Déconfinement, qu’est-ce que ça change pour la formation ?

par 18/05/2021Organisation, Pédagogie0 commentaires

17 mars 2020 est une date historique : la France entrait en confinement. Ce n’était pas la première fois, on peut se rappeler, en 1720, de la peste de Marseille qui coupa la Provence du reste du Royaume pendant 2 ans. Aujourd’hui, c’est tout le territoire qui est cloisonné et assez longtemps pour marquer les esprits et les usages. Comment comprendre la situation plus d’un an après le début de la pandémie ? Quelles premières leçons peut-on en tirer avec un regard particulier pour la formation ? Y a-t-il d’ailleurs des leçons à tirer ou le déconfinement sera le retour du monde d’avant ?  

1, Le confinement est d’abord une sidération, un moment sans savoir 

Le confinement s’est traduit par une sidération. Chacun subit la situation, une catatonie qui nous laisse figée, sans voix, incapable d’agir, bloqué dans l’immédiateté. Frédéric Worms proposait en 2020 dans “Sidération et résistance, face à l’événement (2015-2020)”, un début d’explication. Ce qui est intéressant chez cet auteur, c’est qu’il débute son analyse en 2015 avec les attentats de Paris. La sidération du confinement vient d’avant.  On aurait d’ailleurs pu prendre un autre point de démarrage : le tsunami de 2004, les Twin Towers de 2001 ou même Tchernobyl en 1986. Mais il faut bien faire débuter le début. La sidération est un état d’esprit. Pour se mettre en perspective, on pourrait même aller plus en amont en se rappelant la France de 1914. Les Français sont partis en guerre la “fleur au fusil” avec l’idée qu’ils allaient connaître une guerre rapide, et puis ce fut la sidération, il y a eu 1915, 1916, 1917, 1918. Le temps s’est arrêté au présent, tout le monde attendait sidéré la sortie de la guerre, sans plus de perspective. On s’en remettait aux augures. C’est d’ailleurs, le sens étymologique du mot, laisser les astres faire leur œuvre. 

Le confinement a été un traumatisme. Une incapacité à sortir de la sidération, à pouvoir à nouveau hiérarchiser, structurer l’imprévu pour pouvoir agir dessus. On s’enferme dans le présent. L’historien, François Hartog, parlait de “présentisme”.  L’urgence permanente qui masque les problèmes qui existaient avant et ceux qui arriverons après. Il n’y a plus de mise en perspective. Le débat est mis sous le boisseau. On avait la meilleure médecine du monde et puis sidération avec une incapacité à faire des simples masques, de simples tests… et que dire de l’Institut Pasteur (Sanofi), le père des vaccin, incapable de produire son propre vaccin ? Peu ou pas de débat, la sidération, c’est d’abord faire face maintenant pour sortir de la situation. 

La distance permet parfois de voir mieux les choses. Jean Baudrillard avait écrit un article éclairant sur les événements du 11 septembre 2001 : “Tout au long de cette stagnation des années 1990, c’était la « grève des événements«  (selon le mot de l’écrivain argentin Macedonio Fernandez). Eh bien, la grève est terminée. Les événements ont cessé de faire grève”. (..) “Tout le jeu de l’histoire et de la puissance en est bouleversé, mais aussi les conditions de l’analyse. Il faut prendre son temps. Car tant que les événements stagnaient, il fallait anticiper et aller plus vite qu’eux. Lorsqu’ils accélèrent à ce point, il faut aller plus lentement.” Pour Jean Baudrillard, la société crée une réalité qui cache le réel et parfois, les événements se rappellent à nous au-delà de nos histoires. La sidération est le temps où le réel s’impose alors que la réalité n’a pas encore fait histoire. La sidération est un moment sans savoir… jusqu’à ce que le savoir reprenne ses droits. 

2, Le confinement comme accélérateur de changement 

Si la sidération ne souffre pas de débat, cela n’exclut pas le changement. Pierre-André Targuieff en 2001 avait inventé le mot “bougisme”. Ce néologisme qui décrit le culte du changement pour le changement.  C’est “une fuite en avant aveugle vers le “toujours plus” (…), mouvement autotélique sans “pourquoi ?””. Alice dans “De l’autre côté du miroir” (Lewis Carroll) courrait, mais n’avançait pas, elle demanda alors à la Reine Rouge une explication : “Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça !”. Le monde s’est mis à courir, pas tant pour avancer que ne pas être dépassé. Le confinement a libéré le changement. 

Ce qui fait dire à Barbara Steigler dans son ouvrage “Il faut s’adapter, sur un nouvel impératif politique” (2018), qu’il existe une nouvelle injonction sociale, l’impératif de s’adapter et que l’important est  ce mouvement sans fin et surtout sans but social. Là encore, ce n’est pas nouveau puisque l’auteur considère que ce phénomène est la continuité d’un phénomène plus large engagé dès la crise de 29. La pandémie serait un accélérateur supplémentaire à un phénomène plus ancien. Pourquoi la crise de 29 ? Parce qu’avec la crise de 1929, c’est la fin de l’idéologie dominante de la main visible, le marché qui s’autorégule. Le système ne générant plus sa propre solution, il est nécessaire de penser le retour de l’état pour réguler le système. Le retour du politique et de l’ajustement de l’individu dans ce New Deal. La crise de la pandémie n’échappe pas à la règle, il s’agit d’aller plus loin et plus vite dans un monde qui le prévoyait déjà. Et effectivement, en formation, qui s’est interrogé sur l’intérêt la conséquence des formations distancielles ? Il y avait urgence, il fallait faire vite et tant pis pour la réflexion. Le e-learning avec ses 40 ans d’existence de pensée et de pratique était balayé de tous les oripeaux qui empêchaient le passage à l’acte. Il fallait faire vite, l’urgence de la situation prenait forme sans débat de cet impératif : “On verra après”. Le “après” va arriver, alors on verra… 

