L’amnésie numérique, sonne-t-elle la fin du mobile learning ?

par 13/09/2022Pédagogie, Technologie0 commentaires

Le mobile learning est un outil magique pour apprendre… apprendre, prendre avec soi, mémoriser encore davantage. C’est aujourd’hui, l’outil du monde de demain. Alors que penser des neuroscientifiques qui alertent en disant que le mobile learning détruit de la mémoire plus qu’il ne la renforce. L’amnésie numérique, sonne-t-elle le glas du mobile learning ? Autrement dit, à la manière de Nicholas Carr (2008), le mobile learning nous rend-il idiot ?

1, L’amnésie numérique

La smartphonification de la vie de chacun s’est traduit par la création d’une mémoire externe. Qui mémorise encore les numéros de téléphone comme au 20ème siècle ? C’est le phénomène d’amnésie numérique, pourquoi se rappeler d’une information lorsque l’on sait où elle est stockée ? Selon la sociologue Laurence Allard, l’amnésie numérique est souvent considérée comme une paresse intellectuelle, comme un rejet de l’effort de mémorisation. Mais c’est surtout « un choix conscient de mode de stockage des données », une stratégie mémorielle. Il ne s’agit plus d’apprendre « par cœur » l’information, mais d’apprendre à savoir où elle est. C’est l’accès à l’information qui prime sur l’information elle-même.

Le phénomène n’est en rien nouveau. L’écriture était déjà la création d’une mémoire externe. Le livre, l’enregistrement audio ou la vidéo sont aussi des processus pour garder en mémoire hors de la mémoire naturelle. Michel Serre considère que cela ouvre à des usages nouveaux. Ainsi, l’imprimerie avec la massification de la production de livre, a permis la multiplication des idées et créer ainsi une culture du débat. Alors qu’est-ce qui change avec le numérique ? Olivier Hardt, neurobiologiste de la mémoire à l’Université McGill de Montréal, remarque qu’une fois que l’on arrête d’utiliser notre mémoire, on perd notre capacité à l’utiliser.

L’Université College London a étudié en 2017, l’impact de l’usage du GPS sur la mémoire des chauffeurs de taxi. Le fait de mémoriser les rues, les monuments développe l’hippocampe des chauffeurs ainsi que leur stratégie de localisation spatiale. Avec le GPS l’hippocampe se réduit de moitié, mais c’est surtout l’incapacité à reconstruire des cartes spatiale, le chauffeur suit les indications sommaires et perd la vue d’ensemble. Le GPS détruit la mémoire faute de la solliciter. L’amnésie numérique est irréversible. Il faudra tout réapprendre. Olivier Hardt va plus loin. Il considère que ce phénomène réduit la matière grise de l’hippocampe et augmente le risque de dépression, voire de démence.

2, Le burn out attentionnel

Le smartphone est une fenêtre sur le monde. Mais le monde, c’est grand, et il est impossible de faire attention à tout. Si l’on se promène dans la rue, on s’aperçoit du nombre de piétons les yeux rivés sur leur smartphone qui lisent et qui écrivent, ils ne font plus attention au monde réel préférant le monde relationnel. C’est un rapport nouveau au monde et à la connaissance, le mobile learning capte plus l’attention que la banalité du quotidien. L’homme n’est pas aussi multitâche qu’il aimerait. Lorsqu’on est concentré sur l’ordinateur, c’est l’attention au monde réel qui en pâtit. Or, l’attention est à la base de la consolidation et donc de la mémorisation. C’est ce que Linda Stone appelle l’attention partielle continue. L’attention partielle continue est loin d’être négative, elle permet de traiter plus un plus grand nombre d’informations sur le mode scan, et face à l’inflation d’informations, cet atout est loin d’être négligeable. Mais la contrepartie est que cela réduit la mémorisation. Soit l’apprenant trie, soit il mémorise, la différence est la concentration.

Barbara Sahakian, neuroscientifique à l’Université Cambridge, en 2010, avait réalisé une expérience éclairante. Elle a constitué trois groupes différents pour effectuer un travail de lecture. Le premier groupe a reçu un SMS avant de commencer sa lecture, le deuxième a reçu le message pendant la lecture et le troisième, le groupe témoin, n’a reçu aucun message. Un test de compréhension a été effectué au sortir de l’expérience. La conclusion est claire, les personnes qui recevaient un message ne pouvaient pas se souvenir de ce qu’il venait de lire. La distraction nuit à la consolidation. S’amuser, muser, errer sans but, ou apprendre, prendre avec soit devient un arbitrage pédagogique.

