LES FONDAMENTAUX DE LA FORMATION
La taxonomie de Bloom à 70 ans, cette année. C’est un pilier des outils des professionnels de la formation. En 70 ans, elle a connu quelques modifications, mais l’essentiel reste là : elle est toujours au cœur des pratiques métier. Elle permet à la fois la standardisation des objectifs pédagogiques et de l’évaluation qui y est afférente. Notre période est à la disruption. Il s’agit de réinterroger les pratiques à l’aube d’un monde nouveau qui n’existe pas encore. Autrement dit, la taxonomie de Bloom, est-elle obsolète à l’ère de l’IA ? Est-il temps de changer de taxonomie pour répondre aux pratiques nouvelles des professionnelles de la formation ? Et d’ailleurs quelles sont ses pratiques qui appelleraient un changement si profond dans le référentiel métier ? Le questionnement est prospectif, il intègre tout à la fois les signaux forts et les signaux faibles du moment, mais aussi une mise en perspective pour les pratiques qui devrait émerger de la Renaissance numérique. Que doivent faire les professionnels pour anticiper un éventuel changement ?
1, L’histoire de la Taxonomie de Bloom
La taxonomie de Bloom est née en 1956 dans un paradigme pédagogique particulier : l’organisation scientifique de la formation. En 1954, Burrus Skinner, le « psychologue le plus important du siècle » comme le dira l’Association américaine de psychologie, publiait « La révolution scientifique de l’enseignement ». La mécanisation de l’apprentissage était un gage d’objectivité. Comme Frederick Taylor l’a fait pour la parcellisation du travail, les pédagogues l’avaient réalisé d’abord avec les behavioristes qui analysaient les comportements, puis avec la cognition. Il n’est pas étonnant que Bloom eu un succès très rapide au point de devenir un standard mondial. A l’époque, la rationalisation était un facteur de progrès social : Frederick Taylor affirmait « dans le passé, l’homme venait en premier ; dans l’avenir ce sera le système » (The principes of scientific management, 1911) ou Max Weber en appelait à la supériorité de la « rationalité bureaucratique » (Economy and society, 1922). La rationalisation des objectifs a permis de construire la pédagogie du même nom : si l’objectif est quantifié, on sait si le cheminement nous en rapproche ou non.
« Pour qu’une intention pédagogique tende à devenir opérationnelle, elle doit décrire l’activité de l’apprenant identifiable par un comportement observable » (Daniel Hameline, Les objectifs pédagogiques, en formation initiale et en formation continue, 1979). L’intention pédagogique rationnalisée doit « indiquer le niveau d’exigence auquel l’apprentissage est tenu de se situer, et les critères qui serviront à l’évaluation de cet apprentissage » (Gilbert de Landsheere, Définir les objectifs de l’éducation, 1975). La taxonomie devait fournir une base scientifique à l’évaluation, permettant une communication sans ambiguïté et une définition rigoureuse des standards de réussite. La taxonomie de Bloom est un standard. Il sera revisité en 2001 par Lorin Anderson et David Krathwohl (Taxonomy for learning, teaching and assessing, a revision of Bloom’s taxonomy of educational objectives). Le substantif devient un verbe d’action. Prenons un exemple, un programme de management visant « la connaissance des principes de la conduite du changement » (Bloom canal historique) devient « expliquer les étapes d’un projet de transformation » ou « concevoir un plan d’accompagnement managérial pour une équipe ».
La taxonomie de Bloom, même revisitée, est un classique du métier de pédagogue, au point même où il semble difficile de penser autrement. Et pourtant nombre de pédagogue critique cette référence. La critique principale tient au fait que l’histoire du 20ème siècle n’emporte plus l’adhésion au système comme Frederick Taylor ou à la bureaucratie comme Henri Fayol. La déshumanisation des systèmes rationalisants réinterroge la taxonomie de Bloom. En France, Fernand Oury dénonce la « pédagogie institutionnelle » (Vers une pédagogie institutionnelle, 1967), comme un lieu de « dressage » social. Paulo Freire parle de la « conception bancaire » de la formation (Pédagogie des opprimés, 1968). L’expertise comptable de la formation est une réduction de l’activité de formation, comme la comptabilité l’est pour la raison d’être de l’entreprise, mais cela reste un outil de pilotage puissant. Le mot ne fait pas la chose, mais il permet de construire un outil de communication partagé, ce qui était la finalité de Benjamin Bloom : « Un deuxième but de la taxonomie est de faciliter la communication », un dictionnaire commun avec l’Organisation Scientifique de la Formation.
