Responsable de formation entre révolution schumpétérienne et révolution rabelaisienne

par | 14 avril 2026 | Pédagogie, Philosophie, Responsable de formation, Technologie

Les métiers portent la marque de leur époque. L’époque est celle de la transformation, tension entre un passé qui finit et un avenir qui n’est toujours pas là. Deux révolutions simultanées, d’une ampleur sans précédent, viennent ébranler les fondements de cette profession : l’une technologique, l’autre anthropologique. Elles ne s’annulent pas ; elles s’entrechoquent. La première de ces révolutions est schumpéterienne dans son essence. Joseph Schumpeter décrivait la dynamique du capitalisme comme une « destruction créatrice», un processus où l’innovation détruit les structures établies pour en ériger de nouvelles (Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942). L’IA disrupte le métier de responsable de formation. La seconde révolution est rabelaisienne, au sens où François Rabelais, au XVIe siècle, avait su inventer une pédagogie nouvelle. Aujourd’hui, un apprenant nouveau est en train d’émerger socialement rationnel, émotionnel, relationnel. Face à ce double séisme, le responsable de formation se trouve à la croisée des chemins. Quel sens donner à son action ? Quelles compétences développer ? Comment piloter une transformation sans perdre les apprenants, ni se perdre soi-même ? L’heure est à la transformation, mais le courage est peut-être celui de penser l’avenir sans le subir.

1, La révolution schumpétérienne

La révolution est technologique, c’est la numérisation de la formation qui a commencé en 1981 et qui a pris une accélération avec l’IA générative. Jensen Huang, CEO de NVIDIA, a pour habitude de dire que l’IA va connaître trois révolutions : les LLM, les LAM et l’IA physique, chacune aura des conséquences structurantes sur la formation. La première, les Large Language Models commence dans ses usages le 30 novembre 2022 avec Chat GPT. Il s’agit d’une démocratisation radicale du savoir. Michel Serres avait cette belle formule : l’apprenant accède à « plus de connaissances que le plus grand savant du monde d’hier » (Petite poucette, 2012). Que fabrique-t-on en formation quand le savoir est accessible à tous ? La formation ne peut plus être une transmission de savoir, mais une création de sens, de la mise en situation et de l’élaboration critique. Le responsable de formation passe du rôle de gestionnaire de stock de savoir à celui d’architecte de learner experiences.

La deuxième vague la plus disruptive est celles des Large Action Models. Si les LLM disent, les LAM agissent. C’est un changement anthropologique : si la machine agit, l’apprenant lui décide. L’apprenant devient manager de sa formation. Ivan Illich disait « auteur de ses apprentissages ». Il va donc devoir développer des compétences nouvelles. La première est une compétence de pilotage : savoir formuler une intention de formation, définir des objectifs et arbitrer. « L’adulte a besoin de savoir pourquoi il apprend quelque chose avant d’entreprendre de l’apprendre », c’est la théorie de « self-directed learning de Malcom Knowles (The adult learner, 1973). Mais aussi l’esprit critique ou mieux encore, la métacognition, la capacité à penser sa propre pensée et la réorganiser en fonction des résultats. Le rôle du responsable de formation est celui de donner du sens et/ou créer un désir d’apprendre pour mettre en œuvre le LAM.

La troisième vague est celle de l’IA physique avec les robots, les environnements immersifs. L’apprentissage ne se confine plus à l’écran, il investit les gestes, les espaces et les corps. L’expérientiel était le parent pauvre de la formation numérique. L’expérience concrète suppose de vivre la situation. L’IA physique permet de simuler des situations réelles avec une fidélité inédite dans un environnement sécurisé et reproductible. Un chirurgien peut opérer virtuellement cent fois avec d’opérer réellement. L’Humanoïde peut être le sparing partner de l’apprenant ou le guide physique, qui conduit le geste avec par exemple des exosquelettes apprenants. Le responsable de formation va pouvoir aborder un nouveau domaine que Polanyi appelait le « tacit knowledge », le savoir qui réside dans le corps et qui ne peut pas être dit (The tacit dimension, 1966). Ce que les psychomotriciens appellent le savoir incarné. La technologie réinvente le champ de compétence du responsable de formation.