C’est la crise. Le mot crise comporte deux sens, selon le philosophe sinophile François Jullien. Le premier est son origine grecque, krisis, qui signifie ce qui tranche, renvoie à une vision dramatique de la crise, c’est la conception choisie par les Européens. Pour les Chinois, le mot est plus ouvert : il n’est pas tragique, mais stratégique. Il recouvre l’idée conjointe de danger et d’opportunité ; si on sait capter cette opportunité, on peut trouver une issue. Au fond, la crise sera ce que l’on veut bien en faire tragédie ou stratégie, une apocalypse, un moment de révélation. Dans le monde démocratique occidental, cela passe par la création du débat, des histoires qui se confrontent pour se socialiser, ce que Habermas appelait l’éthique de la discussion. Sans ce travail de culture, la solution sera celle d’une élite qui aura du mal à faire corps avec un son peuple… car notre société est en défiance. La crise sera un moment sociale pour savoir où l’on veut aller ensemble et comment. 

3, Le déconfinement comme opportunité sociale 

Le confinement s’est traduit la disparition des lieux de socialisation que ce soient les terrasses, les restaurants, les salles de sports, … seul reste “l’essentiel”. Chacun se retrouve dans une société qui favorise la “Netflix attitude”, avaler des séries sur séries, ou pour ceux qui s’informent regarder l’information en continue, avaler des chiffres sans fin, l’information qui est la seule à dire quelque chose, la même chose, mais à le dire sans fin. Et que dire des gestes barrières qui font penser la relation sans contact ? Le lien social a été abîmé. La critique marxienne prend une résonnance particulière lorsqu’il parlait de réification de l’homme, de chosification anthropologique. Quelle sera la conséquence d’une telle expérience ? On ne le sait pas, mais là encore cela devrait poser les mêmes questions qu’avant avec une acuité et une accélération nouvelle. 

L’homme rationnel était malade de sa rationalité. Si l’homme depuis Descartes à fait la rationalité, la rationalité ne fait pas l’homme. Il existe bien des pensées pour regarder la situation. On pourrait prendre le regard d’Edgar Morin qui associe “Homo Sapiens, Homo Demens”, la folie de la sagesse, la sagesse de la folie. On pourrait aussi réinterroger l’homme rationnel comme un homme relationnel avec des auteurs aussi différents qu’Emmanuel Levinas ou Edouard Glissant. On peut d’ailleurs remarquer le concept d’épiphanie du visage d’Emmanuel Levinas, la relation humaines, ce sont des visages qui se parlent sans les mots. Et c’est là son “éthique comme philosophie première” (1998). Avec les gestes barrières, comment se voir sous les masques ? Comment rester humain ? De nombreuses questions qui touchent au fondement des idées et qui ont une résonnance sur la façon de faire formation.  

En formation, le confinement nous a imposé le passage du numérique en force, sans stratégie, sans intelligence… “on verra après”. Alors que nous avions vu avant. C’est le One to one qui s’impose dans le One to few, la formation en miette. Faire passer nos routines rationalistes du 20ème siècle dans cette nouveauté. Et pourtant le numérique est aussi festif, aussi magique pour qui pense la magie de la pédagogie. Le monde entier peut s’inviter chez chacun et le travail de médiation est de créer cette magie… d’inventer les usages : comment réenchanter un homme seul dans son petit appartement ? Peut-être en l’accompagnant dans la construction de sa tribu professionnelle, l’homme seul deviendrait alors un homme ensemble qui pourrait découvrir le monde de la connaissance et la compétence comme un voyage ensemble. C’est le travail des communautés apprenantes. Faire de la médiation, mieux, animer cette communauté pour redonner de la vie à des apprentissages fossiles, Michel Maffesolli parlait de l’Homo festivus, donner une réalité au réel et faire communion. 

Le responsable de formation a cette responsabilité, créer un commun apprenant, une autonomie collective. Il y a une demande dans les entreprises, de faire lien, de favoriser le partage et le plaisir d’affronter les épreuves ensemble. Encore faut-il structurer ce territoire, lui donner sens autour d’une stratégie pensée. Le sortir de la sidération permet de penser la pensée pour se projeter. L’avantage de la formation, c’est qu’elle est ontologiquement le lieu de la transformation. Mais dans trans-formation, étymologiquement passer d’une forme à l’autre, il est nécessaire de choisir la forme vers laquelle on veut aller. Quelle que soit l’ambition du projet, la formation sait faire pédagogie quand l’avenir est choisi. Reste à avoir le courage de sortir de la sidération pour le projet… seul c’est difficile, ensemble ce peut être festif. 

Fait à Paris, le 18 mai 2021 

@StephaneDiebold