Depuis 4 ans, le monde de la formation regarde presque exclusivement du côté de la technologie particulièrement vers l’IA, avec une question forte : « Comment l’IA, vat–elle transformer la formation ? ». Lancé le 30 novembre 2022, ChatGPT a atteint les 100 millions d’utilisateurs en moins de 2 mois, c’est le record des téléchargements depuis la création des téléchargements. A titre de comparaison, TikTok avait mis 9 mois, Instagram deux ans et demi. Tout le monde parle d’une disruption technologique. Et si la disruption était ailleurs ? Et si la technologie avait rencontré une adoption spectaculaire précisément parce que la société avait changé ? Et si ChatGPT n’avait pas créé un nouvel apprenant, l’apprenant augmenté, mais que c’était l’apprenant nouveau qui avait profité de l’opportunité de ChatGPT ? Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch affirment : « Un nouvel homme est en train d’advenir » (Homo occidentalis, que sommes-nous devenus ?, 2026). La révolution est « anthropologique », selon les auteurs, et est largement antérieure à l’IA. Comment l’entreprise, doit-elle se positionner face à cette disruption durable ? Comment doit-elle adapter la formation pour qu’elle continue à faire société ? La question touche tous les métiers de la formation, comment assurer une transformation heureuse ?
1, La chute de la verticalité
Dans le modèle vertical, l’apprenant est infantilisé. Le mot « enfant » vient du latin infans, littéralement, celui qui ne parle pas. L’apprenant infantilisé est là pour recevoir la parole de celui qui sait. Même adulte, l’apprenant sera privé de la voix dans la construction de la formation. Emile Durkheim a théorisé ce courant : « L’éducation consiste en une socialisation méthodique de la jeune génération » (Education et sociologie, 1922). La société forme les nouvelles générations conformément aux besoins de la vie collective. Un monde social existe avant l’apprenant, la formation consiste à lui permettre d’y entrer. La société définit les compétences attendues, les experts établissent les contenus, le formateur les transmet et le salarié doit se les approprier. L’apprenant trouve sa place dans une pédagogie écrite par d’autres. La transmission est indispensable pour ne pas réinventer toute la connaissance à chaque apprentissage, le fameux effet cliquet. « Bernard de Chartres disait que nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants, de sorte que nous pouvons voir davantage de choses qu’eux et plus loin, non certes à cause de l’acuité de notre propre vue ou de la hauteur de notre taille, mais parce que nous sommes portés et élevés par la stature des géants » (Jean de Salisbury, Metalogicon, 1159).
La conquête de la parole est un projet ancien. Déjà pour François Rabelais une formation se nourrit d’expérience, de conversation, d’exercice et de curiosité, il place le désir de l’apprenant dans le processus pédagogique. On pourrait citer Jean-Jacques Rousseau avec Emile ou de l’éducation, 17762, John Dewey avec Démocratie et éducation, 1916 ou Paulo Freire avec sa Pédagogie des opprimés, 1968, pour libérer la parole. La voix de l’apprenant devient légitime. Albert Hirschman considère, si on l’applique à la formation, que lorsqu’un parcours nous déçoit, nous avons deux réactions possibles : partir ou changer les choses (Exit, voice and loyalty, 1970). La défection sanctionne l’insatisfaction sans qu’on sache forcément les raisons de l’insatisfaction. En revanche, la prise de parole pour protester ou proposer permet de faire progresser la formation permet une parole qui améliore. Il propose une troisième attitude, la loyauté, ne rien dire pour ne pas abîmer l’institution, aujourd’hui, on pourrait ajouter le je-m’en-foutisme, je n’attends rien, il faut le faire, faisons-le. L’apprenant veut devenir acteur de sa formation. Ivan Illich propose même qu’il en devienne « auteur », c’est dire si la voix a changé de statut.
La montée en puissance de l’apprenant, va plus loin que de faire de lui un agent de changement de la formation, c’est la montée en puissance d’un nouveau statut celui de l’apprenant-roi qui décentre la formation de l’expert vers la formation de l’apprenant. Ce mouvement sociologique est né du monde économique. La difficulté d’avoir trop de produits pousse les autorités à connaître et à anticiper les envies des consommateurs. L’économiste Ludwig von Mises disait : « Les consommateurs sont le peuple souverain » (Bureaucracy, 1944). Aujourd’hui, les apprenants sont le peuple souverain. L’horizontalisation des entreprises donne le pouvoir à l’apprenant qui devient roi. Ce qui fait que si l’on transpose la citation de Theodore Levitt, la formation s’industrialise vers l’apprenant. « Une industrie est un processus de satisfaction du client, non un processus de production de bien » (Marketing myopia, 1960). La formation ne produit plus du contenu, elle satisfait l’apprenant. La parole de l’apprenant n’est plus demandée, elle est indispensable. Le responsable de formation devient un responsable des apprenants. Ce changement de paradigme exige de nouvelles compétences, à commencer par la connaissance de ceux auxquels il s’adresse : leurs pratiques, leurs aspirations, leurs freins et leurs désirs. Le marketing de la formation devient alors une compétence centrale : comprendre ce qui leur donne envie d’apprendre, anticiper leurs attentes et leur ouvrir des perspectives qu’ils n’avaient pas encore imaginées. C’est ouvrir la boîte de Pandore de l’apprenant.
