Les podcasts apprenants

par | 26 avril 2026 | Pédagogie, Technologie

Et si le futur de la formation se jouait sur un retour à l’oralité ? Dans un monde saturé d’écrans et de sollicitations virtuelles permanentes, comment redonner au savoir sa dimension intime, profonde et mobile ? Pourquoi la voix, redevient-elle aujourd’hui un levier technologique disruptif au sein des institutions de la formation ? Sommes-nous prêts à considérer le podcast non plus comme un simple média, mais comme un véritable outil pédagogique ? Que change concrètement un podcast apprenant dans la manière de concevoir un écosystème de formation ? Mieux, le podcast, peut-il devenir un outil structurant des parcours de formation avec des moments de formation nouveaux, des moments courts, mobiles et souvent sans s’en apercevoir ? Et si l’enjeu n’était pas seulement de produire des formations verticales, mais aussi de permettre aux apprenants de devenir créateur d’audio apprenant, podcast, discussion audio pour répondre à l’horizontalisation de la formation ? Qu’est-ce que les professionnels de la formation peuvent et peut-être doivent faire de cet outil de transformation, s’agit-il d’un micro phénomène ou d’une véritable disruption dans la formation ? Que peut-on en penser ?

1, L’histoire du podcasting

L’histoire du podcasting commence en 2000 quand Dave Winer qui donne au flux RSS un nouvel usage en créant le flux RSS téléchargeable automatiquement. Autrement dit l’utilisateur n’a plus à aller chercher manuellement les fichiers, le système se met à jour automatiquement. En 2003, Adam Curry a créé un logiciel qui vérifie automatiquement s’il y a un nouvel épisode, le télécharge et le transfert dans le baladeur, sans intervention de l’usager. Apple qui avait lancé l’iPod, en 2001, iTunes Music Store en 2003, va intégrer les flux RSS réactualisés automatiquement en 2005 dans l’iPod. Le mot de « podcast » a été inventé par Ben Hammersley, dans The gardian, en 2004. Il combine « pod », de iPod, et « cast », abréviation de « broadcast », diffusion. Si en 2005 le podcast était synchronisé par l’ordinateur, en 2012 le podcast devient directement accessible sur iPhone qui devient autonome en gérant l’abonnement RSS, le téléchargement et l’écoute. Le modèle iTunes centralisé passe à un modèle distribué avec des smartphones autonomes. L’autonomie technique ouvre à l’autonomie des usages.

On pourrait citer le cas de Clubhouse qui a remis le projecteur sur l’audio. Clubhouse est un espace de conversation audio crée en 2020 pendant la crise sanitaire. La particularité de Clubhouse est qu’il fallait être parrainé pour faire partie de la communauté. L’utilisateur se trouve confronté à une myriade de « salle » de discussion et lorsque l’on veut intervenir, on lève la main et l’organisateur de la salle vous donne la parole ou non. Chacun peut créer sa propre salle de discussion. Ce qui est intéressant dans la création de cet usage est fait évoluer le concept de podcast vertical, ici, le podcast devient horizontal chacun peut réagir en donnant son avis ou simplement en écoutant l’avis des autres. Cette innovation d’usage a été copiée par bon nombre d’acteurs comme X Spaces, Facebook Live audio rooms, Spotify Live ou Discord. C’est un support intéressant pour choisir le podcast que l’on aime et pour la formation des supports qui répondent à la pédagogie choisie. Le podcast apprenant est un écosystème riche en potentialités.

Le Paris Podcast Festival (https://www.parispodcastfestival.com/) , crée en 2018, a permis d’aller plus loin, outre d’institutionnaliser le secteur, de produire des études sur les pratiques du Podcast en France (étude CSA). Les consommateurs de podcasts sont plus jeunes que la moyenne nationale, plus urbains avec une surreprésentation des CSP+. L’écoute du podcast s’inscrit majoritairement dans des situations de mobilité ou de multitâches, révélant une transformation profonde du rapport au temps. Le média permet d’investir les interstices du quotidien : trajets, activités domestiques, moment de transition. On assiste à une banalisation de l’information en continu. Pour Rémy Rieffel, les pratiques contemporaines sont marquées par une individualisation croissante (Sociologie des médias, 2015). Les usages passent des médias de masse à des médias personnalisés en fonction des pratiques de chacun. C’est ce que l’on appelle la fragmentation des temps sociaux, chacun compose son propre média. Pour les entreprises, l’enjeu est de surfer sur ses tendances pour structurer un environnement d’écoute.