2, La taxonomie de Bloom
Dans son ouvrage fondateur Taxonomy of educational objectives, Benjamin Bloom distingue 6 niveaux de processus cognitif : la connaissance, la compréhension, l’application, l’analyse, la synthèse et l’évaluation. « Le but majeur d’une taxonomie est de faciliter la communication entre l’examinateurs sur ce que signifie les objectifs éducatifs ». La force du modèle est sa simplicité opératoire. La connaissance renvoie à la capacité de rappeler des faits ou des concepts. La compréhension suppose d’expliquer ou d’interpréter une idée. L’application consiste à utiliser un principe dans une situation concrète. L’analyse permet de décomposer un problème en éléments distincts. La synthèse invite à recomposer ces éléments pour produire une solution nouvelle. Enfin, l’évaluation correspond au jugement critique fondé sur des critères explicites. Cette gradation permet de formuler des objectifs pédagogiques précis. « Pour qu’une intention pédagogique tende à devenir opérationnelle, elle doit décrire une activité de l’apprenant identifiable par un comportement observable » (Gilbert de Landsheere, Définir les objectifs de l’éducation, 1975).
Si l’on prend un exemple de formation « gestion de projet » : le niveau connaissance pourrait être « être capable de citer les différentes étapes d’un projet » ; le niveau compréhension, expliquer le rôle du chef de projet à chaque étape ; le niveau application, utiliser un diagramme de Gantt pour planifier les activités ; le niveau analyse, identifier les causes d’un retard ; le niveau synthèse, concevoir un plan de pilotage complet, et, enfin, le niveau évaluation, juger la pertinence ou non de ce projet au regard de critères explicites de coûts, de délais et de qualité. Cette logique permet de construire non seulement les objectifs pédagogiques, mais aussi les dispositifs d’évaluation correspondants. Dans une formation de formateurs, par exemple, le niveau connaissance peut consister à citer les principaux courants pédagogiques ; un questionnaire ou un quiz permet alors d’évaluer la restitution des savoirs. Au niveau « évaluation », l’apprenant sera capable de juger la pertinence d’une séquence de formation à l’aide d’une grille d’analyse fondée sur des critères précis. La taxonomie de Bloom permet de créer une échelle pédagogique de la mémorisation à la création, autrement dit, de positionner la pédagogie en fonction de la population cible. La force de l’outil est dans son usage.
L’outil est un standard métier. Certains auteurs proposent des évolutions : Robert Marzano et John Kendall considèrent que l’ingénierie pédagogique ne doit pas seulement organiser des tâches cognitives, mais aussi des processus de régulation mentale (New taxonomy of educational objectives, 2006). Concrètement, cela signifie que le formateur doit concevoir des dispositifs où l’apprenant doit produire une réponse, mais aussi une réflexion sur sa façon de produire sa réponse. Ce recul réflexif est ce qu’on appelle la métacognition ou la conscientisation. Apprendre ne consiste pas seulement à réussir une tâche, mais comprendre pourquoi cette tâche fonctionne ou non. L’intégration de la métacognition transforme l’acte même de former, il ne s’agit plus de transmettre, mais d’aider l’apprenant à développer une autorégulation cognitive. Dans ce cadre, les auteurs insistent sur le rôle majeur de la motivation dans l’apprentissage. La taxonomie devient une architecture plus large que l’apprentissage stricto sensus. L’outil se complexifie et perd sa simplicité initiale. Il faut savoir ce que l’on veut…
3, L’IA de la taxonomie
L’intelligence artificielle revisite les standards de la profession. Si l’on reprend les six niveaux cognitifs, les trois premiers, connaissance, compréhension et application, peuvent être désormais traitées par un LLM. La mémorisation d’information, la reformulation d’un concept et l’application d’une procédure peuvent être traité par la machine. Olaf Zawacki-Richter constate la chose suivante : « La majorité des applications d’intelligence artificielle en éducation concerne l’automatisation de tâches telles que la recherche d’information, la recommandation de ressources ou l’assistance à la résolution de problème (International journal of educational technolgy, 2019). Autrement dit l’IA ne supprime pas la taxonomie de Bloom, elle en déplace le centre de gravité. « Lorsque les technologies peuvent prendre en charge certaines tâches de mémorisation ou de traitement de l’information, l’éducation doit se concentrer davantage sur les compétences d’analyse critique, de créativité et de jugement » (Wayne Homes, Maya Bialik, Charles Fadel, Artificial intelligence in déduction, 2019).
