La formation met-elle en danger la vie privée ?

par 2/11/2020Juridique, Organisation, Technologie0 commentaires

Avec le confinement et le re-confinement, la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle souffre de plus en plus de porosité. Et la formation contribue à cette porosité. Pourquoi ne pas utiliser son temps libre pour se former et acquérir des connaissances des compétences supplémentaires. Mais, jusqu’où peut-on utiliser son temps disponible pour se former et pour agir à des fins professionnelles ? S’agit-il vraiment une avancée sociale ou d’une remise en cause d’un acquis ? 

1, La vie privée est une construction sociale 

 Jacques Rancière et Alain Faure, dans “La parole ouvrière : 1830-1851″ (1976), citaient un ouvrier textile de 1833 qui se plaignait de travailler entre 14 et 18h par jour. La révolution industrielle qui venait de débuter en France introduisait un nouveau paradigme organisationnel. La vie professionnelle laissait peu de place à la vie privée, la vie privée de la profession. Et comme le disait Marx avec assez de justesse le temps privé ne permettait que de reconstituer la force de travail. Aujourd’hui, on ne travaille que 7 heures, trajet compris, par jour, donc il reste de 17 heures ne non travail. Ce qui change considérablement l’équation. 

Selon Henry Corbin, dans “L’avènement des loisirs : 1850-1960″ (1996) ce n’est qu’à la fin du 19ème siècle que la vie privée prendra sa conception contemporaine. La vie privée est une activité à part entière. C’est une volonté sociale que de lutter contre l’oisiveté qui à l’époque était considérée comme la mère de tous les vices. D’où cette obsession d’occupation sociale avec la naissance du sport de masse, des Barnum, des parcs pour se promener… Les vacances, étrangement, sont le lieu de tant d’activités. 

La vie privée est une convention sociale. De quoi parle-t-on au juste ? Du temps de sommeil, plus important en volume que le temps de travail ? Du temps de travail domestique, 3 heures, temps imposé ? Du temps des seuls loisirs, avec ou non les 1h30 alloué à la télévision ? Du temps des relations sociales ou seulement le temps personnel ? Et que dire du temps intime ? Du quel temps parle-t-on ? Chaque société invente le temps qui lui est propre en fonction des définitions qui fondent l’activité humaine. 

 2, Le numérique réinterroge le privé 

Le numérique contemporain est né de deux dates 1981 et 1993. 1981 avec le développement de la micro-informatique personnelle, le fameux PC d’IBM, le Personal Computer, la démocratisation du numérique. Et, 1993, avec la mise dans le domaine public des protocoles d’interface du CERN et qui donnera naissance au web. La formation pouvait se faire à domicile avec soit le elearning soit le social learning. Et ce d’autant plus facilement que la multiplication des formations gratuites levait les barrières financières. La formation pour tous devenait une réalité, sous réserve de la motivation et du temps de cerveau disponible.  

La loi a contribué à libérer le numérique. Depuis le 1er janvier 2015 et la fin de l’imputabilité avec la création du CPF canal historique, et 2018 dans sa V2, l’imputabilité s’ouvre à de nouveau standard et le numérique peut s’inventer. Mais ce n’est qu’avec le confinement et le renforcement du FNE formation que le numérique a franchi le Rubicon. Avec une question de taille, si le chômage partiel libère du temps professionnel, le collaborateur peut travailler à distance et particulièrement se former dans sa sphère privée. L’incitation financière a permis d’inviter l’apprenant à ouvrir la sphère privée au professionnel. 

L’urgence de la situation et le confinement du 17 mars 2020, a poussé la formation numérique mais sans s’interroger réellement sur les conséquences d’une telle décision. Après avoir combattu pendant si longtemps à protéger la vie privée, il est important de s’interroger sur le fait que cette porosité fasse progrès social. 

3, La formation dans la sphère privée est-elle un progrès social ? 

La formation fait-elle progrès social ? C’est ce que le scientisme du 19ème siècle avait postulé, une corrélation entre formation et progrès social. Or aujourd’hui l’ascenseur social n’est pas toujours au rendez-vous. C’est que qu’on appelle l’ivresse de la formation. En 2011, Camille Peugny avait parlé de “déclassement” qui est au final est une source de démotivation pour l’apprenant. Il ne s’agit pas tant de faire formation que de faire formation utile socialement. Et dans un monde en disruption, il devient de plus en plus difficile de savoir quelle formation qui fait sens stratégiquement. Cela redonne du sens au droit à l’ignorance, plutôt que de chercher à sur-former les apprenants, n’est-il pas progrès social que de cesser d’importuner les apprenants, surtout pendant leur temps libre ?  

Le confinement n’est pas sans conséquence sur l’apprentissage. Le confinement est hiérarchique. Mieux vaut être riche et bien portant que fauché et mal foutu. La fracture numérique a du sens… lorsqu’on est confiné en famille dans ses appartements. Que ce soit la vétusté de l’outillage informatique que dans la qualité de la connexion wifi pour l’ensemble de la famille, mieux vaut être cadre supérieur que simple ouvrier. Faire progrès social, ce peut être de demander aux entreprises de doter le privé d’outils professionnels et d’enrichir ainsi la connectique des foyers. Certaines entreprises ont déjà commencé à investir dans l’aménagement d’espace de travail semi-professionnel au sein de foyers privés.  

Si le confinement, pose toutefois des questions sur les limites de cette incursion. Il y en a beaucoup. J’aimerais en noter deux. La première est qu’à force d’envahir le refuge privé, il existe un risque de débordements. C’est toute la démarche d’un droit à la déconnexion.  Permettre aux collaborateurs de reconstituer leur force de travail, avec son corolaire son hygiène attentionnelle, le fameux temps de cerveau disponible. Le second point est que le télétravail émiette la formation. Cela répond à la société des individus mais pas à celle des tribus. La sphère privée nécessite de réinventer des moments de resocialisation et de communion apprenante.  

Les transformations sociales sont des choix. La grande question de la formation hors du temps de travail n’est pas tant de savoir comment faire, que qui portera la charge de cette transformation. Et c’est de la responsabilité de l’entreprise de construire une histoire qui fasse sens. La formation doit proposer des aventures attractives pour faire adhérer les apprenants. Car au fond, comme le disait Aristote, l’homme est d’abord un animal social… reste à l’entreprise à réenchanté le social privé et professionnel qui fasse sens pour l’homme. 

Fait à Paris, dans sa première version le 20 mars 2016, dernière modification 31 octobre 2020, publié par Focus RH 

@StephaneDiebold