En 2025, un chiffre est passé relativement inaperçu alors qu’il devrait probablement préoccuper tous les professionnels de la formation. Selon le baromètre du Centre national du livre, seuls 45 % des Français déclarent lire tous les jours. Plus révélateur encore, les jeunes de 15 à 24 ans ont lu en moyenne 13 livres dans l’année, soit 8 de moins qu’en 2023. Et ce n’est pas questionner la qualité des livres, dans les 13 livres sont pris en compte les mangas fortement présents, les bandes dessinées, les manuels de bricolage, de cuisine,… Et dans le même temps, le temps passé devant les écrans dépasse largement les 20 heures hebdomadaires et atteint plus de 35 heures chez les plus jeunes. Alain Finkielkraut s’inquiète de la confusion croissante entre culture et divertissement (La défaite de la pensée, 1987). Bernard Steigler dénonçait pour sa part la « prolétarisation des esprits » produite par les industries culturelles et numériques (Prendre soin de la jeunesse et des générations, 2008). Bruno Pattino décrit une société soumise à une fragmentation permanente de l’attention où chacun est condamné à devenir un « poisson rouge » numérique (La civilisation du poisson rouge, 2019). S’agit-il de l’annonce d’un cycle historique ? Depuis plus de 5 siècles, nos institutions formatives reposaient sur un postulat : la lecture longue constitue la voie royale vers la connaissance, la réflexion et l’émancipation. L’ensemble de notre architecture pédagogique s’est construit autour de cette conviction. S’agit-il de la fin d’un modèle ? La tiktokisation de la formation, l’intelligence artificielle sont-elles des symptômes d’un changement structurant de la transmission sociale de nos sociétés ? Quelles seraient alors les conséquences ?
1, Le livre n’est pas la culture
Bien avant les premières bibliothèques, même avant les premiers manuscrits ou même avant l’invention de l’écriture, les hommes transmettaient leurs savoirs. Il transmettait des techniques de chasse, des récits fondateurs, des mythes, des représentations du monde. André Leroi-Gourhan a montré que l’humanité a construit progressivement un système de mémorisation externe qui permet d’accumuler des connaissances au-delà des capacités biologiques de la mémoire individuelle (Le geste et la parole, 1964). L’écriture n’est qu’une des technologies de l’externalisation de la mémoire. Jack Goody rappelle que l’écriture transforme profondément les sociétés humaines en permettant la classification, l’administration et l’abstraction (La raison graphique, 1979). Mais il ne faut pas oublier qu’avant l’écriture, l’oralité, pendant des dizaines de millénaires, faisait pédagogie. Walter Ong montre que les cultures orales développent des formes sophistiquées de mémorisation fondées sur le rythme, la répétition, la narration et l’émotion. La mémoire collective s’incarne dans des récits vivants, constamment réactualisés par la parole. Le livre est une de façon de transmettre pour organiser la transmission de ses héritages (Régis Debray, Transmettre, 1997). Autrement dit, il en existe bien d’autres qui peuvent faire société.
L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1450 en Mayence, dans le Saint-Empire romain germanique a transformé le monde de la formation. L’imprimerie permet la reproduction rapide, fidèle et massive des textes. Les savoirs cessent d’être rares. La connaissance change et circule de ville en ville, d’université en université (Elizabeth Eisenstein, The printing press as an agent of change, 1979). Cette standardisation de savoirs a permis la Renaissance. Pour la première fois dans l’histoire les sachants pouvaient débattre à distance à partir de références communes. Le livre devient le support du débat d’idées à grande échelle. Mais d’autres pratiques émergent comme la lecture personnelle, silencieuse, le lecteur seul face au texte, une nouvelle relation au savoir. Le lecteur dialogue intérieurement avec un auteur absent, le livre devient un espace d’introspection (Roger Chartier, L’ordre des livres, 1992). Michel Serres l’expliquait ainsi : l’imprimerie libère la mémoire individuelle, externalisation de la mémoire, l’intelligence peut se consacrer davantage à l’interprétation qu’à la mémorisation (Petite Poucette, 2012). Le livre produit un paradigme nouveau qui valorise la profondeur, l’analyse, l’argumentation et la continuité du raisonnement. Le livre n’a pas inventé la pensée, mais une manière de penser.
