Qu’est-ce qu’un bon formateur ?

par 4/05/2021Organisation, Pédagogie0 commentaires

Il existe bien des cartographies de compétences pour définir le métier de formateur, mais si l’on sort de l’écume des pratiques, il reste le cœur social du métier. “La carte n’est pas territoire » (Michel Houellebecq) tout au plus un outil pour se guider. Alors, aujourd’hui, avec tant de changements, le stratégique, le numérique, le confinement, … Qu’est-ce qui fait un bon formateur socialement ? C’est important pour tous ceux qui veulent porter les couleurs de ce métier… est-ce un métier d’avenir ? 

1, Le regard des anciens … est-il toujours d’actualité ? 

Qui sont les premiers formateurs socialement reconnus ? Les sophistes. Autrement dit, étymologiquement, ceux qui connaissent, ceux qui ont accès au savoir, ceux qu’ils ont accès à la sagesse. Aujourd’hui, on dirait des experts ou des experts de l’expertise. Le premier des sophistes était Homère avec son fameux l’Iliade et l’Odyssée (VIIIème siècle avant JC). Homère était un expert pour « Apprendre à vivre” (Luc Ferry). Il profite de l’histoire pour conter des mésaventures, Ulysse par exemple lors de son retour à Ithaque, et chaque épreuve est initiatique. 10 ans à apprendre et à nous faire la leçon. Homère est  ce que l’on appellerait aujourd’hui un expert en soft skills qui profite de l’histoire pour faire une learning expedition. La narration est une technique pour capter l’attention de l’apprenant et par analogie lui transmettre un chemin.  Le travail du sophiste était de transmettre, de donner de la saveur à un savoir, d’animer, étymologiquement, donner une âme, une vie à du contenu. Et cela reste d’actualité. 

Son outil ? Sa rhétorique. C’est Cicéron qui le premier à présenter un manuel pour transmettre, De l’orateur (55 avant JC) où il reprend le triptyque d’Aristote. La rhétorique qui comprend : le Logos, l’argumentaire raisonné, l’Ethos, la confiance ou l’autorité que l’on porte à l’auditeur, on parlerait aujourd’hui de professional branding, et, le Pathos, qui est l’émotion qui entoure le discours. La bonne rhétorique est un équilibre de ces trois composantes qui dépend de la société et des périodes. Il existe toujours de nouvelles rhétoriques, de nouveaux outils, mais toujours le même but, convaincre, être efficace. C’est pourquoi la rhétorique est bien faite pour l’entreprise qui est un lieu d’actions, de mise en œuvre pour ceux qui apprennent. 

Mais la rhétorique est sociale, et dépend des périodes. La France a connu son heure de gloire avec la scolastique, la rhétorique médiévale, qui codifie la nouvelle forme de transmission. C’est la naissance des Universités, et la controverse fameuse entre Saint Bernard et Abélard. Le premier représentant les campagnes qui cédait la place au second la ville. La scolastique se structure pour devenir une méthode avec une lecture, principalement de la Bible, mais pas que, des commentaires, des discussions et une synthèse. Le métier d’animateur devient un outil de médiation pour la connaissance des textes. C’est comme le disait Saint Augustin un moyen pour persuader. “Puisque, donc, l’art de la parole est là à disposition, avec un très grand pouvoir de persuasion, qu’il s’agisse du mal, qu’il s’agisse du bien, pourquoi les hommes de bien ne s’attacheraient-ils pas avec ardeur à l’acquérir, afin de combattre au service de la vérité, si les méchants s’en servent pour faire triompher des causes perverses et mensongères, dans l’intérêt de l’injustice et de l’erreur ?” (La doctrine chrétienne, Saint Augustin, 397).  

2, Formateur, est-il un métier honorable ? 

Un formateur est un rhéteur. Aristote avait une jolie définition qui disait que “la rhétorique été voir le fond de persuasion que renferme chaque cas”, autrement dit, avant même de réfléchir sur les techniques de persuasion, la rhétorique est une façon de regarder ce qu’il y a de particulier au sein de chaque situation et de voir comment ce particulier pouvait amener la performance. Performance, étymologiquement par-formance, accomplir la forme. C’est la mise en œuvre qui fait la différence. Et c’est là le problème… 

