Faut-il privilégier la connaissance ou le savoir ?

par 27/07/2020Juridique, Organisation, Pédagogie0 commentaires

Les fondamentaux de la formation 

Notre société est marquée par l’infobésité. Cette maladie sociale qui fait que trop d’informations nuit à son appréhension. Une information chasse l’autre. Une information efface l’autre. Et, finalement, l’individu a du mal à hiérarchiser l’importance des signaux qu’il reçoit. Tout devient important. Tout devient trop important. L’individu se noie dans un océan informationnel. Comment faire pour redonner de la saveur au savoir ?  Comment choisir quel savoir doit faire connaissance ? Faut-il privilégier la connaissance ou le savoir ? 

1, L’ambiguïté de l’opposition connaissance savoir 

Pour la philosophe, Michel Onfray, “il n’existe pas de connaissance sans savoir, ni de savoir sans connaissance”. L’opposition n’a donc pas lieu d’être. Et l’on peut regarder la situation différemment… faire du savoir et de la connaissance les deux faces d’une même pièce, ne leur donne pas pour autant une même valeur. Demandez à un parieur si le pile vaut le face… et pourtant les deux sont liés… 

La connaissance est un savoir intériorisé.  

Il existe donc une dimension supplémentaire à la connaissance. C’est l’appropriation par l’individu d’un savoir qui lui était à l’origine étranger. C’est tout le travail de formation que d’assurer cette fonction d’appropriation par les apprenants.  

Si on reprend le très classique triangle de Jean Houssaye entre savoir, animateur et apprenant, l’apprenant se positionne face à un savoir médié par l’animateur. A minima, l’animateur est un enseignant, il donne un sens aux signes, au savoir. L’animateur anime, au sens étymologique du terme, il incarne, il donne corps au sens, mais il favorise aussi la contagion émotionnelle qui facilite la transmission vers l’apprenant.  

La connaissance est doublement sociale… la société fait savoir, elle organise des mots et des idées, une taxonomie, qui est loin d’être neutre, et, elle organise la transmission de sa propre taxonomie, un savoir médié. Le savoir bouge au gré des changements de la société. Certains disent qu’elle progresse si l’on accepte l’idée de la flèche du progrès. 

La connaissance, c’est ce qui reste de la société lorsque la personne se trouve en intimité. 

Deux remarques complémentaires. 

11, Le savoir sans médiation 

Une question taraude les sachants depuis l’antiquité, l’apprenant peut-il accéder directement au savoir sans la médiation de l’animateur ?  

Sans revenir sur l’opposition de Socrate envers les sophistes (https://formaradio.fr/le-elearning-va-t-il-tuer-la-formation-et-si-socrate-avait-raison/), on peut noter que Platon rejette la Doxa, l’opinion, comme une non-connaissance. Et cela a peu changé depuis. Gaston Bachelard, en 1938, dans “La formation de l’esprit scientifique”, disait “L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. » Le connaître ce n’est pas seulement apprendre, mais c’est surtout apprendre bien. C’est ce que Philippe Muray appelle “L’empire du bien” (1991), cette façon d’imposer un standard de connaissance parmi la somme des standards existants. La société fait son marché pour définir le savoir bien pensé.  

Qui définit le bien connaitre ? 

Traditionnellement, cela incombe à l’Etat comme autorité formative, mais dans nos situations cela incombe aussi aux branches professionnelles plus proches de leurs spécificités, voir même les entreprises au plus proche de leur réalité. La grande nouveauté tient à l’émergence de l’apprenant comme propre autorité. Avec le numérique, l’apprenant peut choisir directement certains forums, groupes ou communautés pour écouter, questionner et apprendre d’une autorité sociale choisie. C’est une situation nouvelle d’autant que l’accès au savoir devient gratuit, il n’y a plus de barrières à l’entrée. Cela pose deux types de questions. Tout d’abord sur la qualité de la connaissance, surtout vu de la part des professionnels de la profession. Qui se portera garant de la qualité de l’information s’il n’y a pas de régulateurs sociaux, c’est la question par exemple des fakes news ? Et deuxièmement, cela interroge sur la pertinence de la connaissance des autorités canal historique, comme le proposent Michel Maffesoli, et Hélène Strohl, dans “La faillite des élites, la puissance de l’idéal communautaire”, 2019.  