Le livre a permis, pendant des siècles, de façonner des grands récits collectifs qui ont fondé nos sociétés. Benedict Anderson développe une thèse devenue classique : les nations sont des « communautés imaginées » (L’imaginaire national, 1983). Aucun citoyen ne connaîtra jamais personnellement l’ensemble de ses concitoyens. Pourtant, tous partagent le sentiment d’appartenir à une même communauté symbolique. Cette appartenance reposait en grande partie sur l’imprimé (journaux, manuels, romans…) qui construit une référence commune. Le livre était ainsi un acteur politique majeur. L’école républicaine est née de cette conviction, lire les mêmes textes construit un commun que ce soit avec le livre ou la discussion autour du livre. Le livre est cognitif, mais aussi social et identitaire. Cette situation historique est aujourd’hui en questionnement. Les algorithmes personnalisent les contenus. Les réseaux sociaux fragmentent les partages au point de créer des bulles de filtrage (Eli Pariser, The filter bubble, 2011). La pratique du livre réinterroge toute notre fabrication du commun. S’agit-il de la fin d’un monde pédagogique ou la naissance d’autres formes de socialisation avec d’autres dispositifs de médiation ?
2, La fin du monopole du livre
Chaque époque construit sa façon de transmettre. Marshall McLuhan avait cette fameuse formule : « Le médium est le message » (Understanding media, 1964). Le Moyen-Age avait ses cathédrales avec ses vitraux et ses récits hagiographiques, la Renaissance, le livre, le 2Oème siècle la radio et la télévision, le 21ème les réseaux sociaux pour l’instant. Tiktok, crée en 2016, est devenu le symbole de cette transformation : accélération, fragmentation, superficialité, attention d’un poisson rouge. Bruno Patino, ancien Président d’Arte et aujourd’hui Vice-président, critique le média nouveau et plaide pour le retour au monde d’avant. Combat de chapelle d’un ancien qui voit arriver les nouvelles générations, combat d’arrière-garde ? Nous avons déjà abordé la question en 2022 sur la Tiktokisation de la formation (https://affen.fr/pedagogie/la-tiktokisation-de-la-formation%EF%BF%BC/), la formation adopte les codes culturels de son époque : le snack content est une réponse à l’accélération (Hartmut Rosa, Accélération, 2010). La brièveté n’est pas toujours un problème, ce peut être aussi un art : les haïkus japonais ou les aphorismes, sont l’art de ciseler le savoir et ils ne sont pas incompatibles avec le slow content. Tiktok fait vendre des livres avec BookTok, son secret une autre façon de faire, il mise sur l’émotion et va même jusqu’à réinventer les librairies. La critique est plus complexe.
La vraie question est : l’image rend-elle l’apprenant idiot ? On retrouve la vieille méfiance occidentale à l’égard de l’image. Le psychologue canadien Allan Paivio, devenue une référence : la théorie du double codage. La cognition humaine repose sur deux grands systèmes de traitement complémentaires (Images in mind, 1991). Le premier est verbal, il traite les mots, les concepts et les structures. Le second est imagé, il traite les représentations visuelles et les images mentales. L’apprentissage est particulièrement efficace quand les deux systèmes coopèrent : les mots donnent du sens aux images et les images de la consistance aux mots. Loin d’appauvrir la pensée, l’image renforce la compréhension et la mémorisation des concepts. « Les individus apprennent mieux à partir de mots et d’images qu’à partir de mots seuls » (Richard Mayer, Multime learning, 2001). L’image est un plus par rapport à la culture de l’écrit. Le véritable enjeu n’est pas l’image ou le texte, mais la qualité de la médiation. Une bonne vidéo transmet mieux qu’un texte abscons. Il ne s’agit pas tant d’opposition que de reliance pédagogique. D’autant que ce qui est important n’est pas le support, mais la qualité la learner experience qu’il permet. Tiktok n’est ni bon ni mauvais en soit, tout dépend de ce qu’on fait dire au format, c’est le travail du pédagogue.
Si l’imprimerie a industrialisé la reproduction des textes, si le web a industrialisé la diffusion, l’intelligence artificielle industrialise désormais la production des contenus. Pour la première fois, la création des contenus n’est plus réservée à ceux qui maîtrisent le savoir. Avec un prompt on peut présenter un texte, une image, un podcast ou une vidéo. L’intelligence devient abondante. Il s’agit d’une démocratisation radicale de la production intellectuelle. La valeur n’est pas dans la production de savoir mais dans la capacité sectionner, interpréter, relier les connaissances. L’avenir des organismes de formation ne sera plus dans la diffusion de contenus, mais dans la création des learner experiences qui font sens. L’IA accélère le mouvement engagé par la tiktokisation de la formation, elle facilite la production de contenus courts, personnalisés à chaque apprenant et instantanément, 24h sur 24. Qu’est-ce que cela change ? La véritable rupture de l’IA formative n’est pas technologique, mais sociale. Au moment où la production des savoirs se démocratise, où chaque apprenant peut devenir « auteur » de ses apprentissages, comment socialiser la formation ? C’est précisément là que se joue l’avenir de la formation.
3, La crise de la socialisation des savoirs.
