Qu’est-ce que Socrate peut apprendre à l’EdTech ?

par 24/11/2021Pédagogie, Technologie0 commentaires

Pourquoi lire les classiques ? Cette question est celle du romancier Italo Calvino (1991). On pourrait répondre qu’on ne relit jamais de la même manière un classique. C’est un regard différent que l’on pose chaque fois sur ce qu’on le lit. On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau disait Héraclite, et ce n’est jamais tout à fait la même personne qui se baigne. Un classique est une façon différence de recolorier nos racines pour nourrir notre présent, encore et encore. Les neurosciences montrent que la mémoire n’est pas une répétition des choses, ce n’est pas un plagiat des anciens, c’est une réinvention, une remémoration des traces de notre passé qui font un présent chaque fois différent. Autrement dit, relire les classiques, ce n’est pas tant faire preuve d’érudition, que de questionner la résonnance de la sagesse des anciens, profiter de l’ombre portée et de voir comment ils peuvent encore éclairer les questions du moment. Pourquoi lire les anciens ? Parce qu’ils permettent de remercier tous ceux qui nous permettent aujourd’hui de nous questionner. 

1, Au commencement était Homère 

Le monde des professionnels de la formation, ceux qui font profession de transmettre, commence avec le poète Homère, 8ième siècle avant JC. Platon disait de lui que c’était “l’éducateur de la Grèce”, le père de tous les formateurs.  

Homère était un sophiste, le Professeur Flore Kimmel-Clauzet disait “le premier des sophistes” (2015). Les sophistes sont étymologiquement des hommes de savoirs ou des hommes de sagesses. Le sophiste est un expert dans la pratique de la transmission, un expert de la formation. Grâce à la rhétorique, il apprend à construire un argumentaire, ciseler des mots, susciter de l’émotion pour favoriser l’engagement de l’apprenant, le mettre en mouvement dans ses apprentissages.  

Homère était un troubadour qui allait de cité en cité pour raconter l’histoire de ses héros, ceux de l’Iliade et de l’Odyssée. C’est un storyteller, un conteur, un faiseur d’histoires au service de la formation des Athéniens. Chacun peut apprendre quelque chose à chaque épreuve d’Achille ou d’Ulysse, ainsi que de tous les autres personnages… chacun est une leçon à vivre, pour reprendre les ouvrages de Luc Ferry, une façon de redonner du sacré à la vie.  

Michel gaucher a cette belle formule si on retire le sacré à l’homme, il ne reste que l’homme “à nu”. La poésie de l’histoire, c’est de donner un sens qui va au-delà de l’histoire. Homère est le père des softskills pour éviter de construire un “homme sans qualités” (Robert Musil, 1930). 

La formation est l’art de donner de la saveur au savoir, ce que les sociologues appellent l’érotisation de la formation. Socrate par une certaine lecture de Parménide rejette la poésie du monde de la formation. Seule la raison raisonnable est retenue. La poésie, la fable, sont sorties du monde de la connaissance au profil de la vérité. La conséquence est importante si l’on suit Edouard Glissant, c’est qu’elle prive l’homme de sa source de motivation. 

La motivation vient de la personne, étymologiquement l’être derrière les masques sociaux, la poésie de chacun, nos failles qui font nos forces. En se privant de ces racines, l’homme apprenant se prive de sa source de vie. C’est avec Parménide que naît la faille de la formation trop rationalisant, la motivation, un arbre sans racine. 

2, L’EdTech est un média inhumain 

Le e-learning est né en 1981, dans la massification de ses usages, avec la naissance du Personal Computer, terminal numérique pour chaque apprenant, une nouvelle relation, le one to one, l’homme seule face à la machine. Sans faire d’anachronisme, Socrate dans Phèdre (370 ans avant JC) abordait déjà cette problématique. Bien évidemment, il ne parlait pas du numérique, mais d’un autre média, l’écriture. Il était contre l’écriture, et par extension, sa remarque réinterroge, de la même manière, l’écriture numérique. Qu’est-ce que Socrate nous apprend ? 

L’écriture est un fossile de savoir, une trace d’un savoir qui a été vivant, mais qui n’est plus. Bernard Steigler parle de pensée manufacturée, qui peut se produire et se reproduire à l’infini. Le problème est l’extériorité, Socrate considère qui faut un maître pour apprendre, que c’est dans la relation que le savoir est incarné et que l’apprenant a besoin de cet effet miroir pour découvrir ce qu’il avait déjà en lui, la fameuse maïeutique. 

Le formateur est un jardinier qui cultive les graines de l’apprenant et non celui qui les construit. Pour être formé à la gestion du stress, tout est chez l’apprenant, il reste seulement à dévoiler, découvrir ce que l’apprenant savait déjà, mais il ne le savait pas. 