2, La révolution rabelaisienne

La révolution rabelaisienne est une révolution sociologique. La question de l’origine des transformations la sociologie qui conduit la technologie ou l’inverse est de l’ordre du questionnement de l’œuf ou de la poule. Quand Johannes Gutenberg inventa l’imprimerie en 1450, la même question se posait. L’analyse doit être plus systémique et met en avant les deux déterminants. François Rabelais est de ce courant qui réinvente un apprenant nouveau avec Gargantua (1534). Cinq siècles plus tard, nous vivons le même phénomène, une Renaissance numérique. L’Organisation Scientifique de la Formation du 20ème siècle laisse place à un apprenant nouveau. Antonio Damasio dans « L’erreur de Descartes, la raison des émotions » (1995) a introduit la pédagogie affective puis ce fut le tour de l’apprenant relationnel avec la pairagogie. Le responsable de formation ne peut plus se contenter de structurer des contenus, il doit concevoir des expériences apprenantes qui donnent vie à la raison, l’émotion et la relation pour donner forme à la nouvelle formation.

Rabelais imagina une nouvelle pédagogie. Edgar Morin l’avait résumé avec cette belle formule : « il nous faut enseigner à vivre », ce qui implique une formation qui « intègre le cognitif, l’affectif, le sensoriel, l’imaginaire » (Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, UNESCO, 1999). C’est exactement ce que Rabelais réclamait contre la scolastique de son temps, non pas un savoir, mais un savoir incarné. Ce que Hartmut Rosa appelle la résonnance : dans un monde où la modernité tardive nous soumet à un régime d’accélération permanente, l’aliénation se manifeste comme une relation au monde « muette, froide, sans réponse », tandis que la résonance est cette relation où l’apprenant et le monde « s’affectent et se modifie mutuellement » (Une sociologie de la relation au monde, 2018). La formation devient ce lieu de résonance. Le responsable de formation devient l’organisateur de ce lieu, héritier inattendu de l’abbaye rabelaisienne de Thélème où l’on apprenait non pas obligation, mais dans la joie d’apprendre. Son rôle est de construire ces aventures à vivre.

La maxime de Thélème : « Fais ce que tu voudras » est source d’ambiguïté. On y lit souvent une invitation à une anarchie joyeuse alors qu’elle est le résultat d’un pari pédagogique exigeant : un être humain est bien formé, si son désir est cultivé, son jugement aiguisé, sa conscience éveillée, il voudra naturellement le bien et n’a pas besoin d’être contraint. C’est la sociologie de la confiance. La vision rabelaisienne de l’apprenant est celle d’un sujet désirant et libre, ce qui est exactement ce que la science contemporaine appelle le pouvoir d’agir ou l’empowerment. L’apprenant veut comprendre le pourquoi avant d’apprendre, il veut que la formation réponde à ses propres questions avant de répondre à celles qui lui sont extérieures. L’apprentissage n’est donc plus une obligation, mais une joie, une vocation. Le responsable de formation doit apprendre à écouter les apprenants et de développer des désirs d’apprendre, marketer la formation. C’est précisément la posture de Gargantua vis-à-vis de son fils, non pas dicter les réponses, mais éveiller le désir des questions. Le responsable de formation devient un responsable des apprenants.