Jean Baudrillard propose une distinction particulièrement intéressante. Il différencie le réel de la réalité. Le réel est ce qui est, la réalité est l’interprétation du réel, un simulacre du réel qui lui donne un sens. Le réel est ineffable, c’est bien la réalité qui lui donne corps dans des concepts (Simulacres et simulation, 1981). Jean Baudrillard va plus loin quand il parle d’hyperréalité, une réalité qui n’est plus rattachée au réel. Dans l’hyperréalité, les représentations se substituent au réel, au point de paraître plus réel que lui. Une société est une construction sociale qui vit dans la réalité ou l’hyperréalité. Yuval Noah Harari considère que c’est là la supériorité de l’Homo sapiens par rapport aux autres, capable de se faire des histoires pour mettre en œuvre des coopérations en grand nombre (Sapiens, 2011). Les sociétés tiennent parce qu’elles se racontent des histoires auxquelles elles acceptent de croire. La formation participe à cette dynamique en définissant les choses : la formation, l’apprenant, le formateur,… Aujourd’hui, ce qui change, ce sont les définitions qui semblaient acquises, le problème alors n’est plus le manque d’information, mais leur mise en cohérence. La fragmentation des savoirs favorisée la tiktokisation et par l’IA, change la nature de la formation. Il s’agit moins de transmettre que d’organiser du sens. Former, c’est intégrer une réalité professionnelle partagée.
Le 20ème siècle a été marqué par la montée en puissance de l’individualisation de la formation, jusqu’ à la création d’une relation apprenant qui émiette les apprenants et s’adapte à leurs spécificités. L’individualisation est devenue personnalisation pour aller plus loin dans l’adaptation à la singularité. C’est le rêve que permet le numérique d’offrir à chaque apprenant de se former à son rythme, selon ses besoins, avec ses propres ressources, dans des situations qui lui conviennent. Etienne Wenger rappelle que l’apprentissage est toujours un phénomène social (Communities of practice, 1998). La question est de savoirs de quel social, il s’agit, quelle réalité propose-t-on ? L’horizontalisation de la formation redonne la main à l’apprenant, il faut donc réinventer le social pour un faire un rhizome. C’est ainsi que naquit la communauté apprenante, faire commun, souvent autour des métiers pour horizontaliser la formation sans laisser l’apprenant tout seul face à ses apprentissages. L’animation de la communauté peut être canal historique, centré autour du formateur, verticalisée, ou centré autour de l’apprenant avec des outils comme la pairagogie. Peu importe la culture de l’entreprise, avec la communauté apprenante, c’est le retour du collectif, de l’intelligence collective, dans la pédagogie.
La plupart des modèles de communautés apprenantes repose sur une conception rationnelle de la formation insistant sur le partage des connaissances, la coopération cognitive et la mutualisation des expériences. Mais une question demeure pourquoi l’apprenant apprend ensemble alors qu’il peut le faire seul avec l’IA ? Qu’est-ce qui le motive ? L’émotion, l’appartenance à un métier, la reconnaissance par les autres. La communauté apprenante rationnelle s’enrichit de l’émotion. Michel Maffesoli montre que les tribus contemporaines se structurent autour de sentiments d’être ensemble, de partager une raison sensible (Le temps des tribus, 1988). La communauté ne se limite pas à organiser la circulation des connaissances, elle développe une identité commune, elle transforme le savoir en expérience vécue. La communauté devient communion apprenante. C’est ce que Jean-Jacques Rousseau appelait la fête, faire de l’apprenant un acteur d’expériences collectives, d’émotions partagées (Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758). Le défi des communautés apprenantes, ce n’est pas seulement le fait de créer un commun, mais de le faire vivre de façon désirable, autrement dit mettre en joie les apprenants. C’est le travail du marketing que de donner l’envie et de faire perdurer l’envie dans le temps. Le pédagogue se doit d’être émotionnel pour être en société.
La littérature oppose les défenseurs du livre aux défenseurs du numérique, opposant les supports et pédagogies qui les déclinent. Notre société a le goût du buzz et des battles. Et pourtant, une autre lecture est possible. Nous avons fini par confondre le support et ce qu’il supportait. Nous avons assimilé la culture à l’imprimé, la réflexion à la lecture silencieuse, l’apprentissage à la fréquentation des bibliothèques. Pourtant, l’histoire nous apprend que le savoir a toujours voyagé quel que soit le support : des troubadours aux livres, à la radio, la télévision ou les plates-formes numériques. Le livre ne disparaît pas, il mute. Tiktok suscite des discussions autour d’une citation, l’IA réinvente les salons littéraires. Une grammaire nouvelle se met en place. Le travail des professionnels de la profession n’est pas tant de prendre position que de s’engager dans cette mutation pour faire société. Le responsable de formation doit prendre le risque de la création. Faire la fête au savoir, au métier, pour la machine à produire des connaissances peut jouer son rôle de relier les apprenants avec une réalité commune. C’est peut-être là que commence l’avenir de la transmission.
Fait à Paris, le 23 juin 2026
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