L’apprenant augmenté fait-il peur ?

par 21/09/2020Pédagogie, Technologie0 commentaires

Apprendre, prendre avec soi… verbe d’action qui met l’individu au centre. La formation des apprenants repose sur l’idée ancienne qu’apprendre toujours plus assure un progrès social. Une nouvelle pratique voit le jour pour apprendre encore plus et dans des proportions qui dépasse l’entendement… l’apprenant augmenté. S’agit-il d’un fantasme social, d’une utopie ? Et si c’était vrai ? Est-on déjà dans cette réalité ou que nous manque-t-il pour en faire une réalité ? Faut-il en avoir peur ? 

Tout d’abord, on sait à peu près ce qu’est un apprenant, mais qu’est-ce qu’un apprenant augmenté ? Autrement dit, un apprenant augmenté mais augmenté de quoi ? L’apprenant est augmenté est augmenté de deux façons : augmenté dans sa nature et augmenté dans son environnement… augmenté dans sa capacité à apprendre. Bien évidemment ces distinctions sont plus pédagogiques… la réalité est souvent un mixte, mais cela permet de distinguer des évolutions assez différentes. De quoi s’agit-il ? 

1, L’apprenant augmenté dans sa nature  

C’est un courant très controversé, mais qui pose de belles questions… il s’agit de la nébuleuse des transhumanistes et/ou des post humanistes. Le transhumanisme est né dans les années 1980, il s’agissait de chercheurs et de scientifiques reconnus, d’où leur impact, qui se sont structurés autour de deux grands moments : 1998, avec la création du World Transhumanist Association (rebaptisé en 2008, Humanity+), avec son fondateur Nick Bostrom, et, la création en 2008, de l’Université de la Singularité avec son fondateur Ray Kurzweil qui travaille aujourd’hui pour les projets prospectifs de Google. L’objectif du transhumanisme est, selon Nick Bostrom, de militer pour développer “la possibilité et la désirabilité d’augmenter fondamentalement la condition humaine à travers les nouvelles technologies ». Ce courant fait peur car il réinterroge des définitions de l’homme qui étaient tellement classique qu’on les avait considérées comme acquises… comme la nature même de l’homme. Il explore de nouvelles frontières possibles. 

Apprendre, prendre avec soi… le transhumanisme propose de permettre à l’homme d’augmenter sa capacité d’apprendre grâce aux technologies. Jusqu’où la société est prête à faire que l’homme puisse apprendre ? La possibilité est là, que décidons nous d’en faire ? Montaigne disait qu’il fallait mieux avoir une tête bien faite qu’une tête bien pleine… et si on pouvait avoir les deux grâce à la technologie ? Le transhumanisme est passionnant car il cartographie le domaine des possibles à partir de la science et de la technologie… et surtout il pense à partir du comment, ce qui le rend plus opérationnel qu’une simple verbosité. Le vertige n’en est que plus grand… Comment augmentées les capacités d’apprendre ? 

Une première forme d’augmentation est l’usage des psychotropes, apprendre par les médicaments. Cette démarche n’a rien d’exceptionnel, bien des plantes avaient déjà la capacité d’améliorer les capacités d’apprendre, le ginkgo biloba est connu en Chine depuis la nuit des temps pour ses bienfaits sur la concentration et la mémoire des apprenants ou combien d’étudiants prennent déjà des psychotropes pour préparer les examens. Alors qu’est ce qui est nouveau ? La pharmacologie pousse beaucoup plus loin des frontières. Si on prend l’attention, la pharmacologie permet de lutter contre le sommeil en pleine capacité pendant 36 à 40 heures… ce qui est énorme. Les soldats augmentés ont déjà testé le potentiel avec succès. La nature humaine a encore ses limites, après la durée programmée, le corps tombe littéralement de sommeil pour récupérer. Mais demain comment de jours continue d’intense attention seront possible ?  

Et allons plus loin. Quelle pourrait être la prochaine étape ? La manipulation du génome… changer le corps, modifier le vivant pour le rendre plus apprenant. Les découvertes sur le génome progressent de jours en jours comme le fameux gène Brain-Derived Neurotrophic Factor (BDNF) impliqué dans le fonctionnement de la mémoire et de l’apprentissage, même si les mécanismes sont loin d’être maitrisés… jamais la science n’a été aussi capable de réaliser des modifications génomiques. L’eugénisme aurait-il du sens pour faire de chacun des apprenants augmentés ? Un progrès social, une chance pour tous ? Le potentiel est immense… et le risque aussi car la pharmacologie traditionnelle était en principe réversible, les modifications génomiques, beaucoup plus difficilement. Il en va de la nature de l’homme… A quel point voulons-nous augmenter notre capacité à apprendre ? 

Une autre forme d’augmentation, socialement plus classique est l’implant. C’est le paradigme de l’homme réparé, il s’agit de permettre à l’homme de retrouver ses capacités d’origine en remplaçant un organe naturel, souvent défaillant, par un organe artificiel. L’homme réparé. Mais de l’homme réparé à un homme redessiné, il n’y a qu’un pas. Réparer les fonctions apprenantes défaillantes permettent aussi de les améliorer. Un implant auditif, par exemple, Oticon Opn, société danoise, permet de redonner l’intégralité des capacités auditives à des malentendants, grâce à son implant. Grâce à cet implant qui effectue un milliard d’opérations à la seconde qui scanne son environnement sonore… l’homme est doté d’une audition jamais égalé avec une capacité à choisir ce que l’on veut écouter. Pourquoi pas plus ? 

