La formation, doit-elle devenir nudge ?

par | 1 novembre 2022 | Pédagogie

Le nudge est le nouveau concept à la mode. Il existe le nudge management, le nudge marketing, le nudge vente,… et même des challenges nudges. La nudge attitude touche le monde de l’entreprise. La formation, va-t-elle être touchée par le nudge ? S’agit-il d’un phénomène éphémère ou va-t-il changer durablement nos comportements professionnels ? Faut-il que les professionnels de la formation deviennent nudge friendly ? Et au fond que recouvre cette nouvelle appellation, d’où vient la pratique nudge ? Que faut-il en penser ?

1, Qu’est-ce que le nudge ?

Le nudge est né d’un livre coécrit par le juriste Cass Sunstein et l’économiste Richard Thaler, en 2008, « Le nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision ». Nudge littéralement « coup de coude », que l’on traduit en français pas « coup de pouce », pousser doucement vers la bonne direction. « Une approche philosophique de la gouvernance, publique ou privée, qui vise à aider les hommes à prendre des décisions qui améliorent leur vie sans attenter à la liberté des autres ». Il s’agit d’une alternative à l’interdiction, plus ou moins autoritaire, une incitation sans obligation.

Le nudge est un modèle comportementaliste qui travaille sur les biais de décision, comme par exemple les stéréotypes (https://affen.fr/pedagogie/la-formation-doit-elle-lutter-contre-les-stereotypes/), pour favoriser le choix d’une décision et son le passage à l’acte. Par exemple, en 2001, le gouvernement français a lancé une campagne publicitaire « 5 fruits et légumes par jour », en 20 ans, la majorité des Français connaissent le slogan, donc l’information est passée, mais à ce jour rien n’a changé dans le comportement alimentaire des Français. Autrement dit, l’information rationnelle est bien passée, mais cela n’a pas conduit au bon choix. L’homme n’est aussi homo oeconomicus que l’on aimerait, il n’est pas aussi rationnel dans ses décisions. Il faut introduire la composante émotionnelle qui plus importante dans les choix humains. Comment optimiser les décisions émotionnelles individuelles ? Le nudge comme solution, il respecte la liberté de décision de chacun et utiliser les biais émotionnels pour orienter vers les bonnes pratiques, et atteindre ainsi l’optimum social, le Graal des économistes.

Le marketing, la technique pour donner envie, s’intéresse ontologiquement au nudge. Ce n’est pas pour rien qu’Eric Singler a écrit en 2015, son bestseller « Nudge marketing, comment changer efficacement les comportements ? ». C’est tout l’intérêt de rendre opératoire des études neuroscientiques, sociologique ou psychologique pour le monde de l’entreprise. Il s’agit d’analyser les comportements spécifiques, de les évaluer et de calculer un retour sur investissent. On peut reprendre, la situation classique d’un serveur de restauration, s’il transforme sa question fermée « Prendrez-vous un apéritif ? » en question ouverte, du type « Qu’est-ce que je vous sers en apéritif ? », cela génère en moyenne 30 % de chiffre d’affaires en plus dans les apéritifs, produits souvent à forte marge dans la restauration. Le client peut toujours dire non, mais il est incité par des automatismes linguistiques à passer à l’acte, un coup de pouce vers la proposition de l’enseigne.

2, Comment faire ?

Un article, en 2017, d’Harvard Business Review (https://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2017/07/16300-nudge-influencer-comportements-5-etapes/) propose une méthodologie. Elle en vaut d’autres, le tout est de trouver une méthodologie qui reprenne l’essentiel. Il existe 5 étapes pour organiser un projet nudge.

Premièrement, il s’agit de définir l’indicateur que l’on veut améliorer. Comme le processus nudge prend du temps, il est nécessaire de bien choisir ses indicateurs de le quantifier pour savoir si la solution est une bonne ou mauvaise solution et changer de regard que l’indicateur que nous avons choisi. Albert Einstein disait « Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la même pensée que nous avions quand nous les avons créés ». Il faut devenir curieux.

Deuxièmement, il s’agit d’observer les comportements et d’analyser les comportements par exemple les biais psychologiques. Il existe plus de 200 biais cognitifs identifiés. Le biais est essentiel à l’homme, il évite le burn-out dans le traitement de l’information. Certains biais sont bien connus, « on a une seule fois la chance de faire une première bonne impression », et revenir sur la première impression est toujours un travail qui prend du temps et de l’énergie, autant réussir sa première bonne impression. L’identification ou la découverte des biais en situation est une étape essentielle, le levier de la transformation.

Troisièmement, favoriser l’ergonomie de la décision. Il s’agit d’utiliser l’observation comportementale pour proposer une alternative qui fluidifie le comportement. Le cerveau humain pour économiser son énergie va principalement et automatiquement au plus facile. Dans le micro learning, le binge watching est facilité si l’on propose à la suite de chaque grain un bouton épisode suivant. L’apprenant est incité à en apprendre plus.