12, Le savoir dominant 

Sans revenir sur le travail de Thomas Khun, en 1962, sur “La structure des révolutions scientifiques”, l’idée de paradigme dominant est particulièrement intéressante pour comprendre l’organisation de la connaissance. Nous vivons aujourd’hui encore dans le paradigme dominant de la science saint-simonienne. Le mot science est tout aussi ambiguë. Il vient du latin scientia, connaissance, … qui vient lui-même de scire, savoir, le savoir est science comme la science est savoir. Aujourd’hui, la démarche scientifique est dominante pour le meilleur et pour le pire.  

La sacralisation sociale d’une connaissance a montré ses limites avec l’exemple très récent de la crise du COVID19, la science a été appelé à l’aide par la société, le Conseil scientifique a été le porte-étendard de la réponse… il a apporté la connaissance. Mais très vite, les limites de la démarche scientifique ont été mis à jour, les jeux du pouvoir, le spectacle de l’ignorance… et une désocialisation de la connaissance scientifique. Le “je sais que je ne sais pas” de Socrate a montré ses limites dans une société qui avait besoin de savoir pour agir au mieux. Le philosophe mathématicien Bertrand Russell disait “Ce que les hommes veulent en fait, ce n’est pas la connaissance, c’est la certitude”. La certitude en situation de disruption est difficile, elle réinterroge la légitimité sociale de l’industrie de masse de la connaissance.  

Les rentiers de la connaissance doivent se réinventer. Et l’entreprise est un niveau intéressant pour expérimenter l’innovation. Elle est moins éloignée des réalités terrains que d’autres instances, elle connaît mieux ses apprenants et elle peut expérimenter de nouvelles modalités comme l’illustre l’émergence des learning labs. La formation change. Il ne s’agit plus tant de recruter des repliquants capables d’industrialiser les standards comme au 20ème siècle, mais des créatifs capables de donner du sens aux signaux faibles pour anticiper les nouveaux savoirs et ainsi conférer un avantage comparatif à l’entreprise qui saura identifier les savoirs pertinents et les transformer en connaissance à la vitesse du moment.  

2, Pourquoi l’apprenant doit-il connaître ? 

Cette question est importante car elle est la raison d’être du droit à la connaissance face au droit à l’ignorance. La période du Pic de La Mirandole qui se targuait de tout connaitre de la connaissance du monde est à présent révolue tant la production de connaissance est exponentielle. Il faut donc choisir… que faut-il apprendre ? Il existe deux écoles qui répondent traditionnellement à cette question, avec deux idéologies différentes. Mais la question prend une actualité très différente avec le développement du numérique… pourquoi apprendre si la connaissance est là dans son smartphone ? Wikipédia est un bon exemple. Faut-il mieux connaître ou être connecté ? Le savoir se réactualise de plus en plus vite, là où la connaissance est plus lente… Comment l’homme va-t-il utiliser la machine pour optimiser son savoir et sa connaissance ? Qu’est-ce que l’homme a besoin de savoir si la machine le sait ? Autant de questions et bien d’autres qui réinterrogent les motifs de connaître. 

22, Apprendre pour se découvrir 

Ce courant de pensée nous vient de l’antiquité… l’homme détient en lui tous les potentiels, il ne reste plus qu’à la formation à les découvrir, enlever les freins qui couvraient le potentiel. Le formateur devient un jardinier qui laisse la graine donner ce qu’elle est. Albert Einstein avait cette formule : « Je n’enseigne rien à mes élèves : j’essaie seulement de créer les conditions dans lesquelles ils peuvent apprendre ». Ce qui pourrait se définir comme l’aphorisme de Frederick Nietzsche avait emprunté au poète Pindare “deviens ce que tu es”. Il ne s’agit pas tant de se poser la question “qui suis-je ?”, mais d’agir pour explorer ses devenirs. Nietzsche parlait de la philosophie par le marteau (philosophie, ami du savoir ou de la connaissance), voir la connaissance qui résonne, qui répond à un appel intérieur, qui fait sens… reste à avoir le courage d’être ce que l’on est. 

Aujourd’hui, on parlerait plus volontiers de soft skils ou de développement personnel… c’est toute la critique de Socrate aux sophistes qui proposait des connaissances qui performaient, qui étaient efficace mais qui était creuse, la connaissance permet de convaincre, d’agir mais sans la profondeur qui donne du sens, elle devient une mécanique de la transmission sans âme, une connaissance fossile. La connaissance de par sa définition touche la personne, cet être peu définissable, derrière le masque social, personae signifie masque en latin… c’est l’intime, la poésie de chacun. Il est impossible de standardiser la personne. Les outils d’évaluation sont délicats ce qui rend d’autant plus difficile, pour une entreprise, le pilotage de la performance. 