2, Le podcast apprenant

L’apprenant vit dans un monde d’infobésité, trop d’information tue l’information. Ce qui fait de l’attention un outil pédagogique essentiel. « L’attention module massivement l’activité cérébrale. Elle peut faciliter l’apprentissage, mais aussi l’orienter dans la mauvaise direction » (Stanislas Dehaene, Fondements cognitifs des apprentissages scolaires, Cours au Collège de France, 2015). Dès lors l’intérêt pédagogique du podcast tient à sa sobriété sémiotique : en réduisant la concurrence visuelle, il peut aider à orienter l’attention vers le seul canal verbal ce qui est économe en charge mentale. De plus, le podcast permet à l’apprenant de se faire des images mentales, ce qui constitue un levier central de compréhension. Stephen Kosslyn a montré que ces images mobilisent des zones cérébrales proches de celles de la perception visuelle, permettant ainsi à l’apprenant de manipuler des représentations internes comme s’il percevait réellement l’objet (Image and brain, 1994). Ces images internes sont indispensables pour la création du sens, là où les images externes ne sont pas forcément alignées avec la connaissance préalable de l’apprenant. Le podcast est un atout. De plus, l’absence d’image imposée rend l’auditeur plus actif, renforçant ainsi l’appropriation du contenu.

Il faut toutefois éviter un malentendu, si le podcast est un outil attentionnel, son usage est problématique. Comme nous l’avons vu, le podcast est multitâche, le podcast n’est pas performant parce qu’il permet de faire autre chose en même temps, mais parce qu’il s’insère dans des moments où la charge visuelle est faible et où l’attention reste disponible. Stanislas Dehaen le répète souvent dans ses travaux, « nous ne pouvons pas réaliser deux tâches simultanément » (Les grands principes de l’apprentissage, Collège de France, 2012). Le podcast ne fait pas surcharge cognitive, mais occupe différemment des moments de formation. De plus, le podcast est souvent écouté dans un mode saillance, c’est-à-dire un élément qui sort du lot. Cette situation est souvent définie comme une dissonance cognitive dans les sciences de l’éducation, un écart entre ce que l’apprenant sait déjà et ce qu’il perçoit. C’est précisément dans cet écart que l’apprentissage devient possible, sur un problème qui appelle une résolution. Le podcast dans ses stratégies cognitives est un apprendre autrement.

La voix engage une dimension affective et relationnelle singulière. « Le grain de la voix, c’est le corps dans la voix qui chante, dans la main qui écrit, le membre qui exécute » (Rolland Barthes, Le grain de la voix, 1972). Autrement dit, la voix porte une matérialité, une incarnation qui crée un lien intime entre celui qui parle et celui qui écoute. Cette dimension affective conditionne l’engagement et la fidélisation apprenante. Antonio Damasio disait « nous ne sommes pas des machines à penser qui ressentent, mais des machines à ressentir qui pensent » (L’erreur de Descartes, 1995). L’émotion de voix n’est pas une plus-value, mais la valeur même de la cognition. Le podcast apprenant de par la proximité vocale, peut être aussi avec l’usage des écouteurs qui concentre l’attention, crée une relation de confiance et de continuité. L’auditeur ne consomme plus des contenus, il entre dans une relation. Cette fidélisation par l’incarnation transforme l’écoute en rendez-vous et le savoir en expérience partagée. C’est la raison pour laquelle le rendez-vous doit être régulier pour créer une appétence supplémentaire au savoir.

3, Que peut-on en penser ?