Quatrièmement, tester. Il s’agit de pouvoir quantifier le nudge pour en faire un outil de pilotage et suivant les cas, un outil de communication. Traditionnellement, il s’agit de prendre deux groupes similaires : un groupe témoin, ou groupe de contrôle, qui pratique sans le nudge et un groupe avec nudge. Toute chose étant égale par ailleurs, la différence entre les deux groupes est attribuée au nudge. Cette quantification permet de savoir si cela vaut la peine d’engager un tel processus et pour quel ROI.

Cinquièmement, l’industrialiser. Il s’agit de faire un déploiement nudge pour favoriser l’acceptation sociale et l’engagement des participants.

Cette méthodologie est une méthodologie qui est bien connue par les ergonomes avec deux sensibilités, l’école américaine et l’école française, qui toutes deux mixtent les disciplines physiques, cognitives et organisationnelles. Finalement, le nudge serait-il une branche particulière d’une pratique déjà existante ? Une nouvelle actualité donnée à l’ergonomie déjà ancienne ?

3, Qu’est-ce que le nudge en formation ?

Le premier espace d’innovation nudge est la pédagogie, c’est-à-dire le cheminement pour atteindre les objectifs préalablement déterminés. C’est un regard nouveau par rapport à la tradition. Et quand on change son regard, il y a matière à innovation. Prenons par exemple, les quiz, ils sont traditionnellement considérés comme des moments d’évaluation, le nudge a montré qu’effectivement, il s’agit de moment d’évaluation, mais surtout d’un moment d’apprentissage. Il oblige l’apprenant à faire attention à ces questions, qui sont donc importantes socialement et cela permet l’apprentissage. Le nudge réinvente l’usage du quiz, apprendre sans prise de tête. Pareillement, le snack content fractionne les grains de formation, ce qui est particulièrement intéressant pour les communautés apprenantes, mais plus on émiette moins l’apprenant garde une vision d’ensemble, il est essentiel d’introduire des fiches récapitulative pour que l’apprenant comprenne le sens de sa formation. Le nudge assure une fluidité nouvelle et la quantification de l’efficacité pédagogique.

Le second secteur d’application du nudge dans l’animation. Le nudge est un langage de bienveillance, rien n’est imposé, tout est suggéré… Il s’agit de revisiter les pratiques d’animation ou de les réinventer au profit d’une ergonomie de la bienveillance. L’enquête Institut Sapiens (2022) montre que 67 % des Français font plus confiance à leur pair qu’à un expert scientifique dans la crédibilité d’une information scientifique. Pour favoriser l’adhésion et l’engagement, ce biais de proximité peut-être un appel à la pairagogie pour assurer une transmission sociale. On pourrait parler de la contagion émotionnelle. Le nudge permet à l’animateur d’aller au bout de la relation apprenante en facilitant la transmission au maximum.

Le nudge s’inscrit dans une évolution sociologique de réinvention de la notion d’autorité. L’autorité sociale est en interrogation pour réinventer de nouvelles formes de gouvernance. Le nudge en formation reprend le même courant, il ne s’agit plus d’imposer, mais de donner envie d’apprendre. Le choix social de l’apprenant roi émiette le processus d’apprentissage et nécessite de lui redonner corps dans un projet collectif. La formation est un apprentissage socialisé, elle est par définition obligée de trouver des modes opératoires pour organiser le passage de l’individu au collectif et inversement. Même si certains critiquent déjà la « calinopédagogie », on peut y voit une réinvention avec la monté en puissance de la posture de formateur coach et d’une réinvention plus émotionnelle du formateur leader. La nudge attitude est un appel à réinventer une formation plus proche de nos spécificités sociale et sociétale.

Le nudge est une douceur formative centrée sur le comportement des apprenants. Certains crient à la manipulation, le « sludge », le « dark nudge, le nudge malveillant. Sans éluder le problème qui est intéressant, on peut rappeler que la formation est un apprentissage socialisé, c’est-à-dire que par définition la formation est une décision morale faite par la société qui dépossède l’apprenant de son choix, et que si la société ne le faisait pas, l’apprenant conscientisé à l’extrême ne pourrait plus apprendre, faute de temps de cerveau disponible. Le nudge ouvre la boîte de Pandore de l’apprentissage inconscient qui est dans le déni de nos pratiques, ce serait peut-être l’occasion de conscientiser nos pratiques sur le sujet. Le nudge sera peut-être le début d’un nouveau rapport au savoir, une nouvelle résonnance pédagogique pour reprendre le dernier ouvrage Hartmut Rosa (2022).

Fait à Paris, le 01 novembre 2022

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