La formation, doit-elle lutter contre les stéréotypes ? 

par 3/05/2022Pédagogie0 commentaires

Préjugés, stéréotypes, opinions, fakes news sont les plaies du monde contemporain… mais pas que. Voltaire déjà dans son Avertissement pour les poèmes sur la loi naturelle et le désastre de Lisbonne, en 1756, considérait que “les préjugés sont la raison des sots”. Les stéréotypes sont le fait des sots, des êtres sans jugement, des fous. Les être de préjugés sont à opposer aux êtres instruits, ceux qui ont été formé. Mais ne s’agit-il pas là d’un stéréotype ? Pire d’une stigmatisation sociale ? La formation, est-elle réellement l’outil pour supprimer les stéréotypes ? Ou, est-elle plutôt l’outil au service de la reproduction des stéréotypes du moment ? Qu’en pensent les neurosciences ? 

1, De quoi parle-t-on au juste ? 

Un stéréotype est une représentation simplifiée d’un être ou d’une chose. Il s’agit d’une croyance, d’une idée toute faite, qui synthétise la réalité, une réalité réduite de la réalité. C’est ce que Platon appelait la “doxa”, de “bavarder” (Martin Heidegger) sans creuser le sens des choses, sans aller à la vérité qui était si chère à Platon et son mythe de la caverne. Notre vie est faite de stéréotypes, d’a priori. En formation, pour donner un exemple, on considère souvent que les jeunes sont plus à l’aise avec le numérique et qu’à l’inverser un ancien aura plus de difficultés avec un ordinateur. Ce n’est pas parce qu’on utilise Tik Tok qu’on est capable de développer une communauté apprenante ou qu’un e-sport est plus capable de s’intégrer dans un logiciel maison. Il s’agit de stéréotypes sociaux. Peut-on vivre sans stéréotypes ? 

Les neurosciences apportent une réponse intéressante. Le cerveau a ceci de particulier qu’il essaie d’optimiser sa propre consommation d’énergie. Le cerveau représente seulement 2 % en moyenne du poids de notre corps, mais il dépense plus de 20 % de nos capacités d’énergie. Tout son travail est de construire des stratégies pour optimiser sa dépense d’énergie. Les stéréotypes sont des outils au service de son fonctionnement. Ils permettent de réduire la complexité du monde, afin de pouvoir traiter le flow d’informations continue de notre environnement. Les stéréotypes permettent de classer beaucoup plus rapidement les données. Dans un monde en infobésité, c’est-à-dire malade de l’inflation de sa propre information, les stéréotypes sont un outil de classification d’aide à la décision et donc un outil indispensable pour l’action.  

L’usage des stéréotypes se fait de façon automatique, c’est-à-dire sans l’intervention de la conscience. Et comme la majorité de nos actions sont inconscientes, sur un mode automatique, cela permet tout à la fois les choix inconscients, mais aussi favorise le choix conscient en présélectionnant les options du choix. Sheena Lyengar, dans “L’art du choix” (2010) et son paradoxe des pots de confiture a montré que trop de choix tue le choix. Le chiffre idéal étant une présélection par stéréotype autour de 3 options, que le cerveau, là, sait traiter. Lorsqu’une personne construit son avenir professionnel, il voit apparaître deux ou trois options présélectionnées et réfléchit ainsi consciemment avec toute la puissance de son cerveau sur la pertinence des propositions. Le cerveau se prive de toutes les autres options qui existent pourtant. Le stéréotype est un outil limitant, mais indispensable à l’homme d’action. 

2, Le stéréotype est social, voir sociétal 

Le stéréotype est naturel, il est dans la nature de l’homme de construire ses images automatiquement de la réalité pour pouvoir la comprendre, la prendre avec soi.  Si la mécanique est naturelle, l’usage de cet outil est social. La discrimination positive ou négative de certains groupes sociaux conduit à des biais sociologiques. C’est l’expérience de Birt Duncan (1976), aux Etats-Unis, où il propose à des blancs de voir un film sur lequel 2 personnes se parlent, la situation s’envenime puis l’un bouscule l’autre. 75 % de personnes considèrent que l’agressassions faite par le noir est violente alors que seulement 15 % lorsqu’il s’agit pour la même agression d’un blanc.  

L’Université de Milan-Bicocca a fait une étude, en 2017, publiée dans Neurosciences, auprès de 15 étudiants confrontés à des stéréotypes. Les évaluateurs leur proposaient 240 affirmations. Ces affirmations étaient inversées par rapport aux stéréotypes traditionnels de la société. Un EEG, Electro-EncephaloGramme, qui calcule l’activité électrique du cerveau pour identifier les zones qui étaient en interaction avec la situation. L’enquête montre que lorsque l’on présenter des affirmations inversées aux stéréotypes, c’est la zone linguistique celle qui détecte les erreurs de syntaxe qui est activée. Autrement dit, le cerveau qui entend une histoire se dit qu’il y a un bug, une erreur dans cette histoire et donc se propose de corriger cette histoire. 