Le podcast est historiquement perçu comme une simple transposition des formats académique comme par exemple les cours du Collège de France. Ce qui en soit en fait un outil de diffusion rare et utile. Mais il existe bien d’autres formats qui étoffent la panoplie du podcasteur. Les deux formats les plus utilisés sont le slow content ou le snack content. Le premier prend la forme d’un expert qui présente dans un talkshow une expérience, l’auditeur n’accède pas seulement à une information, mais aussi à une manière de penser et d’agir. Ce que Donald Schön appelle « la réflexion en action » (Le praticien réflexif, 1983), comprendre au-delà des mots. Le second a la préférence des entreprises apprendre vite sur des formats courts, des formats de 3 à 5 minutes. Il s’agit souvent de format qui cherche l’impact, faire réfléchir, ce qui est idéalement à jumeler avec une communauté apprenante. Mais il existe autant de formats que l’imagination du pédagogue le permet. La tribu apprenante qui réunit des chroniqueurs comme des experts métier est un format stimulant pour la cohésion d’un métier.

L’outil nécessite une pédagogie. La pédagogie peut être verticale, ce qui est pratique pour une acculturation, ou horizontale, ce qui est pratique pour un engagement. La sociologie de la formation se croise avec l’usage de l’outil. Selon Jean-François Ballay, nous sommes passés d’une culture de l’expert à une culture des pairs où chaque collaborateur est appelé à devenir un producteur de savoir (Tous manager du savoir, 2002). En demandant à un apprenant de produire un épisode, on valide que l’apprenant ait bien compris ce qu’il va expliquer. Et le fait que ce soit un pair qui porte le message, cela crée une proximité avec les autres apprenants. C’est d’ailleurs pour cela que le streetcast, un podcast fait dans les conditions de la rue, fonctionne aussi bien, car les auditeurs sont immergés et le fait d’avoir des bruits parasites renforce la proximité et l’adhésion au storytelling. Le contenu descend dans la rue. Le podcast est ce que l’on veut en faire soit il s’agit de conforter une pédagogique classique verticale, soit il s’agit de proposer une pédagogie de l’engagement plus horizontale. Tout est bon dans le podcast apprenant.

Le podcast comme tous les outils qui s’inscrit dans un d’écosystème apprenant. L’écosystème n’est pas un agrégat d’outils, mais une articulation de l’ensemble des outils. L’articulation peut être multicanale, cross-canal ou omnicanal. Le multi-canal est un écosystème où plusieurs outils coexistent sans réelle interaction, chaque outil fonctionne de façon autonome : podcast, LMS, classe virtuelle… Le cross-canal, les outils se répondent : un podcast appelle une discussion sur un réseau social interne, une classe virtuelle renvoie à un podcast avec le fameux pour « aller plus loin »,… L’omnicanal, les outils sont interchangeables pour l’apprenant qui choisit son parcours d’apprentissage, le parcours devient fluide. Le rôle du pédagogue est alors déterminant déterminer la cohérence des savoirs, la fluidité des parcours et la progression des apprentissages. Aujourd’hui, l’écosystème est émotionnel, il est nécessaire de l’organiser autour d’une pédagogie affective, on parle souvent de learning experiences (LX) ou de fêtes apprenantes au sens de Jean-Jacques Rousseau. Le podcast est un outil au service d’une pédagogie.

Le monde de la formation est en transformation. Le podcast est un outil qui se développe avec des opportunités technologiques, mais reste à construire les usages qui vont avec. Dans la hype, que de Gartner créée en 1995, le pic pour le podcast apprenant a été 2021, aujourd’hui l’outil est en phase descendante et l’avenir nous dira si le plateau de productivité fait que son adoption à grande échelle permet de l’installer dans les incontournables de la boîte du pédagogue ou si le podcast sortit du spectre. Quel que soit son destin, le podcasting est intéressant : certains y voient un outil gratuit, d’autres un gain pédagogique énorme ou d’autres enfin une scalabilité forte. Reste donc à en faire une histoire au côté des autres outils de l’EdTech, de choisir sa verticalité ou son horizontalité afin de répondre aux changements de la sociologie des apprenants. Le retour de l’écoute dans la panoplie pédagogique a quelque chose de singulier car la pédagogie de l’écoute doit s’accompagner d’une éthique de l’écoute, écoute les signaux faibles pour en faire société. Comme quoi l’écoute est loin d’être finie dans un monde qui bouge.

Fait à Paris, le 28 avril 2026

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