L’idée est de répartir le tableau pour moitié pour la machine et pour moitié pour l’homme, autrement dit, la taxonomie est réduite. Cette analyse est court-termiste, la synthèse, l’argumentation, la production de solution pourront être de la même façon externalisée à la machine, surtout avec les assistants numériques. Autrement dit, l’ensemble de la chaîne cognitive de Bloom sera délégué à la machine. Bernard Stiegler explique que les sociétés humaines ont toujours inscrit leurs capacités mentales dans des supports techniques : « la mémoire humaine s’extériorise dans des dispositifs techniques qui en assurent la conservation et la transmission » (La technique et le temps, 1994). Cette extériorisation de la mémoire et des fonctions cognitives transforment profondément la manière dont les individus pensent et apprennent. Les cartes, les livres puis les moteurs de recherche déplacent certaines fonctions cognitives. La révision de la taxonomie de Bloom doit être pensé dans un cadre plus large. Que restera-t-il à l’homme ?
La taxonomie de Bloom reposait implicitement sur l’idée que chaque niveau correspondait à une progression interne des capacités de l’apprenant. Or, l’IA introduit une rupture, la progression peut être désormais réalisée hors du cerveau. L’OCDE propose de développer désormais « la capacité à interpréter, questionner et évaluer les productions générées par les technologies » (Fostering higher-order thinking skills online in higher education, 2024). Il s’agit donc de construire une nouvelle taxonomie pour l’homme sur la manière dont elle oriente, critique et gouverne les machines. Si l’on devait résumer, ce qui reste à l’homme, c’est avant tout la responsabilité de la chose faite. « Lorsque les machines peuvent accomplir certaines tâches cognitives, l’éducation doit se concentrer sur les capacités humaines qui ne sont pas facilement automatisables, telles que le jugement, l’éthique et la prise de décision responsable » (Wayne Homes, Maya Bialik, Charles Fadel, Artificial intelligence in déduction, 2019). L’homme est responsable du travail de la machine. C’est une compétence qu’il faut travailler avec par exemple le développement d’un esprit critique. On peut remarquer que cette projection fait une hypothèse forte : que la machine ne se dote pas d’une conscience. Or, on peut rappeler que cela reste l’objectif final de la plupart des développeurs d’IA…
La taxonomie de Bloom est un outil qui correspond à une certaine vision du métier qui par définition évolue avec le temps. Faut-il supprimer la taxonomie de Bloom ? C’est toujours délicat de supprimer un outil de référence, surtout quand il n’existe pas d’alternative socialement reconnue. Et pour cause, le social est partagé entre un métier connu, mais obsolète, et un avenir qu’on ne connaît pas, mais que l’on sait différent. L’intérêt de cet outil est qu’il est le gardien d’une histoire qui fait identité. Or, c’est cette identité qui rassure le métier qui va évoluer, et ce n’est pas rien. Mais, ce n’est pas tout, il est nécessaire d’expérimenter des alternatives en fonction de la vision que l’on a du futur du métier. Maurice Blondel avait cette belle formule : « l’avenir en se prévoit pas, il se prépare ». L’usager de cette taxonomie se doit de militer pour une alternative, le temps et le social diront si elle sera retenue. Autrement dit, garder ses racines pour proposer de nouvelles choses, une période où la créativité sociale est de rigueur.
Fait à Paris, le 18 mars 2026
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