Pourquoi n’existe-t-il pas d’Uber de la formation ?

par 7/08/2020Marketing, Pédagogie, Technologie0 commentaires

Uber a révolutionné son domaine d’activité en 2009… et a enchaîné les records jusqu’à sa levée de fond extraordinaire de 82 milliards de dollars, en 2019. La plus grosse levée de fonds depuis Facebook et, rappelons-le sans gagner d’argent. Les marchés mises sur le potentiel de cette pépite et dans son modèle économique qui réinvente son marché. Pourquoi le monde de la formation ne s’inspire pas de ce modèle gagnant ? Pourquoi la France ne s’est pas dotée d’un Uber de la formation ? La France serait-elle hermétique à ce que certains appellent une simple arme de destruction massive ? N’y a-t-il rien de bon dans Uber qui puisse servir d’exemplarité ? 

1, Ub, Ub, Uber 

Revenons sur ce débarquement américain en territoire français. 

Uber est arrivé en France en 2011 … soit 2 ans après sa création aux Etats-Unis et Paris fut la première ville, hors Etats-Unis, investit par la marque. Le marché des taxis parisiens était jusqu’alors, régit par un numerus clausus, depuis 1937, autrement dit une profession protégée avec seulement 4 000 licences pour une population Ile-de-France qui a cru sur la même période de 4,8 millions. Les taxis étaient en situation de rente et protégeaient leur situation en limitant les nouveaux entrants, ce qui permettait l’augmentation du droit de la licence, près de 300 000 €. Quant aux usagers, ils étaient contraints par l’offre. Aujourd’hui, il existe plus de VTC que de taxis sur la capitale, près de 20 000 contre 18 000 taxis, pour une capacité estimée à 68 000 (rapport Thevenoud). Uber a fait voler en éclats un monopole public, il s’est installé dans l’esprit des observateurs comme le chevalier blanc des consommateurs en réinventant les usages.  

En 2014, Maurice Levy dans une interview au Financial Times a inventé le néologisme “ubérisation” qui s’est imposé instantanément, d’autres lui préfèrent le terme de disruption, moins connoté entreprise. Maurice Levy parlait d’ubérisation pour lutter contre le “tsunami numérique”. Les plateformes réinterrogent tous les modèles économiques. La formation, peut-elle être impactée par ce phénomène ? Le numérique a commencé son tsunami dans la formation… s’agira-t-il d’une vague transformation ou d’un véritable cataclysme ? Et comment faire pour que cette ubérisation soit une réussite pour la formation ? 

Uber est arrivé avec deux innovations majeures autour de sa plateforme. 

2, Uber, c’est d’abord une innovation usager 

La première innovation est une innovation prix avec, pour une même course, une facture divisée par 2 ou 3. La première conséquence de la baisse du prix est une augmentation du nombre de personnes intéressées par la prestation, agrandir le gâteau. Mais, l’innovation n’est pas la création d’une prestation low cost… bien au contraire. Uber a augmenté la qualité avec un slogan du type : un sourire, un bonbon et une bouteille d’eau pour un prix plus bas… là, où le canal historique était connu pour son absence de courtoisie ou de relation client. Cette politique de qualité s’est dotée d’un outil d’évaluation : pour la première fois, l’usager pouvait évaluer le chauffeur… un TripAdvisor de la prestation, et les chauffeurs mal notés étaient écarté du service, une évaluation qui a de vraies conséquences. L’application mobile permettait en plus de savoir en temps réel le nombre de taxis disponibles à proximité, le prix de la course avant la prestation, le temps estimé pour son arrivée, et même la possibilité d’appeler directement le taxi. L’usager au centre de la prestation. 

Et la formation ? 

Pour l’usager, Uber c’est d’abord une plateforme. Nick Smicek dans son ouvrage Le capitalisme de la plateforme (2018) dit qu’il s’agit de la “quatrième révolution industrielle”. Celui qui a la maîtrise des plateformes aura la maîtrise de son secteur. La formation l’a bien comprise et le service public a proposé deux expériences de plateforme : FUN MOOC en 2013 (473 MOOC français) et Mon compte formation en 2019 (28 millions de personnes concernées) … deux supermarchés de la formation. Où en est la proposition apprenante ?  

