Nous avons longtemps relégué la fête au rang de la frivolité, de l’évasion, du simple amusement. Amusement, muser, errer sans but, loin des impératifs de la performance. Et si cette perception était erronée ? La fête, est-elle vraiment l’antithèse du sérieux ? Qu’est-ce qu’il se passe lorsque nous sortons du cadre formel ? Le temps passé en célébration, est-il un temps perdu ou au contraire, un investissement social et cognitif indispensable ? Faut-il faire la fête pendant les formations comme des pauses à l’apprentissage ou la fête, est-elle au cœur de la transformation des connaissances et des compétences ? La formation, doit-elle être festive ? Le responsable de formation, doit-il devenir un ambianceur de folie ? Que nous dit la littérature pour guider nos pratiques ? Et comment les entreprises en recherche de sens, doivent-elles appréhender la fête dans leur stratégie ?
1, La place sociale de la fête
La fête a une place particulière dans la construction sociale. Elle est souvent considérée comme un moment où l’individu se dépasse de ses particularités pour se transcender dans la célébration d’idéaux partagés. C’est Jean-Jacques Rousseau, émerveillé dans son enfance par le passage du régiment de Saint-Gervet, par les danses et les flambeaux des soldats et des villageois, les femmes aux fenêtres qui descendaient rejoindre le monde et apportaient du vin. Pour Jean-Jacques Rousseau, la fête est politique. Rousseau oppose la fête aux « spectacles théâtraux où certains admirent d’autres sans être eux-mêmes de la partie » (Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758). La controverse rousseauiste spectacle-fête trouve un écho particulier dans le monde de la formation : le spectacle du formateur qui sait et qui inspire par la qualité de sa prestation, laisse place à la fête des apprenants.
Le spectacle est perçu comme une domination, là où la fête propose une autre forme de socialisation où « tout le peuple prenne part également comme chez les anciens ». L’apprenant agit dans la fête, là où il est passif dans le spectacle. C’est l’engagement qui fait la différence. On fait la fête parce qu’on se rencontre, c’est la rencontre qui fait la fête. Dans la lignée de Rousseau, Emile Durkheim définit la fête comme un mécanisme où le social s’affirme, autour du sacré, sacré qu’il faut entendre non comme religieux, mais comme social. L’effervescence collective qu’est la fête est un moment où chaque individu se dépasse dans quelque chose de plus grand que lui, le collectif. Il s’agit de moment important où de nouveaux idéaux surgiront qui guideront l’humanité. La fête est un vitalisme qui empêche le social de se dégrader. La fête est le moment de vivification des valeurs sociales qui fondent les organisations, un moment d’organisation de l’incarnation. Pour Mircea Eliade, le sacré de la fête est l’origine existentielle des choses (Le sacré et le profane, 1957).
L’anthropologue Victor Turner parle de « communitas » (The ritual process, 1969), un moment entre deux où un lien intense égalitaire, supprime les distinctions sociales ordinaires au profit d’une solidarité immédiate ». Cette expérience de la proximité est profondément incarnée. La communitas ne remplace pas durablement la structure sociale, mais elle la travaille de l’intérieur. En vivant l’égalité, pendant la fête, les individus apprennent d’un mode de relation alternative à la structuration du social. La fête devient alors un moment pédagogique de l’égalité vécue, où l’on n’enseigne pas la coopération, mais où on l’éprouve. Cette suppression des rôles et des statuts sociaux ouvre un espace d’apprentissage ontologique, l’expérience collective. La fête enseigne la capacité à faire communauté sans hiérarchie, apprendre avec et par les autres, une formation horizontale. La fête devient un laboratoire du « Nous » pour reprendre le mot de Martin Heidegger.
2, La fête dans la pédagogie
La fête est une machine à tisser des liens. Dans le paradigme qui se dessine, le lien devient l’outil de l’efficacité collaborative, de l’entreprise apprenante. Combien d’heures de réunion faut-il pour construire une confiance interpersonnelle ? Alors qu’un fou rire rapproche les hommes. Charlie Chaplin avait cette belle formule : « Le rire est le chemin le plus direct entre deux personnes ». La fête sort du théâtre des ombres pour entrer dans le vrai de la personne, étymologiquement, l’être derrière le masque social. « Les liens imposés sont une charge, les liens volontaires un besoin » (Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, 26 septembre 1852). « Le vernis social et de politesse étouffe les émotions, comme des insectes dans un bocal de verre » disait Monica Sabolo (Summer, 2017). La fête est une contre-culture sociale qui met en évidence d’autres formes de dynamiques comme par exemple les shadow leaders, ceux qui n’ont pas le statut et pourtant l’influence. La fête met en évidence des liens relationnels « naturels ». La formation festive propose des mécaniques apprenantes nouvelles.
La fête, à la différence du spectacle, engendre un engagement. Antoine de Saint-Exupéry avait cette belle formule : « Etre homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde » (Terre des hommes, 1939). « L’homme est le seul animal qui ait besoin d’être utile » (André Malraux, L’espoir, 1937). La formation a cette responsabilité que de construire ces moments festifs qui célèbre l’utilité et la contribution de chacun. La création de ces moments d’émotions partagée sort l’homme de sa « forteresse de ses pensées » (René Descartes) pour le faire entrer dans une communion apprenante, où c’est le groupe qui apprend ensemble. L’ère du Nous n’est pas la somme des individus, c’est un outil de motivation qui permet le mouvement. Emotion et mouvement ont la même racine, c’est l’émotion qui assure le mouvement. La fête permet la vitalité de la transformation.
