Qu’est-ce qu’un territoire apprenant ?

par 20/04/2021Organisation, Pédagogie0 commentaires

Le territoire apprenant est un terme assez flou qui fait floraison dans la littérature, un buzz word qui associe espace et formation. Les mots recouvrent des réalités différentes suivant les personnes qui les prononcent. Martin Heidegger parlait de “bavardage”, ces mots que tout le monde comprend et utilise avec un sens qui est différent pour chacun. Ce sont des mots qui font relation pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt. Et c’est ainsi que les mots évoluent dans le temps. Aujourd’hui, la dénomination “territoire apprenant” est en construction, c’est intéressant de voir les acteurs qui contribuent à sa construction, et ainsi de pouvoir entrevoir une définition possible. Alors, qu’est-ce qu’un territoire apprenant ? 

1, Le territoire apprenante est une conception géographique 

On pourrait partir de la notion de terre, territoire, avec des auteurs comme Michel Onfray, qui propose une géologie de la pensée, de la culture : une terre, des paysages, des odeurs qui fabriquent une histoire. La notion de territoire apprenant serait à prendre au terme littéral, un enracinement des acteurs qui compose les spécificités du territoire, un essentialisme local. Mais ce serait oublié, le courant dominant de la géographie des géographes qui est existentialiste. Le géographe français Vidal de La Blache, en 1913, la définissait comme « la science des lieux et non celle des hommes ». On retrouve bien la conception saint-simonienne qui se proposait de remplacer le gouvernement des hommes par le gouvernement des choses, assurant ainsi une rationalisation et un progrès universel. Chaque territoire est neutre, une page blanche sur laquelle l’apprenant peut écrire son apprentissage. Le territoire est euclidien et l’apprentissage universel se localise sur ce territoire. 

Cette notion de territorialisation des apprentissages a connu deux évolutions majeures. La première est  ce que l’on appelle le courant de la géographie sociale, né dans les années 80. Le social était encore à l’époque dominé par la pensée marxiste ou marxienne, et, donc par les structures et les conditions de production. Ce sont les conditions de travail qui détermine les territoires apprenants, comme l’illustrent les deux livres de Benjamin Coriat, “L’atelier et le chronomètre” (1979) et “L’atelier et le robot” (1990). La formation est déterminée par les rapports de production qui sont universels. Le territoire apprenant est celui de l’atelier pour reprendre l’exemple de Benjamin Coriat, où les manœuvriers agricoles ont été massivement formé pour devenir des ouvriers dans les industries au tout début du 20ème siècle, il en va de même pour l’introduction du robot dans l’atelier. Le territoire apprenant est celui du bassin d’emplois. 

Aujourd’hui, la notion de géographie sociale laisse place à une autre notion tout aussi intéressante qui est celle d’une notion de géographie culturelle qui complète, ou non, la précédente. Le territoire n’est pas seulement structuré par les rapports sociaux, mais aussi par la culture (valeurs, morales, religions, …). C’est un métissage qui s’opère, qui transforme les territoires et la façon d’apprendre. Un des auteurs majeurs de ce courant est Edouard Glissant avec sa notion de créolisation, mixité. C’est une notion très intéressante qui associe la rationalisation matérialisme et la poésie sociale qui compose un inconscient collectif qui donne un sens au territoire. Chaque histoire territoriale est spécifique collectivement et individuellement. C’est la notion d’identité qui s’invite dans les territoires. Chaque territoire apprenant construit à partir de son histoire et de sa poésie, un roman territorial qui fonde le devenir de chacun et donc le sens de ses apprentissages. 

Mais il existe d’autres perceptions. 

2, Le territoire apprenant est une création de l’aménagement du territoire 

Le territoire apprenant est celui que l’Etat définit. Il s’agit d’une doctrine jacobine qui donne la main au pouvoir centralisé. C’est l’exemple de la création des départements, en France, en 1790, pour casser les territoires des ¨Provinces” de l’Ancien Régime. Le territoire est fonction de l’aménagement politique du territoire. En 1800, Napoléon Bonaparte, Premier Consul, créer les Préfets pour assurer une déconcentration de l’Etat national dans tous les départements. Lorsque le territoire est dessiné, reste à s’organiser en son sein les apprentissages. Ainsi les Communes s’occupent des écoles publiques, les Départements des collèges et les Régions les lycées. L’Etat assurant la cohésion nationale avec la péréquation des moyens, une mutualisation du système.  

