LES ESTIVALES 2026, Le nouvel apprenant est arrivé, 1
Albert Camus disait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » (Poésie, 1943-1944). Mais nous pourrions ajouter que nommer les choses, c’est déjà un peu les trahir.
Dire l’apprenant, c’est lui donner une réalité sociale.
Mais la réalité est-elle réelle ?
Jean Baudrillard en doute : une réalité sociale prend la place du réel, l’organise, le précède et finit par le nier. « Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité, c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas » (Simulacres et simulations, 1981).
Ce que nous appelons apprenant est un simulacre, une réalité qui remplace le réel.
L’homme donne des qualités à celui qui apprend pour en faire une vérité sociale, mais derrière ce simulacre, l’apprenant réel n’a pas besoin d’être dit pour faire.
Il est ce qu’il est.
Le réel est ce qui est, résistant à toute mise en récit.
La réalité, c’est l’ensemble des représentations socialement validées et qui donnent au réel sa lisibilité, son sens et sa forme institutionnelle.
Tant que la réalité colle au réel, elle remplit sa fonction : faire société, produire un commun, permettre l’action collective.
Jean Baudrillard va plus loin que cette vision proche de Ferdinand Saussure, en introduisant le fait que, dans la modernité tardive, « la génération par les modèles d’un réel sans origine, ni réalité : l’hyperréalité ».
L’hyperréalité est une réalité qui s’émancipe du réel, une réalité hors-sol.
L’apprenant est une hyperréalité sociale qui dépend de l’histoire du moment.
Jadis, on le voulait rationnel et autonome ; aujourd’hui, certains parlent d’un nouvel apprenant, comme nouvelle hyperréalité, une nouvelle fiction qui se construit.
Et pendant ce temps-là, le réel fait ce qu’il fait.
Outre le concept, quelle est la problématique ?
Parfois la réalité, et encore plus l’hyperréalité, est trop éloignée du réel, ce qui fait que le corps social bricole pour trouver une réalité alternative.
L’apprenant connaît ce type de moment. L’apprenant bricole sa propre réalité pour faire sens.
C’est le cas, par exemple, du shadow learning, concept né en 2019.
Un article chinois de Chengyan Zhu montre que certaines infirmières apprennent des gestes techniques en consultant TikTok ou WeChat pendant leur pause.
L’une d’elles déclare : « Je regarde TikTok pendant mes pauses, je ne le dis pas à ma supérieure ». L’apprenant apprend hors de la formation autorisée.
Apprendre n’est pas former, mais quand l’apprendre n’est pas socialisé, c’est tout le corps social que se trouve fragilisé. Il n’a plus la maîtrise du récit, de la réalité.
La formation devient un théâtre d’ombres.
Que devient alors le système d’évaluation, de la quantification et de la qualification sociale des connaissances et des compétences ?
Définir l’apprenant, c’est inventer un profilage social qui permet le pilotage de ces KPI. C’est aussi définir une utopie sociale au sens de Thomas Moore, une ambition partagée en fonction de la réalité choisie.
C’est le travail d’organisation de la formation. En période de disruption, c’est délicat car il y a les tenants du monde ancien qui disparaîtra et l’espoir du monde nouveau qui n’est pas encore là et qui, pourtant, est si désirable.
Dire l’apprenant, c’est faire ce travail de construire une réalité crédible, le construire, le déconstruire en fonction du paradigme qui se dégage, pour anticiper la définition de demain, celle qui fera le bon apprenant.
Philippe Muray parlait de « L’empire du bien », imposer la définition que la société dit être bien.
Aujourd’hui est un moment de militantisme pour imposer une définition qui fasse progrès social.
Le social se réinvente.
Et l’apprenant apprend.
Fait à Paris, le 29 juin 2026
@StephaneDIEB pour vos commentaires sur X
Source
Affen sur le shadow learning
https://affen.fr/pedagogie/le-shadow-learning-ce-que-nos-salaries-apprennent-sans-nous/
Article de Chengyan Zhu et al en 2019