Ce qui Michel Foucault explique bien quand il fait la différence entre le rhéteur et la parèsia ou parrêsia. Le rhéteur est celui qui dit, qui dit à l’autre, il est dans la relation. Autrement dit, c’est un communiquant, il tient compte de l’autre et de la façon dont il va percevoir la parole émise. Il fait la différence entre parler et être entendu. C’est la relation qui prime. Alors que la parèsia propose une autre alternative, il ne s’agit pas de voir l’impact de sa parole, mais de dire la vérité, avoir le courage de dire ce qui est, même s’il n’y a pas adhésion. C’est l’idée de Vérité, dire le vrai qui depuis Parménide a occupé le cœur du monde antique, chrétien puis moderne. Le 19ème siècle et le 20ème parlent de vérité scientifique, comme paradigme dominant. A choisir entre la relation et la vérité, la rhétorique ou la parèsia chaque période a choisi la vérité contre la rhétorique. Et cela permet de déterminer l’Ethos, la légitimité de la parole, pour reprendre la terminologie d’Aristote.  

Le formateur, serait-il un séducteur, un manipulateur celui qui cherche à corrompre par le verbe ? Ce fut le cas, longtemps. Mais aujourd’hui on assiste à une remise en cause des élites qui pour certains serait ponctuelle, mais pour d’autres structurelle. Pour Michel Maffesoli, c’est un changement de paradigme dominant du temps long. La raison rationnalisante a montré au 20ème siècle ses limites et le 21ème se propose en son début de devenir le siècle de la relation avec des auteurs comme Emmanuel Lévinas ou Edouard Glissant. Et comme le formateur est l’homme de la relation le voilà réinvesti dans sa posture d’animateur, animateur des savoirs. Un bon formateur doit faire résonnance avec les apprenants pour susciter de l’émotion, et ce n’est pas étonnant puisque émotion, motivation et mouvement ont une même racine. Et ce n’est pas pour rien que la science s’intéresse particulièrement à l’émotion en ce 21ème siècle. 

3, Et si Socrate avait raison ? 

Une bonne question était de savoir si le formateur animateur n’était pas un manipulateur… c’est la polémique de Socrate contre l’écriture. Socrate expliquait que l’écriture n’était pas une bonne chose, car elle empêchait l’homme d’incarner son discours. Une fois couchée sur le papier, la connaissance devenait morte et stérile pour l’apprenant. Il est indispensable de redonner vie à la matière, former n’est pas seulement informer, c’est aussi donner envie, les neurosciences parle de contagion émotionnelle. C’est le travail du formateur que d’être un homo loquens,  un homme éloquent, qui sait trouver les mots qui résonnent dans une société propre avec des problématiques spécifiques, autrement dit, d’érotiser avec le triangle d’Aristote. 

Ce qui est passionnant, c’est d’assister en direct à la remise en cause de l’Organisation Scientifique de la Formation (OSF) pour refaire de nouvelles formes de formation plus tourner vers la relation, vers l’apprenant et faire un écosystème apprenant nouveau. Il s’agit de suivre le conseil de Socrate de faire des formations qui fassent sens pour éviter la mécanisation des apprentissages, éviter que l’homme ne devienne un robot apprenant. Certains parlent de raison sensible. 

C’est un mouvement extraordinaire qui permet de voir des forces de destruction, de construction, tissées, de nouvelle façon de se former. Le formateur devient un artisan de la formation, il utilise des outils, les ars, mais il est aussi artiste dans sa façon d’organiser ses équilibres. Il s’agit de faire des formateurs des Christophe Colomb de la formation, cet homme passionné, qui a eu le courage de partir à l’aventure contre vents et marées, et pour cause, il avait tort, son raisonnement était faux, mais sa détermination lui a permis non pas de trouver une nouvelle route des Indes, mais un nouveau continent. Faut-il animer avec des reels, des carrousels, des stories, des lives, des rooms ou tout autres outils ? Peu importe, le vrai problème n’est pas le contenu, mais l’animation des contenus, créer une nouvelle relation avec l’apprenant, tous en appellent à remettre l’apprenant au centre de la formation, non pas seulement pour une question éthique, mais aussi pour une question de performance, faire en sorte que l’apprenant puisse trouver sa place au sein de la société qui se construit. 

Le rôle du formateur est, comme le disait Guillaume Apollinaire, est de savoir “rallumer les étoiles”, rendre humains les savoirs morts quelle que soit la nature des supports. Et d’ouvrir ainsi, comme le disait Socrate une harmonie, une vie bonne, seul et ensemble. Existe-t-il un plus beau métier ? 

Fait à Paris, le 04 mai 2021 

@StephaneDiebold