Quelle gouvernance pour l’EdTech française ?

par 29/03/2022Technologie0 commentaires

En juin 2017, Emmanuel Macron tout juste élu, lance l’idée de “Startup Nation” au Salon VivaTech, “la France hyper-innovante”. En 2019, il va plus loin et propose 25 licornes pour 2025 (une licorne étant une startup évaluée à plus 1 milliard de dollars) et nous en sommes déjà à 26 licornes…. Mais jusqu’à présent aucune dans l’EdTech ? L’EdTech serait-elle le parent pauvre de la Tech française alors que la France dépense plus de 30 milliards d’euros par an dans la formation professionnelle ? Y a-t-il une meilleure gouvernance pour structurer la filière EdTech en France ? Est-il possible d’avoir une gouvernance spécifiquement française ? De quoi parle-t-on au juste ? 

1, La souveraineté française de la Tech 

La souveraineté de l’EdTech passe par la souveraineté plus générale de la Tech française. Le 17 mai 2021, la France a lancé la création d’un label “Cloud de confiance” délivré par l’ANSSI, Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information, pour le stockage des données et la fourniture de services Cloud. Ce label respecte d’un futur équivalent européen, la mesure phare est le fait que” les infrastructures et les systèmes” devront être localisées en Europe. La souveraineté française, vs européenne, est une question importante pour le Cloud lorsque l’on sait qu’Amazon, Google et Microsoft détiennent à eux trois près de 70 % du marché mondial du Cloud et devienne un argument de sélection chez certains acheteurs de formation particulièrement certaines administrations ou les entreprises dites “sensibles”. 

On peut noter que les entreprises extra-européennes peuvent aussi être labélisées, c’est la raison pour laquelle certains accords ont été passés hors l’Europe comme par exemple OVH Google Cloud, les données Google passeront par le prestataire français, ou encore Gaia-X qui structure le Cloud computing européen accepte en son sein des entreprises américaines et chinoises. On peut s’interroger sur la notion de souveraineté à l’instar de Hubert Tardieu, Président de Gaia-X qui annonçait “75 % de l’offre cloud est faite par les GAFA. Par conséquent, ne pas les avoir à bord, nous condamne à être un acteur qui complémente une offre, mais dont il n’a pas le contrôle” ? Souveraineté ou servitude volontaire ? D’autant que le Cloud Act américains autorise depuis 2018 les Etats-Unis à une clause d’extraterritorialité, à se servir sans autorisation sur l’ensemble des données qui utilisent les technologies américaines. 

La souveraineté de la tech n’est pas que dans l’hébergement, il y a aussi la sécurisation des données. On peut remarquer qu’Israël un pays de moins de 10 millions d’habitant était le deuxième pays dans la cybersécurité avec un investissement constant dans les start-ups innovantes pour rester dans leader. La France, beaucoup plus peuplée, pourrait s’inspirer de ce fléchage de l’écosystème. C’est une question de volonté politique d’investissement. A titre d’exemple, Bruno Le Maire voulait en 2019 faire de la France “le leader européen de la Blockchain et demain un des leaders mondiaux de cette technologie”. Comment se fait-il que l’administration publique n’aie pas investi dans cette technologie “stratégique” ? Que les grandes entreprises ne favorisent pas plus le corporate capital pour stimuler des start-ups françaises ? C’est un problème de gouvernance qui touche la tech et tout particulièrement l’EdTech. 

2, Quelle gouvernance pour l’EdTech français ? 

Traditionnellement la gouvernance en France en matière de Tech est une intervention directe des administrations ou des entreprises publiques. On peut rappeler que le Minitel qui est né en 80 était le fruit un travail assez extraordinaire des PTT (devenu France Telecom en 1988). On pourrait citer d’ailleurs le CERN, entreprise européenne qui a permis l’émergence du web en 1993 en mettant ses protocoles de communication dans le domaine public. En formation, on pourrait citer FUN-MOOC avec le lancement de la première plateforme à MOOC en France, un an après celles américaines. Existe-t-il d’autres alternatives à la gouvernance directe ? 

L’Etat peut choisir d’être le chef d’orchestre, il lui suffit de fixer le cadre et de mettre en concurrence les entreprises pour choisir le ou les meilleurs. Cela permet d’articuler un secteur public et un secteur privé au service d’une cause nationale. Cette gouvernance existe déjà en France, mais il manque pour avoir gouvernance une véritable culture de l’efficacité, tout particulièrement en matière de formation. Quel est l’objectif de l’engagement de l’Etat ? Combien veut-on former et en combien de temps ? Cela permet d’assure à minima un pilotage. En formation, ce n’est pas le cas. La formation des NEET (1.6 millions) semble une priorité, combien veut-on en former en combien de temps ? Cela permet le pilotage. En 2004, le gouvernement créait le DIF, quel bilan compte tenu des objectifs ? Sans mesure d’impact, cela a conduit en 2013 à la création du CPF première génération, pour en 2018 proposer la deuxième génération sans plus d’objectif a priori. Chaque réforme pousse l’autre sans plus de motif, le système n’a pas de gouvernance a priori. 