Quelle pourrait être la prochaine étape ? L’usage des nanotechnologies dans l’apprentissage… le nanoapprentissage. Un nanomètre 1 nm, à titre de comparaison, un virus mesure entre 30 et 200 nm. Comme par exemple, les processus de myélinisation peuvent être accéléré et permettre ainsi apprendre plus et plus vite de façon endogène… par simple absorption d’une pilule. De nombreuses question se pose alors. Elon Musk, avec Neurolink, a lancé en juillet 2019 à la prestigieuse California Academy of Sciences, qu’une augmentation par nature pouvait être opérationnel pour un cerveau connecté, une augmentation par nature et par objet externe, en implantant une microélectrode directement dans le cerveau. La grande nouveauté est que cela serait possible dès 2020… 

2, L’apprenant augmenté par objet externe 

La notion d’objet externe renvoie historiquement, à la notion de robot, étymologiquement travail, celui qui décharge l’homme de ses besognes les plus pénibles. Le premier robot, au sens contemporain, est né aux Etats-Unis en 1961, dans l’industrie automobile. Il s’agissait d’un bras automatique avec 4 degrés de libertés, mécanique et hydraulique, plus une armoire à commande composé de transistors, c’était le début des premiers transistors. Le développement des robots à dégagé deux trajectoires technologiques, les Etats-Unis/Europe et les japonais… les premiers ont privilégié les robots qui répondent à des usages, dès les années 70 et 80, et les japonais dans les années 90, ont proposer des humanoïdes avec des robots de coopération et des robots de substitution. Le robot formateur est fort possible déjà pour la maladie d’Alzheimer des robots répétiteur sont déjà très efficaces. Sophia présenté au Web Summit de Lisbonne en 2016 pensait, parlait et ressemblait à un humain. Son fondateur, Ben Goertzel, dit qu’elle peut apprendre par elle-même et entretenir une conversation comme n’importe qui, alors pourquoi pas un agent conversationnelle formateur pour l’homme ? 

Une machine qui accompagne l’homme, rien n’est bien nouveau, mais c’est le niveau de l’accompagnement potentiel qui change. Et cela interroge la notion d’IA, l’intelligence artificielle. Le terme est né est 1956, son fondateur, Marvin Lee Minsky, la définissait comme « la construction de programmes informatiques qui s’adonnent à des tâches qui sont, pour l’instant, accomplies de façon plus satisfaisante par des êtres humains car elles demandent des processus mentaux de haut niveau tels que : l’apprentissage perceptuel, l’organisation de la mémoire et le raisonnement critique » … apprentissage, mémoire, raisonnement. L’IA et l’apprentissage sont lié par nature. La connaissance connectée, le big data, l’intelligence artificielle faible… tout permet d’organiser l’industrialisation de la formation et permettre à chacun d’avoir un accès illimité à apprendre. Aujourd’hui, il manque des plateformes numériques pour les machines apprennent et que l’IA progresse, tout reste ouvert mais d’ici 20 à 30 ans selon Laurent Alexandre les GAFAM et les BATX maitriserons complètement le marché… 20 ans pour que l’apprenant apprenne dans des écosystèmes chinois ou américain. 

Une autre forme d’augmentation est portée par un projet comme le Blue Brain fut lancé en 2005, pour devenir en 2013 The Humain brain, pour créer un cerveau synthétique … Faire un cerveau externe autonome. Si les débuts sont prometteurs, le futur l’est davantage, car avoir un cerveau externe ouvre bien des opportunités. Les transhumanistes espère d’ailleurs pouvoir télécharger la personnalité dans ce type de cerveau. “Soi comme un autre” de Paul Ricoeur deviendra une réalité. Deux en un pour apprendre. C’est ce que les transhumaniste appelle une singularité, une nouvelle alliance entre l’homme et la machine. Elon Musk pense que cette singularité aura lieu en 2030 2040, Ray Kurzweil pense qu’il s’agirait de 2040 2050. Mais tous les deux sont persuadé que cette singularité est proche. 

L’apprenant augmenté fait peur mais la peur un mécanisme d’alerte pour signaler un danger potentiel et se préparer à y faire face. Faut-il avoir peur ? Oui, mais pour se préparer à ce monde où le possible devient extraordinaire. L’apprenant augmenté fait peur d’abord aux professionnels de la profession qui sont comparés par Laurent Alexandre aux “médecins des années 50”… “éduquer sans comprendre le cerveau, c’est aussi bête que de soigner un diabétique sans mesurer sa glycémie, ou de soigner un cancéreux sans regarder le scanner”. Comprendre l’apprendre, mais pour proposer quoi ? Si apprendre, c’est prendre avec soi, former, c’est socialiser des apprentissages autour de choix idéologiques. Invoquer les apprenants sans fonder la socialisation des apprentissages, c’est construire une culture hors sol et de maudire de son absence d’ancrage. L’apprentissage et l’apprenant nécessite une nouvelle relation à la connaissance et plus que jamais il est nécessaire de poser le choix pour construire un écosystème qui fasse société autour de cet apprenant augmenté. Et là le projet semble faire au moins aussi peur que celui de l’apprenant augmenté…. 

Fait à Paris, le 20 septembre 2019 dans sa version d’origine, publié dans Focus RH

@StephaneDiebold