FUN MOOC a plus de recul pour pouvoir observer l’expérience. La centralisation de l’offre est une proposition intéressante, surtout si l’on compare avec l’écosystème international, mais depuis 2013 peu d’innovation significative pour l’apprenant. Avoir raison une fois n’est pas suffisant dans un monde en disruption, la force vient de sa capacité à se réinventer. Si l’on compare FUN MOOC avec MyMOOC créer en 2016, ce dernier propose déjà plus 10 000 MOOC, le supermarché devient hypermarché de la formation… la proposition profondeur de choix est complété par des politiques d’accompagnement, un TripAdvisor des MOOC avec une véritable politique d’évaluation par les apprenantes, ce qui favorise la mise en valeur ou non du produit, …  

Ce qui manque sur la plateforme publique, c’est une stratégie de relation apprenante. Ces plateformes sont pensées 20ème siècle, elles sont pensées du point de vue de l’offre dans un monde de la demande. Un hypermarché de la formation ce n’est pas seulement un supermarché plus grand, c’est une proposition supplémentaire, mais surtout, c’est une animation de la zone… on peut être en avant des événements, des promotions, des challenges, … Ce qui manque, c’est de penser l’apprenant en termes de fidélisation, une véritable relation et non plus le fait de dispenser ponctuellement un produit de formation, et, le fait d’animer ces moments apprenant autour d’une politique de Learner eXperience (LX) le tout capitalisable dans le temps pour dégager un avantage concurrentiel durable. Uber a fait l’effort de l’usager, son appli permet de suivre le taxi, de connaître son chauffer, l’appeler si nécessaire, voir son évaluation par les autres usagers, de connaître le prix, de ne pas avoir à payer tout est prélevé, …  

A quand une véritable innovation pour l’apprenant ? 

Mais Uber c’est aussi autre chose … 

3, Uber, c’est aussi une innovation de l’offre. 

L’économie de la plateforme ne présente pas de grosses barrières naturelles à l’entrée, autrement dit tout le monde peut faire ce qu’Uber propose, il suffit de créer une appli. La seule barrière à l’entrée est une barrière de taille, c’est la raison pour laquelle Uber s’est dès le début engagé dans une stratégie mondiale. La formation, et particulièrement la formation numérique, connaissent le même type de situation… le parallèle en est d’autant plus intéressant. Les barrières à l’entrée sont faibles sur la majeure partie des produits de formation, tout le monde peut copier tout ce qui est fait, alors, faire de la taille un atout pour profiter des économies d’échelle, est d’autant plus intéressant que les produits sont scalables et qu’il existe à langue commune 300 millions de francophones dans le monde. La formation retrouve ses couleurs de l’internationalisation à condition très vite de construire des barrières d’agglomération. 

L’innovation de l’offre va plus loin que le seul produit, il a révolutionné la définition même du chauffeur de taxi. Il a engagé en France plus de 28 000 chauffeurs… c’est une nouvelle liberté proposée à tous ceux qui savent conduire, devenez votre propre patron. En Ile-de-France, 70 % des VTC cela a particulièrement profité à la banlieue en recherche d’ascenseur social. En formation, le même phénomène peut voir le jour “nous avons tous quelque chose à enseigner”, ce serait une véritable promesse innovante comme le propose déjà des plateformes comme Skilltoc (www.skilltroc.com) créer en 2016, pour libérer les savoirs autour de communautés apprenantes. L’économie collaborative a besoin de se monétiser pour en faire une alternative économique. Uber prélève 25 %, pour son travail relationnel. Uber est assez proche de la formation, en présentiel, un ou plusieurs clients, un chauffeur, un transport ; en formation, un formateur, un groupe, une animation… avec en plus l’avantage formatif du numérique, les produits sont scalables, le même produit peut être réutilisé à l’infini… ce qui peut dégager de belles opportunités. 

Enfin, Le vrai talent d’Uber n’est pas la disruption des taxis mais sa capacité à rechercher constamment de nouveaux leviers de croissance autour de ses fondamentaux, avec le transport de passager Uber Rent, Uber Compter, Uber Jump (pour les véhicules urbains connectés) … mais aussi centré sur des usages non-usuels comme Uber Eats, créer en 2015 et lancé en France en même temps que les Etats Unis et qui a particulièrement profiter de la situation de confinement. Cette réinvention permanente n’est pas dans l’ADN de la formation qui cherche des standards pour faciliter l’industrialisation de sa transmission. Acquérir des compétences pour trouver un emploi pourrait permettre à un organisme de formation d’assurer un service après-vente en développant un service employabilité ou recrutement à sa promesse apprenant. Tout devient possible quand on choisit l’innovation…. 

Uber était évalué avant confinement à plus de 70 000 milliards de dollars…. cette stratégie n’est-elle que l’apanage des grands ? Pour les économies d’échelle, assurément, mais il existe d’autres composantes qui peuvent servir d’exemple. Construire une communauté est à la portée de tous, mais quel produit peut-on leur proposer une fois le commun établi ? C’est la stratégie de la longue traîne qui compense l’économie d’échelle par une économie de la diversité qui est tout aussi intéressant à condition d’être disruptif et de mettre en place une véritable politique de l’apprenante, connaître sa data pour ajuster en permanence son offre au plus près de son marché. Le Uber de la formation nécessiterait d’avoir le courage de l’innovation, et cela, quelle que soit sa taille…. 

Stéphane Diébold, Paris, publié par Focus RH le 6 janvier 2020, dernière modification  07 juillet 2020