Mais au final, si nous possédons une mémoire externe, ce n’est pas pour tout garder en mémoire interne, alors où est le problème. Il suffit d’apprendre le chemin pour atteindre l’objectif, savoir où se trouve l’information. Ce n’est pas si simple, la mémoire épisodique composante de la mémoire à long terme, celle qui constitue nos souvenirs, se trouve impacté par l’usage de mémoires externes. On a vu que l’attention impactait l’encodage et la consolidation, mais Larry Rosen, Professeur neuroscience au MIT, a montré que la récupération devient problématique. Le souvenir est un rappel de ce que nous avons en mémoire interne, c’est aussi à partir de nos souvenirs par analogie par exemple que nous construisons nos créations. Si notre mémoire interne est composée que d’adresse externe, notre capacité à être créatif s’en trouvera d’autant réduite. L’usage de la mémoire externe nous rend effectivement bien idiot.

3, Qu’en penser ?

En 2018, une étude d’ABCD (https://abcdstudy.org/) a montré à partir de l’analyse de 4 500 IRM cérébrales sur des enfants de 9-10 ans que les enfants qui utilisent smartphones, tablettes ou jeux vidéo en fonction de l’intensité de leur usage. Cela a des conséquences biologiques sur le cerveau, certains en appellent au boycott des écrans (Serge Tisseron a lancé « pas d’écran avant 3 ans ») là où d’autres parlent d’adaptabilité, de plasticité du cerveau et il n’y a donc aucune irréversibilité. Peu importe les positions, l’étude conclut que « les enfants qui passent plus de 2 heures par jour devant un écran ont de moins bons scores pour la mémoire et les tests de langage ». On peut noter que l’usage de l’écran n’est pas forcément le seul déterminant, ceux qui regardent seul un écran peuvent avoir peut-être moins d’interaction sociale, ce qui pourrait être déterminant. Avec les interactions numériques, cela pourrait changer les données, l’étude en est à son début, elle durera 10 ans. Le mobile learning comme écran réduit la mémoire interne.

En 2019, dans le Journal of exprimental psychology, Sam Gilbert du University College de Londres a étudié à partir de 3 expériences la capacité globale de mémoire qui englobe la capacité de mémoire internet et externe. « Nous avons constaté que lorsque les gens étaient autorisés à utiliser la mémoire externe, l’appareil les aidait à se souvenir des informations qu’ils y avaient enregistré. Ce n’est pas surprenant, mais nous avons également constaté que l’appareil améliorait également la mémoire des gens pour les informations non enregistrées. ». Les smartphones amélioreraient la capacité globale de la mémoire de chacun, et même la mémoire interne. La mémoire interne deviendrait davantage une mémoire de bibliothécaire, savoir où se trouve l’ouvrage de la grande bibliothèque virtuelle avec au final une mémoire qui s’en trouve d’autant augmenté de par la stimulation de la mémoire externe.

Le mobile learning doit s’interroger sur ses objectifs pédagogiques. S’agit-il d’apprendre au sens de prendre avec soi les informations au sein de la mémoire interne ou d’apprendre à conduire l’apprenant sur les chemins du savoir, savoir qui lui est externe ? Autrement dit, faut-il apprendre le dictionnaire où savoir l’utiliser ? Le mobile learning sait capter l’attention encore faut-il savoir sur quoi. La fonction scan de notre cerveau est particulièrement utile pour détecter la bonne information au bon moment dans un monde d’infobésité. Jusqu’où faut-il la développer ? Michel Serres pensait que c’était une évolution historique qui consistait à supprimer chez l’homme les actions automatiques et répétitives, les troubadours apprenant par cœur les ouvrages pour les déclamer dans les cours, jusqu’à l’imprimerie et chacun pouvait l’acquérir, libérant ainsi l’homme du travail de mémoire « par cœur ». Cette fonction libératrice de l’homme, lui ouvre un temps de cerveau disponible nouveau qu’il pourra consacrer à des fonctions plus enrichissantes.

Le sujet est social et repose sur la définition de l’homme et du destin que nous voulons lui donner. La mémoire est au cœur de l’identité de chacun. Les mémoires externes structurent nos souvenirs d’une certaine façon. Elles fossilisent le souvenir. La mémoire naturelle est vivante, on ne se rappelle jamais exactement deux fois la même chose. Et c’est ce qui fait l’évolution de l’homme, être pareil dans le temps sans toutefois être totalement pareil. La recomposition permet l’adaptation de l’homme tout en gardant son unité. La standardisation externe ramènerait l’homme à une mémoire fossile, qui ne vit pas. L’homme se machiniserait, se transformerait en une machine pensante. On peut méditer la citation de Louis Aragon, lorsqu’il disait : « C’est à la poésie que tend l’homme ».

Fait à Paris le 13 septembre 2022

@StéphaneDiebold