Le modèle est riche avec deux remarques. La première est que l’homme aurait une appétence au savoir, Sigmund Freud parlait de “pulsion d’apprendre”. L’apprendre serait l’action de nourrir ce besoin par des savoirs externes. Cette hypothèse forte légitime l’organisation de la scolastique sociale. La connaissance, c’est prendre avec soi des savoirs qui viennent de nos anciens. Mais il existe d’autres écoles qui proposent selon le titre de l’ouvrage d’Albert Low, “se connaître soi-même, c’est s’oublier”, un savoir interne, plus proche de Socrate. Et cela change beaucoup. Au lieu de prendre avec soi des savoirs externes, il s’agit d’apprendre à écouter à s’écouter et remettre l’externalité à la bonne distance, hors de l’humanité de l’homme. La connaissance serait alors loin du savoir. La seconde remarque porte sur l’activité de l’entreprise, si la pulsion d’apprendre existe, le travail de l’entreprise serait de l’orienter pour engager l’apprenant dans son projet collectif. L’entreprise sait le faire pour la “pulsion d’achat”, il lui reste à le transposer dans la “pulsion d’apprendre”. C’est tout le travail du marketing de la formation : canaliser cette envie, réelle ou perçue, pour accompagner le passage à l’acte choisi. 

22, Apprendre pour se transformer 

Les progressistes, sur le modèle de Saint-Simon, proposent une alternative au courant précédent. Ils positionnent le curseur, non pas au niveau personnel, mais au niveau collectif pour construire une société de la connaissance. C’est à l’état qui sait, l’ère des Lumières oblige, de guider. La connaissance est pour reprendre le très beau mot de Paul Claudel dans l’Art poétique (1907) une co-naissance, naître ensemble. “Nous ne naissons pas seuls. Naître, pour tout, c’est co-naître. Toute naissance est une connaissance.”  

Dans ce courant, la connaissance est rationnelle et rationnalisante avec le bel aphorisme de Saint Simon, sur la finalité de sa démarche : remplacer le « gouvernement des hommes par l’administration des choses ». Cette chosification, que Marx appellera fétichisme, de l’homme et de la connaissance, permet de rationnaliser la performance et ouvre donc à la culture du mérite, certains parlent de méritocratie, une connaissance justement répartie, avec toute l’idéologie qui va avec, comme l’idée du “quand on veut, on peut”, “il suffit de se donner de la peine”. L’individu se retrouve dans une nouvelle posture, la liberté de s’inventer, le “deviens ce que tu es” se transforme en “deviens ce que tu as toujours rêvé d’être”.  

Reste à la société de construire un rêve de grandeur standardisé ainsi que les parcours fléchés pour y arriver… autrement dit un parcours pédagogique adapté au mérite de chacun. Le problème naît lorsque “l’ascenseur social est bloqué”, les apprenants apprennent, mais la reconnaissance sociale n’est plus au rendez-vous. Le risque est la dévalorisation des marqueurs sociaux de l’apprentissage et surtout le sentiment de déclassement par les classes apprenantes, comme l’a très bien illustré en 2009 Camille Peugny. La connaissance peut être une source de démotivation… 

L’entreprise est un bon échelon pour réenchanter l’apprendre, avec une évaluation des mérites de chacun mais surtout avec une créativité forte des devenirs. Réinventer un avenir pour chacun et permettre à tous de se co-naître et de se réinventer. L’esprit des Lumières a un sens important en formation à condition de ne pas ramener la raison, à la seul raison rationnalisante, mais d’y adjoindre la raison sensible. Sortir de la rationnalisation fossile pour s’ouvrir à la raison qui fait sens. On pourrait dire, pour pasticher Saint Simon, qu’il s’agit de “gouverner des choses par l’administration des hommes”. 

3, Quelle connaissance pour l’entreprise ? 

La connaissance est en trans-formation, passage d’une forme à l’autre. Certains parlent de Renaissance numérique… comme précédemment, la Renaissance avait transformé la connaissance du Moyen-âge. Les copistes avaient laissé place à l’imprimerie, permettant ainsi une diffusion plus large de la connaissance. C’est ainsi que naquit l’argumentation et le débat d’idées. La renaissance numérique est de même nature et de même ampleur. Les nouveaux standards de la connaissance sont en construction sous nos yeux. L’histoire nous dira a posteriori le devenir mais, en attendant l’obligation pour toute organisation est de construire une politique de veille pour anticiper autant que peu se faire les contingences.  