L’organisation des territoires est le fait de l’Etat qui s’inspire de la vision de certains experts du découpage historique. Si l’on garde la notion de région, elle est issue de l’histoire des alliances, des campagnes, des adhésions, … faisant en cela 39 régions avant 1789. La loi de Gaston Defferre proposa sur cette base 22 Régions en 1982 et ensuite, ces Régions furent ramenées à 14 puis 13, avec la loi de 2015. L’idée est d’être chaque fois plus proche des individus, supposant que la proximité favorise une meilleure compréhension des situations. C’est l’aménagement du territoire du fait des experts, des technocrates. A-t-on demandé au Pays-de-Loiréens s’ils n’auraient pas préféré devenir Bretons ?  

C’est la raison pour laquelle, certains propose un autre aménagement du territoire, plus girondin. L’idée est de partir des situations de terrain. Il n’y a pas seulement le découpage qui fait le terrain, il y a aussi les situations du réel. Pendant longtemps, l’INSEE favorisait la notion de “bassin d’emplois” pour rendre compte de cette situation. Le territoire apprenant était celui de la géographie sociale. Mais aujourd’hui, il lui préfère la notion de “Bassin de vie” plus large qui regroupe en plus du travail, les écoles, la santé, les loisirs, … 80 % de la population française vit dans ces 1 200 bassins de vie. En matière d’aménagement du territoire, il est intéressant de noter que ces bassins de vie correspondent exactement aux 1 200 intercommunalités… comme quoi les territoires s’organisent aussi par le bas. Le territoire apprenant serait celui qui tient compte de l’ensemble des apprentissages de vie, ou tout au long de la vie, des réalités terrain.  

3, Le territoire apprenant est aussi une conception entrepreneuriale 

La notion d’entreprise apprenante trouve son origine dans l’ohnisme. Taiichi Ohno, l’homme qui pensait à l’envers, il inversa la pyramide chez Toyota, dès les années 50, avec des méthodes des qualités totales qui permettaient aux collaborateurs de base de résoudre eux-mêmes les problèmes qu’ils rencontraient. Ce que certains appellent aussi le toyotisme. Chris Argyris, professeur de Harvard, commença le travail de modélisation, dans les années 70, mais c’est Peter Senge qui publia en 1990, l’ouvrage de référence “La cinquième discipline”, où l’on retrouve les apprentissages en boucle de Chris Argyris et la pyramide inversée de Taiichi Ohno.  

Il s’agit d’une méthodologie pour développer de l’intelligence collective, mobiliser les acteurs de l’entreprise pour mobiliser les compétences et apprendre ensemble. C’est ce que James Surowiecki appelait “la sagesse des foules” (2004) avec l’idée qu’un nombre d’amateurs peut mieux répondre qu’un seul expert. En 1906, Francis Galton, statisticien, demanda dans une foire agricole de Plymouth, à des visiteurs d’estimer le poids d’un bœuf : individuellement, les réponses étaient fausses, mais si l’on faisait la moyenne de tous, on obtenait le poids exact de l’animal. Dans le monde de l’entreprise, il s’agit d’organiser le bottom up, que certains appelaient la démocratie industrielle avec des outils comme les world café, les tables apprenantes, … que l’on retrouve dans l’association SoL, Sociéty for organisational Learning, fondé par Arie De Geus, et qui en France est présidé par Eric Mellet. 

Dans ce cadre-là, le territoire apprenant est une méthodologie qui s’adapte à tous les espaces. Si l’on reprend notre notion de bassin de vie, il s’agit d’interroger par boucles récursives en permanence la population de ces bassins pour qu’ils prennent en main leur destinée, leurs problématiques. C’est le rêve de l’apprenant acteur de ses propres apprentissages.  

Comment conclure ? On pourrait finir par le très beau titre du livre du géographe Yves Lacoste, “La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre” (1976). La définition des territoires n’est pas une affaire neutre, mais la bonne question qui guide cette définition est non pas tant qu’est-ce qu’un territoire apprenant que d’interroger sur sa finalité, pour quoi faire. Si l’on prend le cas de l’aménagement du territoire, les Régions n’avait comme ambition apprenante que d’être une “petite France”, la bonne question est qu’est-ce que la Provence région apprenante par décentralisation fait d’extra-ordinaire dans l’apprendre ? Autrement dit, qu’est-ce qui permet à ce commun de construire une “communauté de destin” (Edgard Morin) qui fasse l’adhésion autour de ce territoire ? Le territoire apprenant est un outil au service d’un projet, sans projet, projection, on peut s’interroger sur la nécessité de l’outil. Et là tout reste à faire… 

Fait à Paris, le 20 avril 2021 

@StephaneDiebold