La souveraineté e-learning a-t-elle un sens ?

par 15/06/2021Pédagogie, Technologie0 commentaires

Alors que le débat se posait pour la souveraineté de la France en comparaison avec la mondialisation ou une éventuelle souveraineté européenne, la souveraineté numérique s’invite dans le débat, et donc son corollaire la souveraineté e-learning. Dans un monde interconnecté, numériquement harmonisé, la souveraineté e-learning a-t-elle un sens ? L’idée même de souveraineté e-learning est-elle simplement possible quand on regarde la taille des GAFAM ? Que penser de cette notion, mythe ou réalité ?  

1, La souveraineté numérique    

La notion de souveraineté est une notion juridique, c’est le principe de l’autorité suprême, l’autorité en dernier ressort. Sans entrer dans le débat de savoir qui du peuple ou de la nation, des Français ou de la France exercerait la souveraineté, la question est de savoir si la souveraineté d’un pays peut-elle encore s’exercer dans un monde numérique mondial.  Quelle est la bonne taille pour pouvoir l’autorité en dernier ressort, la France, l’Europe ou une instance mondiale comme certains l’appellent de leurs vœux ?  

Eric Schmidt, CEO émérite de Google, prophétisait en 2018 que d’ici à 10 ans “le scénario le plus probable n’est pas une séparation, mais plutôt une bifurcation avec d’une part un leader chinois et d’autre part un leader américain d’Internet.” Comment un état hors Etats-Unis et Chine, pourrait-il avoir son mot à dire ? C’est un phénomène de taille. Le chiffre d’affaires annuel du seul Apple représente 275 milliards de dollars. Si on compare aux PIB des nations, Apple n’aurait que 44 pays qui produisent plus que lui par an. Et les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazone, Microsoft) représentent un chiffre d’affaires annuel de 1 000 milliards, le même niveau que les Pays-Bas.  

La question de la souveraineté a pris un tournant historique en 2020 avec deux événements : Twitter a coupé le compte d’un Président de République Américain, et, Google, Apple et Amazon ont suspendu l’hébergement du réseau Parler qui était la stratégie de repli de Trump. Des entreprises qui ne rendent des comptes qu’aux marchés financiers ont décidé sans légitimité démocratique de censurer un Président démocratiquement élu. Qui était le décideur en dernier ressort ? Comme quoi la taille peut avoir son importance dans la souveraineté. Un pays seul peut-il maîtriser le numérique ? C’est ce que rappelle la Russie avec le projet Runet, en 2020, un pays qui se dote de la possibilité de verrouiller son internet pour assurer un contrôle national, une souveraineté numérique nationale.  

Dans ces exemples, la souveraineté numérique est perçue comme une souveraineté sur le numérique, un rapport d’autorité, une capacité à faire plier les acteurs du numérique. Et nombreux observateurs jugent que l’Europe serait la taille optimale pour exercer cette autorité. La France n’a pas pu imposer seule une taxe GAFA en 2019 et a dû l’abandonner 1 an après son lancement. Le prélèvement à l’impôt fait partie des éléments constitutifs de la souveraineté. Alors, est-ce à l’Europe d’exercer cette souveraineté ? C’est ce que pense le très volontariste Thierry Breton, Commissaire Européen, “il faut assurer la souveraineté numérique de l’Europe”. L’Europe, est-elle encore souveraine en matière de numérique ? D’autres parlent déjà de colonisation numérique de l’Europe… surtout lorsque l’on voit qu’appel après appel, les amendes numériques sont cassées et lorsqu’elles sont payées c’est 10 ou 15 ans après les faits sur des montants obsolètes… 

2, Que signifie un e-learning souverain ? 

La souveraineté numérique peut aussi avoir un autre sens. La souveraineté contre le numérique peut favoriser le numérique souverain. Faire en sorte que la France produise tout ce qui est stratégique pour assurer son indépendance numérique. C’est le travail d’organisation de l’écosystème numérique français. Et c’est un projet qui laisse des opportunités intéressantes. 

Si l’on prend l’exemple du Cloud, Bruno Lemaire avait lancé, en 2019, un programme de “cloud national stratégique” afin de sécuriser les données stratégiques sensibles des entreprises françaises du militaire, de l’administration, de la santé, … le périmètre restait à définir, mais il s’agissait de faire en sorte que les données restent en France pour assurer un contrôle et une protection nationale. Cela s’est traduit par exemple par le projet “Bleu Cloud” qui associe Capgemini, Orange et Microsoft, un deuxième pilier après l’alliance OVH Cloud et Google. On pourrait parler de la filière IoT avec des leader comme Sixfox, ou la cybersécurité avec Thales, Safran et d’autres. On peut s’interroger sur l’efficacité de cette politique avec la politique du Cloud Act et l’extraterritorialité du numérique, il suffit d’utiliser un outil numérique, une adresse gmail, pour que l’administration américaine puisse se prétendre légitime. Alors proposer un Cloud souverain avec Microsoft ou Google n’est souverain tant que les Etats-Unis l’acceptent. 