3, Les nouvelles compétences du responsable de formation

Le métier de responsable de formation doit être inspiré par les travaux de Gaston Berger. Contrairement à la « forecasting » anglo-saxonne, projection tendancielle du présent vers le futur, la prospective française est volontariste, elle postule que les acteurs peuvent construire des futurs désirables par leur choix présents. Gaston Berger avait formulé une méthode en 4 attitudes cardinales : voir loin, voir large, analyser en profondeur et prendre des risques, ce qu’il nomma « attitude prospective » (Phénoménologie du temps et prospective, 1964). Pour le responsable de formation, cette tradition est précieuse pour ne pas subir les disruptions technologiques, mais de les anticiper, et de les orienter. « La prospective est une indiscipline intellectuelle au service de l’action » (Michel Godet, Manuel de prospective stratégique, 1997). Le travail du responsable de formation est le courage de la transformation.

La deuxième compétence est sans doute celle de donner du sens, érotiser la formation, inspirer les apprenants. C’est le travail de marketing, donner envie. Simon Sinek avait cette belle formule : « Les gens n’achètent pas ce que vous faites, ils achètent pourquoi vous le faites » (Start with why, 2009). Le responsable de formation commence par le sens avant de décliner les modalités de formation. Ce sens s’inscrit dans les objectifs stratégiques de l’entreprise. La formation obligatoire imposée de façon judicative est perçue comme absurde et génère des résistances et de l’oubli. Alors que la même formation érotisée devient un moment d’engagement. Viktor Frankl, survivant de la Shoah et fondateur de la logothérapie, avait l’habitude de dire que l’être humain ne peut supporter aucune souffrance si elle est vide de sens et qu’au contraire presque tout supporter si elle en est pourvue (Découvrir un sens à sa vie, 1959). C’est à l’entreprise d’organiser ce sens.

La troisième compétence est celle d’organiser la transformation par la base. Sortir de la tentation culturelle du tout expert pour s’engager dans des démarches d’intelligences collectives. Ivan Illich proposait dans sa théorie des « réseaux du savoir » une relation sans hiérarchie remplaçant la relation maitre-élève par des « échanges entre égaux », un « appariement des pairs » (Une société sans écoles, 1971). Mais, c’est avec Howard Rheingold que la pairagogie prend forme : « Quand les individus apprennent ensemble et partagent leurs découvertes, la somme de leurs intelligences dépasse de loin la capacité de n’importe lequel d’entre eux » (Smart Mobs, 2002). La pairagogie peut prendre plusieurs formes : communautés apprenantes, learning expeditions, co-developpement professionnel, hackathons pédagogiques. Le rôle du responsable de formation est alors d’organiser ces territoires apprenants pour en faire des institutions et d’y animer des pédagogies agiles. Le responsable de formation construit une nouvelle géographie de l’appprendre.

Il manque une dimension rabelaisienne que le responsable de formation va devoir acquérir : faire la fête, comme clé de la transformation heureuse. La fête d’apprendre ensemble, le festin du savoir partagé, une notion rousseauiste de la fête apprenante (https://affen.fr/pedagogie/la-pedagogie-de-la-fete/) . Cette attitude est une écologie naturelle pour apprendre, comme le définissent les neuroscientifiques : mobilisation de l’attention par la surprise et la convivialité, engagement par le jeu et le défi, feedback par la bienveillance, et consolidation par la répétition joyeuse. On pourrait conclure par la citation sans doute la plus connue de François Rabelais que Gargantua adresse à son fils Pantagruel : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »  (Pantagruel, 1532). Avec une remarque, au 16ème siècle, « science » signifie savoir accumulé, et « conscience » désigne la compréhension réflexive et morale, ce qui pourrait donner en français contemporain : « Un savoir dépourvu de sens intérieur et de discernement moral n’est que destruction de l’esprit ». Cette maxime résonne avec une étonnante modernité à l’ère de l’IA, là où accumuler devient mécanique, la valeur de l’homme réside dans sa capacité à faire sens. Le responsable de formation qui a compris cela est déjà dans la Renaissance numérique, il ne lui reste plus qu’à y entraîner les autres joyeusement.

Fait à Paris, le 14 avril 2026

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