Que cache le mythe de la formation sans effort ?

par | 24 mars 2026 | Marketing, Pédagogie, Philosophie, Responsable de formation

Le mot effort vient d’ancien français avec toute sa force. Apprendre, c’est mobiliser toutes ses forces pour se former. Suivant les périodes, les valeurs changent. Olivier Babeau considère que la société d’hier était celle de l’effort avec des mots comme travail, ascension, discipline, mais qu’aujourd’hui, on est entré dans « L’ère de la flemme » (2024) : la société du confort avec des mots comme automatisation, instantanéité, moindre engagement. L’effort est considéré comme un coût inutile qu’il faut réduire au maximum. La valeur de l’effort évolue dans le temps et aujourd’hui, c’est le temps de la facilité et du confort. La formation sans effort n’est pas un phénomène pédagogique isolé, c’est un changement de culturel plus large. On parle de formations faciles, sans stress, cools, funs… le sans effort est à la mode. Comment l’entreprise doit réagir face à ce phénomène ? Faut-il céder aux sirènes de la facilité ? L’effort, est-il une valeur dépassée en pédagogie ? Que penser d’un tel phénomène ?

1, Le paradigme de la facilité

La tradition moderne est une ode à la pénibilité. Jean-Jacques Rousseau écrivait : « La peine et le travail sont absolument nécessaire, à l’homme heureux et bon » (Emile ou de l’éducation, 1762). Il ne s’agit pas d’une politique doloriste, qui ferait de la douleur une source d’épanouissement, mais de se confronter au réel, à sa difficulté pour apprendre, construire son chemin malgré l’adversité de la vie. La vie est dure, il faut apprendre avec vivre avec cette dureté. « Ce n’est pas lui apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir ». La formation est faite pour apprendre à vivre. « Vivre est le métier que je lui veux apprendre ». Emmanuel Kant le résumait autrement : « L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation » (Réflexions sur l’éducation, 1803). L’homme naît avec des potentialités animales, mais doit être formé par la discipline et la raison pour atteindre sa destination morale et rationnelle. La formation accouchera de connaissances et compétences dans la douleur.

Comment les choses, ont-elles pu changer ? C’est à cause du capitalisme industriel qui a imposé une nouvelle discipline du temps : le temps mesuré de l’usine ouvre une séparation quantifiée entre temps de travail et hors temps de travail (EP Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, 1967), le loisir devient une catégorie identifiable. Alain Corbin explique l’émergence de la société des loisirs par la réduction du temps de travail, les congés payés et le développement de pratique culturelles nouvelles comme la plage, la promenade, le tourisme (L’avènement des loisirs, 1850-1960, 1995). Le loisir est une activité sans contrainte. Avec les 30 glorieuses, la hausse du niveau de vie, la massification des loisirs, le loisir deviennent consommation de masse au point d’en devenir un paradigme dominant. La numérisation a ancré l’usage de la facilité. « L’informatique ne concerne plus les ordinateurs eux-mêmes, mais la vie qu’ils permettent » (Nicholas Negroponte, L’homme numérique, 1995). L’ordinateur disparait derrière l’usage, la bonne technologie est celle qui ne se sent pas. La fluidité devient un idéal culturel, bien au-delà de l’ergonomie.

La formation s’inscrit dans son temps. La formation pénible laisse place à une formation facile. Jacques Ellul montre que la technique tend à éliminer toute forme de résistance au nom de l’efficacité (Le système technicien, 1977). L’effort devient une anomalie à corriger. L’idée de fluidité des usages de la formation a fait son entrée avec le développement du numérique : rendre accessible le contenu au plus grand nombre et faire en sorte que son usage soit des plus rapides. L’exemple du snack content ou nugget learning est bien représentatif de ce mouvement. Et c’est une vraie avancée sociale que de permettre une accessibilité plus forte au plus grand nombre et gratuitement pour une part importante. Le paradigme pédagogique de la facilité se met en place comme une résonance sociale. Mais ce n’est pas sans poser quelques questions : Gaston Bachelard appelait « les obstacles épistémologiques », ces résistances nécessaires à la construction du savoir. Une formation trop facile est une difficulté pour apprendre.

2, Le besoin de difficultés

Emile Durkheim considère que la formation n’a pas pour objet d’apprendre, elle vise à former un être socialement ajusté. « L’éducation est l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu auquel il est particulièrement destiné » (Education et sociologie, 1911). Former un manager à la gestion de conflit, ne consiste pas à lui transmettre des grilles théoriques, mais à le placer dans des situations où il doit arbitrer entre des intérêts divers gens, assumer des décisions difficiles ou faire face à l’émotion des collaborateurs. C’est dans « l’action » et la « réflexion dans l’action «  que se construit la compétence professionnelle (Donald Schön, Le praticien réflexif, 1983). L’épreuve devient un moment de révélation, non seulement de ce que l’on sait, mais de ce que l’on est capable de faire face à l’imprévu.

La mise en situation éprouve l’apprenant. Jean Lave et Etienne Wenger montrent que l’on apprend en participant à des situations réelles et en affrontant progressivement leur complexité (Situated learning, 1991). Autrement dit, l’apprentissage ne consiste pas à éviter l’épreuve, mais à le scénariser. La formation devient un lieu où l’on peut expérimenter, tenir sa place dans une situation qui résiste. Cette résistance est pédagogique. Les travaux de Robert Bjork ont introduit la notion de « desirable difficulties », difficultés souhaitables ou difficultés fécondes (Memory and metamemory considerations in the training of human beings, 1994). Et sa conclusion est sans appel : les difficultés améliorent la rétention et le transfert des apprentissages. La difficulté permet d’optimiser l’effort de récupération, la confrontation à l’erreur et l’appropriation durable. La difficulté de l’épreuve est un outil pédagogique indispensable pour un parcours apprenant qui assure la transformation durable des compétences.