Ryan Stolier et Jonathan Freeman, chercheurs en neurosciences de l’Université de New York, projetaient sur un écran des visages : homme, femme, noir, blanc, asiatique, heureux, énervé et leur propose de choisir en 500 millisecondes, entre deux mots par exemple noir/blanc ou heureux/colère. Pendant ce temps, une IRM surveillait leur activité cérébrale en se focalisant sur le gyrus fusiforme, la zone du cerveau qui s’occupe de la représentation du cerveau et de leur catégorisation sociale. On observe le cerveau qui recalcule ce qu’il voyait à partir des stéréotypes sociaux, par exemple un homme noir est automatiquement classé comme en colère, même si son visage montre qu’il souriait, à l’inverse une femme était heureuse a priori même avec un visage triste. Les stéréotypes grâce au gyrus fusiforme nous proposent une réalité sociale qui n’est pas celle que nous vivons, mais celle que nous pensons vivre. Que pouvons-nous en dire ? Que contrairement aux auteurs de l’étude qui en appelle sans proposition à “réduire voire éliminer les biais inconscients”, on peut reprendre deux citations :  “les hommes ne peuvent s’entendre que sur des préjugés” (Essais, Henry de Montherlant) et “les préjugés sont les pilotis de la civilisation” (André Gide, Les faux-monnayeurs). Les stéréotypes sont au cœur du social. 

3, Que faire de nos stéréotypes ? 

Si les stéréotypes sont bien une simplification de la réalité, c’est surtout un outil indispensable pour pouvoir comprendre la complexité du monde que le cerveau ne peut pas comprendre sans. C’est ce que montre Jorge Luis Borges dans la très belle nouvelle Funès ou la mémoire (1942). Funès est un hypermnésique, il a une mémoire prodigieuse, il se rappelle de tous les détails qu’il ait vécus, une performance mémorielle exceptionnelle fondée sur une histoire vraie. Mais la conclusion est que le foisonnement de détails est plus un frein qu’un atout, trop de détail tue la compréhension globale. Pour comprendre le monde, il faut pouvoir le simplifier pour faire danser les concepts et les stéréotypes. L’absence de stéréotype est une absence d’intelligence. 

La connaissance elle-même ne peut fonctionner que sur des stéréotypes. Nietzsche disait “chaque mot est un préjugé”, une simplification des choses pour pouvoir construire des idées. Le philosophe Alain Locke écrivait “l’art doit découvrir et révéler la beauté que le préjugé et la caricature ont dissimulée” (Le nouveau noir, 1925). Le préjugé nous prive de la beauté des choses, de leur poésie au profit d’une conceptualisation rationnalisante plus efficace. Et ces stéréotypes font connaissance et reconnaissance ce qui nous permet de développer une identité, ce que l’on a d’identique, et de structurer nos organisations. Les stéréotypes sont le moyen humain de gérer une vie naturelle, sociale et culturelle. 

La littérature s’est approprié cette problématique avec l’intelligence artificielle, et l’exemple des biais cognitifs. Amazon, en 2014, s’est proposé de recruter via une politique de big data, conséquence, il existait des biais ethniques, genrées qui ont conduit à l’arrêt de l’expérience en 2017. Si l’idée, celle de 1956 était de faire de la machine une intelligence comme celle de l’homme, il ne s’agit pas tant de vouloir supprimer les biais cognitifs que de choisir les biais cognitifs qui sont socialement acceptables. C’est tout l’enjeu du politique que de choisir ses biais que l’on croira juste socialement et ainsi développer une réalité sociale partagée, mais aussi une réalité autoréalisatrice. Si tout le monde est d’accord pour penser leur réalité d’une certaine façon, les actions qui en découleront construiront le monde comme il a été pensé. Cela réintroduit l’Utopia de Thomas More, et le génie créatif de l’homme. 

L’intérêt n’est pas de rendre conscients les stéréotypes au point de subir un burn-out attentionnel, mais d’accepter notre mécanique de stéréotype pour en construire de nouveaux, ce qui correspond au paradigme dominant (Thomas Khun, 1962) ou non. Ce qui est passionnant, est que cela ouvre voie à la création de stéréotype pour faire du lien, et que l’entreprise est un lieu intéressant pour mobiliser autour de la création de stéréotypes militants, une raison d’être et d’entreprendre ensemble. Le stéréotype sera ce qu’on en fera. 

Fait à Paris, le 03 mai 2022 

@StéphaneDiebold