Et l’EdTech s’en trouve impacter d’autant. S’agit-il de choisir de favoriser une réalité par rapport à une autre ? Ou encore une deep tech comme la blockchain par exemple ? Si l’on considère que la blockchain est importante pourquoi pas proposer une politique éducation nationale sur la blockchain, lorsque que l’on sait que 12 millions d’élèves fréquentes les écoles, les collèges et les lycées, cela permet une certaine économie d’échelle non négligeable pour accompagner une start-up en licorne. Pourquoi ne pas enregistrer les cours des universités françaises pour faire des parcours tout numériques à distance avec ou sans diplômes, avec ou sans accompagnement de type communauté apprenante, cela représente entre 300 et 400 millions de francophones. A titre de comparaison, Udemy, nouvelle licorne américaine, n’affiche que 40 millions d’étudiants, pourquoi pas une licorne française ? L’absence de fléchage des priorités françaises empêche la structuration spécifique du marché et la mobilisation de tous autour d’une bannière. 

3, Quels sont les chantiers à venir ? 

La gouvernance nécessite d’identifier les directions pour définir les objectifs que l’on veut pour la France dans la fonction de formation. On peut retenir trois chantiers à interroger pour structurer l’EdTech. 

La scalabilité 

Le numérique offre l’opportunité d’enregistrer et donc de rendre scalable un contenu. Ce qui fait dire à nombreux observateurs que le contenu sera de plus en plus gratuit et que c’est l’accompagnement qui entoure le contenu qui sera monétisé dans la chaine de valeur. Encore faut-il favoriser les fermes à contenus ouverte Made in France. Il existe 870 000 enseignants dans l’éducation nationale hors université et c’est sans parler des experts hors les murs, n’y a-t-il pas d’économie d’agglomération ? Et même dans l’accompagnement, les choix ont une cohérence avec la gestion de l’IA et des agents conversationnels qui sont un atout français. Agacare, startup française, propose déjà des agents conversationnels coach disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Quel est le périmètre du choix public ? 

Les plateformes 

La plateforme est l’hypermarché de la formation. La France s’est dotée de “Mon compte formation” avec la CDC qui investit directement dans le pilotage de la plateforme. On peut noter que nombre d’analyste considèrent que la plateforme sera l’outil de révolution qui a commencé. Amazone, Meta, Google, … sont tous des plateformes qui structurent le marché. Mais il se réinvente constamment pour proposer une expérience utilisateur optimisée. L’Etat ne sait pas faire. Pourquoi pas articuler public-privé ? MyMOOC le propose déjà avec plus de 10 000 MOOC proposé, mais centré que sur les MOOC. MyMOOC doit-il servir d’exemple pour massifier l’ensemble de la relation apprenante ?  

La data 

On ne connait pas les apprenants, c’est bien la raison pour laquelle on propose des formations fonction de l’offre. Il suffit de travailler sa donnée dans le respect du RGPD pour proposer la meilleure réponse à chaque apprenant, face à une demande clairement identifiée pourquoi pas le Shazam de la formation, centré sur la résolution des problèmes, qui irait trouver la meilleure formation au meilleur prix ? L’IA sait faire. Mais, c’est surtout la prédictibilité qui est intéressante. Anticiper les besoins des apprenants avant que le besoin n’apparaisse, se former par anticipation. Et surtout, une véritable pédagogie agile, centré non pas sur les scénarii de l’offre mais sur les métriques de l’apprenant. 

La gouvernance peut s’inspirer de la pratique américaine qui sert souvent de bonne pratique. On peut rappeler qu’Internet a été un projet conçu par l’ARPA du Ministère de la défense en 1958 suite à la mise en orbite de Spoutnik un an plus tôt par l’Union Soviétique. Ou encore que l’IPhone doit technologiquement tout à l’Etat américain ; protocole internet, GPS, semi-conducteur, écran tactile, Siri, … financé par les fonds publics. Le génie d’Apple n’est pas tant d’innover technologiquement que de savoir l’intégrer dans des produits et en faire société. La France saura-t-elle trouver cet équilibre qui saura mobiliser nos entrepreneurs classique ou start-uppeur, être un état inspirant ? Encore faut-il choisir. Henry Kissinger avait cette belle formule “quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent à nulle part”.  

Fait à Paris, le 29 mars 2022 

@StephaneDiebold