L’histoire du numérique, même sur vidéo, pour assurer la reconnaissance des micro signaux souffre de l’absence de relation, c’est une pensée manufacturée qui facilite la massification, mais qui perd la relation. C’est le problème de l’enseignement numérique, il s’adresse à tout le monde pour finalement toucher personne. La rhétorique devient un outil indispensable pour redonner de l’impact à une parole fossile. Il est indispensable de professionnaliser la transmission pour gagner en efficacité, réenchanté a minima une parole morte. 

Mais pour Socrate, l’essentiel est ailleurs. Les neurosciences démontrent l’existence d’une mémoire qui n’est pas la reproduction à l’identique d’un savoir, un copier/coller qui traverserait le temps. La mémoire est chaque fois une réinvention des traces du passé. Et c’est dans cette réinvention que l’apprenant acquière son histoire, encore et encore. Et c’est dans cet apprentissage réinventé chaque fois que l’apprenant réinvente des morceaux de mémoire et ainsi évoluer avec le sentiment de rester le même. La mémoire numérique rappelle toujours et toujours la même histoire privant l’apprenant de grandir dans sa propre mémoire. Il y a une paupérisation des apprentissages. 

Cette mécanisation des apprentissages fait les beaux jours de l’EdTech, un MOOC, un tuto permet un usage massifié sur une plateforme LMS, la fameuse scalabilité. Le grain de formation reste toujours le même. Il n’est pas étonnant que dans les années 80, l’Organisation Scientifique de la Formation aie assuré la promotion de ce support. Saint-Simon avait pour ambition de “remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses” et c’est la raison scientifique qui en était le maître. La chosification des apprenants s’est heurtée aux apprenants eux-mêmes qui n’aimaient pas cette posture. La formation avait perdu son humanité, comme Socrate nous en avait mis en garde. 

D’où la montée en puissance du marketing de la formation. Le marketing, c’est connaître l’apprenant pour lui donner envie… en-vie, c’est tout le problème d’une formation manufacturée numérique, érotiser les contenus.  

3, L’EdTech doit devenir un média éthique 

Tout le monde est d’accord pour dire que l’éthique est essentielle, reste à dire de quelle éthique on parle. Là encore Socrate, ou plus spécifiquement Platon apporte une proposition. Parménide a introduit la distinction entre opinion et connaissance et le mythe de la caverne, illustre le propos de la formation acquérir les connaissances qui libèrent les hommes des chaînes de leur opinons. 

La société est garante de la formation des gardiens, comme Platon l’illustre dans La république. C’est à force d’entraînement et de mérite que les gardiens vont acquérir leurs compétences. La notion de mérite est particulièrement intéressante car elle permet à Platon de ne pas genrée le mérite, les femmes dans sa république idéale pouvait réussir au mérite. Mais la notion de mérite, autrement dit de valorisation sociale, nécessite que la société dise le bien. Former n’est pas apprendre, la formation est un apprentissage socialisé. C’est à la société de dire le bien en fonction des évolutions sociologique du moment. 

Le numérique assure la massification des contenus encore faut-il avoir quelque chose à dire, et non pas seulement surfer sur les tendances mainstreams, sortir de la doxa pour revenir à l’essentiel, la vérité de Parménide, celle qui fait sens. Et c’est tout l’enjeu de l’EdTech, il ne s’agit pas simplement d’industrialiser un process que de l’incarner, sortir de la raison rationalisante pour l’enrichir d’une raison sensible pour reprendre le mot de Michel Maffesoli. Une raison non manufacturée. Jean Cocteau avait belle citation “la poésie dévoile dans toute la force du terme. Elle montre nue sous une lumière qui secoue la torpeur les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistrent machinalement.” 

Socrate appelle un homme vrai, Edgar Morin parlait de l’impossible séparation de l’homo sapiens de l’homo demens. Et que la seule façon de faire vivre la connaissance manufacturée, c’est de favoriser l’interaction pour que le maître puisse guider l’élève. Le web est par histoire le lieu de l’interaction, le 2.0…reste à construire ce que les philosophes appellent l’éthique de la relation. Emanuel Levinas propose une épiphanie du visage, une rencontre, où tout est dit quand rien n’est dit. Et c’est cela qui fait l’éthique de l’homme, l’éthique comme philosophie première (1998). 

Pour devenir éthique, l’EdTech a un devoir de construire une relation apprenante qui développe les savoirs qui font grandir, la relation humaine des apprenants. Cela augmente son l’acceptabilité sociale. Et Socrate de nous promettre que l’homme en sera heureux, autant qu’il peut l’être.  

Fait à Paris le 23 novembre 2021

@StephaneDiebold