Le véritable problème avec le numérique n’est pas tant un énième plan informatique pour tous, que de faire des choix stratégiques adéquats. Par exemple, l’Europe se propose d’être en première ligne avec sa politique RGPD de protection des données, cela interroge la politique de stockage des données dans la Zone Euro. Mais bien des alternatives sont possibles. Prenons l’exemple de la blockchain, en rappelant que la France devait devenir “terre de blockchain”, si elle veut protéger les données, il suffit de les crypter avec la technique de la blockchain et cela permet d’assurer la souveraineté des données dans des Cloud européens, mais aussi dans des Cloud étrangers. La technologie suppose des choix stratégiques pour ouvrir des trajectoires. Et ces choix sont accessibles même aux petits pays. Israël, avec moins de 10 millions d’habitants, est considéré par les experts comme le numéro 3 de la cybersécurité. Le tout est de faire les bons choix. 

Quels sont les choix stratégiques pour le e-learning ? Lorsque l’on voit que le marché de la formation professionnelle, en France, représente plus de 30 milliards d’euros par an, et c’est sans parler du marché de l’éducation, il est intéressant de penser la numérisation de la filière sur les deux axes qui fondent le secteur : la scalabilité de l’offre, particulièrement avec la montée en puissance du gratuit, et, une véritable connaissance des apprenants via l’IA et les plates-formes. Comment faire ? 

3, La création d’un écosystème apprenant souverain 

L’Etat devient un architecte du marché de la formation, à lui de structurer une filière de production et de consommation de contenus. Ce qui est assez normal, car si l’on revient aux définitions, la formation est un apprentissage socialisé, c’est donc à la société de dire ce que doit être un apprentissage national, car il appartient à la nation de piloter son système. Une des façons de poser le problème est de s’interroger sur la place du public et de celle du privé.  

Prenons un exemple. En 2013, l’Etat français décidait la naissance de FUN-MOOC (France Université Numérique). Ce fut une décision hautement stratégique pour deux raisons : la première est que nombre de prospectiviste du numérique disent que l’avenir appartient aux plateformes, et que la France jouait dans la cour des grands Coursera et EdX ont lancés en 2012. Aujourd’hui, quel bilan faire près d’une décennie après le lancement ? Si le démarrage a été époustouflant, la logique budgétaire a bureaucratisé le projet. Il n’a pas été prévu qu’une fois lancée la plateforme se réinvente, pivote comme n’importe quel projet numérique privé. Aujourd’hui, Amazon en serait encore à vendre des livres sur le web. Il s’agit de trouver soit une politique de l’innovation publique, soit une synergie entre l’innovation publique et la dynamique privée.  

Si l’on reste sur les projets de plateformes, MyMOOC se lance en 2016, en profitant entre autres du fonds documentaire de FUN MOOC pour se lancer, 5 ans après afficher plus de 10 000 MOOC, un moteur de recherche original et un dynamique mondiale naissante. Ce qui interroge ce n’est pas tant la réussite actuelle de MyMOOC que la place que FUN-MOOC peut apporter comme incubateur de futures pépites. Cette politique n’est pas sienne et pourtant, les projets ne manquent pas autour du MOOC que ce soit le MOOC audio, le développement de la plateforme francophone (c’est tout de même entre 300 et 400 millions de personnes dans le monde), les nouvelles formes de validation, et tant d’autres projets qui n’enterrerait pas les fonds publics, mais qui fonderait un terreau autour du pilotage des externalité françaises. Tout est à faire et la bonne question est “qu’est-ce que l’on veut faire” ? FUN-MOOC est l’allié “naturel” de BPI France. 

La même remarque peut être formulé sur le développement de la plateforme CPF, l’idée est intéressante dans la désintermédiation de la formation pour rendre l’apprenant plus autonome dans ses choix, mais encore faut-il proposer une politique transparente d’analyse de la date des apprenants pour anticiper les attentes du marché. Pour faire simple, si l’on croit comme beaucoup que le contenu classique sera de plus en plus disponible gratuitement, la plateforme CPF va-t-elle pousser ses contenus laissant la monétisation à l’accompagnement et/ou à l’orientation ? Quelle sera l’écoute mise ? Si l’on reprend Frederick List, une plateforme est une industrie dans l’enfance, la naissance est essentielle, mais c’est son développement qui prime. La chance du monde de la formation est qu’il est protégé, c’est le moment d’avoir une ambition soit public, soit privée pour réinventer aujourd’hui les formes de la formation de demain. La France ne possède pas de Licorne dans l’EdTech alors que la Chine en affiche plus de 20…  

Nous souffrons d’un problème de qualification de la main d’œuvre des adultes. Patrick Artus à partir des données du PIAAC (OCDE) disait que pour la France “le problème central est le problème la faiblesse des compétences de la population active”, ce que confirment des analyses. Une fois le constat fait, reste à savoir ce que l’on veut. Quel niveau de formation voulons-nous en matière de connaissance, de compétences ou de talents pour notre population nationale ? Le e-learning, de par sa scalabilité, sera l’outil central pour répondre, mais pour faire quoi ? Former 20 % de la population, 50, 100 % ? Et dans un monde en disruption, former à quoi ? Si l’on remet l’église au centre du village, il s’agit d’abord de savoir ce que l’on veut pour ensuite tout mettre en œuvre pour refondre la filière numérique de la formation. Il n’y a pas de bonne réponse, mais des réponses politiques au sens noble du terme. La souveraineté appelle des souverains bâtisseurs à condition de proposer les conditions de vie qui vont avec. Mais là, c’est plus délicat… 

Fait à Paris, le 15 juin 2021

@StephaneDiebold