Elliot Aronson et Judson Mills ont montré que les sujets soumis à une initiation plus exigeante évaluent plus positivement le groupe qu’ils rejoignent (The effect of severity of initiative on liking for a group, 1959). Autrement dit, le coût d’entrée dans un groupe ou un métier renforce la valeur perçue de l’appartenance. Plus le cursus d’intégration est exigeant, plus l’engagement ultérieur est fort et durable. C’est ce que Michael Inzlicht appelle « le paradoxe de l’effort » : bien que coûteux, l’effort peut être recherché parce qu’il confère du sens et de la dignité à l’action (and al., The effort paradox, 2018). La difficulté de l’épreuve est un outil de valorisation sociale qui non seulement mobilise, mais aussi devient une expérience fondatrice d’identité professionnelle. Le niveau d’exigence de connaissances et de compétences loin de décourager les apprenants devient un outil de pilotage de l’excellence qui favorise l’engagement et la fidélisation aux métiers qu’ils portent. A contrario, la facilité devient un outil de dévalorisation sociale. Une formation trop facile est une formation sans valeur.

3, Que peut-on en penser ?

Le numérique, et plus encore l’intelligence artificielle, ouvre des perspectives inédites pour la formation. Jamais l’accès au savoir n’a été aussi immédiat, aussi personnalisable, aussi continu. Les agents conversationnels ou les assistants numériques accompagnent l’apprenant en permanence, créant l’illusion d’un apprentissage sans rupture. « Un savoir n’est pas seulement une information, mais la transformation de celui qui sait par ce qu’il apprend » (Bernard Steigler, Prendre soin, 2008). Le monde numérique rend accessible à tout moment l’information, cela peut prêter à confusion et l’on risque de confondre accessibilité et transformation. Cette nouvelle liberté d’apprendre est corrélée à un nouveau phénomène, l’externalisation de la connaissance. L’effort cognitif est de plus en plus pris en charge par la machine, mieux elle prend en charge tout ou partie de certains apprentissages, laissant à l’homme d’être la bouche de la machine. La formation devient une information en temps réel, avoir la bonne information au bon moment, un autre rapport au savoir sans transformation.

Cette plus grande fluidité sans barrière à l’entrée pose un problème bien connut en psychologie sociale. Barry Schwartz montre que l’abondance de choix produit l’effet inverse de celui recherché : trop de possibilité réduisent la capacité de choisir (The paradox choice, 2004). Repris Sheena Iyengar et sa théorie des pots de confitures : si l’on demande aux consommateurs, ils veulent plus de parfums, mais si l’on compare 24 parfums et 6, le second cas se traduit par 10 fois plus d’achat que le premier, trop de choix tue le choix (L’art de choisir, 2011). La numérisation des contenus loin de favoriser la formation est un frein à l’engagement de l’apprenant. Plus l’accès est facilité, plus il est nécessaire de s’engager dans une pédagogie qui favorise le passage à l’acte. Bernard Charlot rappelait que l’apprenant n’attendait pas du contenu, une réponse ponctuelle, mais un sens à ce que l’on apprend. L’accessibilité de la formation est le problème par défaut, reste à définir la raison de son engagement. C’est là le travail du responsable de formation : construire le désir de formation.

Le travail social est de passer de la pulsion au désir selon Bernard Steigler (La société automatique, 2015). Plutôt que de proposer un catalogue de formations génériques, le service de formation va mettre en récit le métier, sélectionne des cohortes, mentorat,… Le dispositif ne se contente pas d’informer, il rend le métier désirable pour transformer une curiosité en engagement durable. Michel Maffesoli parlait d’érotisation : l’adhésion passe par l’affect, l’émotion, la résonance collective. La formation se trouve entre deux orientations, intégrer l’émiettement des savoirs qui répond à la sociologie du moment avec des formats de plus en plus facilement digérable et un besoin de donner de la profondeur à ces actions ponctuelles, organiser des trajectoires qui s’inscrivent dans le temps long. Faire de chaque présent un futur et que chaque futur soit désirable. C’est le travail du pédagogue : introduire l’émotion partagée de la symbolique pour donner un sens social à la répétition routinière de l’action. La formation devient émotionnelle pour susciter l’adhésion. La facilité s’inscrit dans une transformation heureuse.

La formation s’inscrit dans l’ère du temps. Aujourd’hui, la société connaît « une accélération sociale du temps » (Hartmut Rosa, Acceleration, 2010). Il est normal que la formation soit une réponse à ce besoin d’immédiateté : tout doit être accessible, mobilisable, consommable sans délai. Mais cela peut être source de méprise… à trop accélérer, le fast learning va devenir une information d’accès, avec une externalisation de l’apprentissage, particulièrement avec l’IA. Est-ce la fin de la formation humaine canal historique ? Non, car la société a d’autres besoins, tout aussi classique dans la littérature, comme celle de redonner du sens ou motiver. C’est sans doute l’architecture qui est différente, la façon de raconter l’histoire qui change. La formation est un apprentissage socialisé, il est donc nécessaire au service de formation de construire l’histoire qui « mette en société ». La bonne formation devient la belle formation, plus désirable, qui donne envie, c’est le travail du marketing. Chaque époque porte une promesse de formation doit faire rêver.

Fait à Paris, le 24 mars 2026

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