La fête permet de réconcilier l’effort cognitif et l’euphorie. La joie apprenante est une innovation historique qui ne signifie pas fuir la difficulté, mais de l’habiter autrement. La joie n’abolit pas l’effort, elle le rend désirable, initiatique. Les neurosciences montrent que la connaissance s’ancre plus profondément lorsqu’elle est associée à une émotion forte positive. Antonio Damasio montre que les marqueurs somatiques, qui associent émotions et expériences, jouent un rôle décisif dans la mémorisation et la prise de décision. Ce que l’on apprend dans l’enthousiasme collectif laisse une trace mnésique plus forte. La fête comme outil pédagogique propose une autre façon d’apprendre qui sorte de l’ascétisme, de la souffrance d’apprendre au profit du désir et du plaisir d’apprendre ensemble. La fête apprenante n’est plus une volonté, mais un laisser-aller, un relâchement. Apprendre devient exigeant, jubilatoire, rigoureux et chaleureux. Le paradigme de la fête est qu’on apprend mieux en étant heureux.
3, La pédagogie de la fête
Lorsque les sociétés doutent de leurs fondements, la fête devient un outil de régénérescence. La Révolution française l’avait compris, lorsqu’elle se proposait d’instituer des fêtes autour du culte de l’être suprême qu’est la souveraineté du peuple, rendre visible et sensibles des valeurs abstraites comme l’égalité ou la fraternité. Les fêtes avaient pour fonction de refonder symboliquement le lien social. Quelles conséquences pour l’entreprise ? Les métiers sont porteurs d’une histoire symbolique, où les rituels collectifs ravivent le sens du travail partagé. Le responsable de formation devient un architecte des rituels significatifs pour redonner à la formation une épaisseur et une mémoire. Le rite est un événement par lequel la communauté apprend à se reconnaître. Une coopération durable naît lorsque les individus sentent que leur travail compte aux yeux des autres. Le rituel fait communauté et la communauté devient le lieu de l’apprentissage partagé.
Richard Sennett montre que la coopération humaine ne repose pas sur des objectifs partagés, mais sur des pratiques relationnelles répétées (Together, 2012). La communauté tisse dans la durée des liens professionnels invisibles qui font sens pour les membres de la communauté qui se reconnaît. Le rituel ou la fête, c’est précisément ce moment qui rend visible l’invisible en lui donnant une forme sociale. La fête est un moyen pour donner une éthique sociale à des activités. Un métier ce n’est pas une somme d’activité, c’est d’abord une identité, un marqueur social qui permet à chacun de se trouver socialement identique malgré les différences. « Le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme est le besoin d’enracinement » (Simone Weil, L’enracinement, 1949). L’enracinement est pour Simone Weil, le fait de se sentir reconnu comme héritier et comme contributeur au monde, à un monde qui nous précède. Il s’agit d’un besoin anthropologique fondamental qui est la condition d’une performance professionnelle.
Le responsable de formation devient un créateur de communion professionnelle. Il ne s’agit pas de produire un enthousiasme artificiel, mais de rendre visibles les métiers. Les métiers sont honorés dans leur histoire, leur utilité sociale, c’est ce qui permet de construire ce qu’Edgar Morin appelait « une communauté de destin ». S’appuyer sur cette reconnaissance incarnée permet la projection. Axel Honneth avait cette belle formule : « La reconnaissance constitue une condition fondamentale du développement de l’identité professionnelle » (La lutte pour la reconnaissance, 1992). Sans reconnaissance sociale, l’individu peine à se projeter dans l’action, s’investir durablement. La compétence n’est pas seulement technique, elle est aussi et surtout relationnelle et symbolique. Faire la fête aux métiers, c’est redonner la fierté à ceux qui apprennent, fierté d’appartenir à une communauté professionnelle.
Faire la fête, c’est accepter que l’émotion cartographie les métiers. Pourquoi la fête est devenue aussi importante en entreprise ? C’est que l’entreprise connaît une période schumpétérienne ou rabelaisienne de transformation : tout change. Toutes les activités sont impactées et le seront encore dans les années proches, comment piloter le changement quand il est souvent perçu comme du bougisme ? Tomasi di Lampedusa dans le Guépard (1958) avait une jolie formule : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Tous les changements de l’activité des collaborateurs ne doit pas nous faire oublier que la symbolique du métier restera toujours la même. Un formateur formera toujours même si sa façon de faire change avec le temps. Faire la fête aux métiers, aux apprentissages, c’est fêter le métier éternel, ce métier qui motive et qui donne du sens au travail. Le responsable de formation devient l’ambianceur pour homo festivus (Philippe Muray, 2005), autrement dit un fêteur de fête, un homo festivus festivus, pour reconstruire une profondeur sociale partagée.
Fait à Paris, le 16 décembre 2025
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