31, La connaissance dans l’ignorance 

La Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences, la loi dite Borloo du 18 janvier 2005, fut le dernier reliquat d’un 20ème siècle qui s’éteint… avec une obligation de définir pour 3 ans la stratégie de l’entreprise, ses besoins de compétences et de connaissances et pouvoir ainsi définir les besoins de formation. La GPEC n’a que peu prévu… voilà le dur constat d’un monde qui devient imprévisible, … même à 3 ans. La disruption oblige à changer de logiciel.  

Le savoir avait un rôle particulier dans l’Organisation Scientifique de la Formation… il permettait de définir les experts, les sachants qui devait eux-mêmes définir la cartographie des connaissances et compétences qui in fine allaient nourrir la formation. Aujourd’hui, le monde n’est pas compliqué, il est complexe. Bien malin sera celui qui peut prédire l’avenir de la banque à 3, 5, 10 ans ? Que faire des agences physiques en plein cœur des villes ? Quel avenir face aux néo-banques ? Tous les secteurs s’interrogent sans réponse claire. Quel avenir du retail en France quand on voit que Walmart lui-même joue sa survie ? Est-ce la fin des boutiques remplacés par des plates formes comme Amazone ou Alibaba ? Et si les boutiques demeurent, seront-elles sur le modèle d’Amazon Go, fortement animées par l’IA ? On sait qu’on ne sait plus. 

Comment former alors ? La politique de formation nécessite de définir préalablement des objectifs pédagogiques et les métiers de la formation savent alors construire le chemin pour faire progresser l’apprenant, mais sans la finalité, comment faire ? Une nouvelle formation se construit. L’ingénierie, la formation de l’ingénieur, laisse place à l’artisanat, la formation de l’artisan et de l’artiste, celui qui maîtrise les ars, les outils pour réaliser une production sur mesure. On voit à cet égard l’émergence des formations dites collaboratives… favorisant le LGC, Learner Generated Content. Être au plus proche de l’évolution de la connaissance de l’apprenant au point que c’est lui qui construit les grains de formation… Quelles seront les formes de demain ? 

32, La connaissance choisie 

Lorsque la société n’impose plus des standards, cela laisse une opportunité pour la construction de connaissances propres. De quelle connaissance a besoin un manager de proximité ? Qu’est-ce qu’il y a de nouveaux depuis 5 ou 10 ans ? Synergologie ? CNV ? Neurosciences ? Chaque entreprise peut faire son storytelling… des connaissances mises en histoire pour répondre à sa stratégie propre.  

Bertrand Russell disait que la connaissance est faite pour agir. La grande question n’est pas tant de savoir quelle connaissance faut-il apprendre, mais de savoir ce que l’entreprise veut faire. Et c’est à partir du faire que la connaissance prend tout son sens. Autrement dit, il s’agit de sortir de la bureaucratie de la formation, au sens de Michel Crozier, la formation pour la formation pour la remettre au service de la promesse de l’entreprise. La connaissance standardisée est trop vite obsolète pour servir de modèle, il est nécessaire de quitter le standard pour construire une connaissance militante. Le militantisme est une bonne réponse à tous ceux qui se perdent dans la recherche d’une prospection-prédiction… au lieu de se poser la question “qu’est-ce que le monde a besoin de savoir”, il s’agit de s’interroger sur “qu’est-ce que je veux améliorer dans ce monde”… 

Et cela change beaucoup, à commencer par la possibilité d’agir en terre inconnue. 

“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” disait François Rabelais au 16ème siècle, en pleine période de Renaissance. La connaissance, qu’il appelle “science”, a besoin de se réfléchir. Dit à l’inverse, la non réflexion, le “sans conscience”, ne permet pas à l’apprenant de comprendre… la connaissance devient autoritaire et donc difficile à transmettre dans un monde de “l’apprenant-roi”. L’entreprise se trouve alors obligée de marketer la transmission de son savoir pour favoriser son appropriation.  

Mais la stratégie d’une connaissance “push”, peut s’accompagner d’une stratégie de connaissance “pull” : engager les acteurs de la connaissance pour constituer de nouveaux savoirs. Ouvrir le chantier de la connaissance, c’est engager tout aussi bien les ouvriers de la connaissance, que les architectes que les directeurs… tous ensemble pour construire une maison commune, ce qu’Edgar Morin appelait une “communauté de destin”. 

N’est-ce pas là l’objectif de toute entreprise, entreprendre ensemble ? 

Paris, fait dans sa version originale, le 03 mai 2011, corrigé pour la dernière fois, le 27 juillet 2020