cas, cela se traduit par une augmentation du nombre d’erreurs ou de la qualité plus médiocre de chacune des deux opérations. C’est l’exemple du “canard lapin” de Joseph Jastrow (1900), sur le même dessin on peut voir un canard ou un lapin, mais pas en même temps. Au mieux on switche de l’un à l’autre. On retrouve le même phénomène avec le dessin de la jeune femme et de la vieille femme que connaissent bien les formateurs. L’animateur peut orienter l’interprétation du cerveau et favoriser ainsi une interprétation commune. C’est sur ces phénomènes, qui peuvent avoir des conséquences particulièrement intéressantes dans l’animation, que travaille un nouveau domaine des neurosciences, la neuromagie ou la science de l’illusion. 

 
2, Comment éviter le burn-out attentionnel ? 

Le burn-out attentionnel tient surtout dû à une volonté sociale du “toujours plus”. Être capable de faire toujours plus de chose en toujours moins de temps. Pour illustrer de cette tendance, on peut prendre la méthode Pomodoro proposée dans les années 80. Elle consiste à définir les tâches à réaliser, puis programmer un chronomètre pour 25 minutes (pause de 5 minutes) et sans plus se poser de questions on fait le travail que l’on a programmé. Le collaborateur se concentre sur une tâche à la fois, et le stress du temps qui passe augmente notre concentration et notre efficacité. Mais comment faire pour éviter d’aller trop loin, le burn-out attentionnel, pour développer une écologie de l’attention ? Traditionnellement, on retient trois types de propositions. 

On peut créer une culture commune. C’est ce que l’on appelle “l’effet cocktail” (Cherry, 1953), dans un cocktail une personne peut avoir une attention flottante, elle peut écouter deux ou trois conversations en même temps pouvant passer d’un groupe à l’autre au gré de son intérêt. En fait, elle écoute successivement des bribes de conversation de chaque groupe et elle recompose l’histoire avec les indices qu’elle a perçus. C’est d’autant plus facile que la personne a les codes, une culture commune pour comprendre, et ce d’autant que les personnes se connaissent facilitant ainsi la prévision des trajectoires sémiologiques. Le sentiment d’appartenance à un même monde réduit l’effort attentionnel. 

On peut favoriser la vigilance de sa propre vigilance, l’auto-vigilance. Il s’agit de former les collaborateurs à faire attention à ses mécanismes de vigilances, en reprenant la connaissance des trois composantes de l’attention et de prendre des temps d’observation. Tout comme un rhéteur doit apprendre à s’écouter parler pour corriger sa communication, un vigilant doit être vigilant à sa mécanique d’attention pour construire une stratégie qui lui corresponde. J’ai toujours été surpris de voir des personnes instruites être incapable de corriger leurs fautes d’orthographe, en étant vigilant, on s’aperçoit que le sens prime sur l’orthographe, c’est l’histoire ou le style qui emporte la forme. Et c’est un vrai effort d’attention que de revenir à la forme. Face au constat, on peut chercher des solutions alternatives, comme par exemple, corriger le texte de la fin au début. Cela supprime le sens et ouvre à une correction qui demande moins d’attention. La concentration s’en trouve économisée d’autant.  

Enfin, on peut créer des automatismes. Lorsque l’on fait une action pour la première fois, elle capte toute l’attention du cerveau, mais quand cela la fait 2,3 ou 10 fois ou même 100 fois, cela devient un automatisme. Si l’on se rappelle la première classe virtuelle, on pouvait avoir peur que cela ne fonctionne pas, qu’on se rappelle d’enregistrer de la procédure pour faire des sous-groupes… et au bout du nombre nécessaire, on se libère de l’action, on maîtrise l’outil pour se consacrer à l’objectif. Un apprenti pianiste sait qu’il lui faudra dépasser les 10 000 heures de pratiques pour devenir un expert, dépasser la mécanique pour devenir un artiste s’il en a le talent. C’est d’ailleurs le but des écoles internes, favoriser l’automatisation des modes opératoires pour se concentrer sur l’objectif. Un manager qui a pratiqué la mécanique des entretiens individuels peut se concentrer sur l’humain. 

L’attention est un problème pour l’entreprise. Une réduction de l’attention se traduit par une augmentation des risques et/ou une diminution de la performance. Mais c’est aussi un problème social. L’attention fait partie de l’intime et n’a pas à ce jour encore fait l’objet d’un contrat social, autrement dit chacun doit se débrouiller seul. Comme on l’a vu cela peut prendre la dimension de quantify-self ou de création de routines ou de culture. Mais c’est aussi une pratique de proposer une qualité de vie au travail, une politique du bien être pour ses collaborateurs. Cette promesse corporate branding est un atout sociétal qui fait de l’entreprise un engagement éthique partagé. Faire attention à l’attention devient un impératif de performance, 20è siècle, mais aussi un militantisme, 21è siècle, pour améliorer le bien-être au travail. Encore faut-il veiller à ce que cela soit opérationnel et non incantatoire, car sinon cela stresserait les collaborateurs, ce qui gâcherait d’autant leur capacité attentionnelle… 

Fait à Paris, le 01 avril 2022 

@StephaneDiebold