2, L’apprenant narcissique
L’individu contemporain « investit toujours davantage l’espace social de son narcissisme et de sa solitude » (Homo occidentalis). Le rapport à soi se transforme, apprendre prend une signification nouvelle quand la construction de son identité devient la préoccupation centrale de l’existence. Narcisse est celui de la psychanalyse, pas celui de la mythologie. Freud parlait d’ « investir sa libido dans son moi » (Pour introduire le narcissisme, 1914), le narcissisme n’est pas de la vanité, mais le fait de tourner vers soi son énergie d’amour : tenir à soi, à son image, à ce que l’on souhaite devenir. L’apprenant narcissique apprend pour une construction de soi, la formation acquiert une portée biographique. L’apprenant investit dans la compétence, mais aussi dans la personne qu’il espère devenir. L’apprenant narcissique ne se confond pas avec un individu solitaire qui se suffirait à lui-même, il cherche des interlocuteurs, des pairs et des expériences capables de reconnaître ce qu’il devient. Sa légende personnelle se construit dans cette relation entre une aspiration intérieure et une reconnaissance sociale. Il ne demande plus « Qu’attend-on de moi ? », mais « Que puis-je devenir ? ».
La légende personnelle ne se réduit pas à une vitrine. Elle exprime le besoin de relier les épisodes de sa vie à une histoire qui ait du sens. Paul Ricœur considère que notre identité permet de se comprendre à travers les récits par lesquels nous articulons nos actions et nos changements (Soi-même comme un autre, 1990). Les réseaux sociaux donnent à cette mise en scène des possibilités supplémentaires. La trajectoire professionnelle se montre, se commente et se compare. Une certification, une parole ou un projet deviennent autant de signes adressés aux autres. Un programme de formation est souvent le descriptif d’un contenu, alors que l’apprenant a besoin d’une promesse qui lui permette de s’incarner dans son récit, construire un avenir, régler des problèmes,… Disposer de milliers de contenus ne permet pas la rencontre qui transforme la façon d’agir de l’apprenant, l’abondance de contents ne produit pas de learner experience. C’est tout le travail du formateur de permettre le passage. L’apprenant a besoin que la compétence à acquérir va lui apporter personnellement.
L’IA est l’infrastructure technique à cette nouvelle individualisation. En France, l’usage de l’IA générative est passé de 20 % de la population en 2023, à 48 % en 2025. Et chez les jeunes, 18-24 ans, il atteint 85 %. Un tiers de ses utilisateurs y recourt quotidiennement et la moitié chez les jeunes (CREDOC, Baromètre du numérique 2026, février 2026). Ce succès ne s’explique pas que par les qualités du logiciel, l’IA répond au besoin de l’individu contemporain avec une technologie qui me connaît sans me juger et disponible 24 heures sur 24. Après avoir annoncé depuis des décennies qu’il fallait remettre l’apprenant au centre de la formation, une technologie permet de réaliser cette ambition. La révolution technologique rencontre la révolution narcissique. L’IA est une libération pour l’apprenant narcissique. Elle devient à la fois, une ressource cognitive et un agent de socialisation. Elle lui permet d’apprendre seul, à son rythme, à sa pédagogie. Cela n’est pas sans tension entre l’humain et la machine : Bernard Stiegler a montré combien l’externalisation technique augmente nos capacités tout en nous dépossédant du savoir (La technique et le temps, la faute d’Epiméthée, 1994) ; l’agentique externalise la formation, c’est la machine qui apprend sans l’apprenant. La légende personnelle risque de s’appauvrir, voir devenir progressivement algorithmique, toujours personnelle mais écrite par la machine.
3, Refaire commun par la formation
Pour Norbert Elias le « je » ne peux exister hors du « nous ». « L’individu humain ne peut dire « je » qu’à condition de pouvoir aussi dire « nous » » (La société des individus, 1987). L’émancipation des individus modifie les interdépendances, elle ne les supprime pas. Michel Maffesoli propose des tribus affectives pour répondre à la désagrégation des grandes institutions, l’identité s’enrichit de l’affect et de la proximité (Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, 1988). Jérôme Fourquet parle d’archipels (L’archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée, 2019). L’apprenant peut appartenir à son entreprise, son métier, une promotion, une communauté de pratiques interne ou externe, un groupe WhatsApp pro,… il ne cherche plus un collectif totalisant, mas des lieux de proximité ou une partie de lui puisse être reconnue. La demande de proximité est d’autant plus forte que la population connaît un isolement relationnel et/ou un sentiment de solitude. La communauté apprenante n’est pas seulement un outil pédagogique de plus, mais la réponse à ce besoin sociologique de proximité. Etienne Wenger, le père des communautés de pratiques, parlait de processus de pratiques, de significations et d’une identité (Communities of practice learning, 1998).
La communauté apprenante est une institution avec un commun, suffisamment proche pour créer du lien tout en respectant l’individu, et suffisamment durable pour produire une histoire commune. La communauté doit faire communion apprenante, partager des Learner eXperiences (LX). Emile Durkheim parlait d’effervescence collective (Les foules élémentaires de la vie religieuse, 1912). Le groupe ne fait pas que juxtaposer des individus, il produit une énergie sociale qui permet à chacun d’éprouver l’existence du collectif. C’est le retour de la fête apprenante. « Donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes » (Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758). Dans la fête rousseauiste, le spectateur quitte son fauteuil et entre dans la scène. Chacun participe à l’expérience de la fête. La fête apprenante est le moment où les apprenants eux-mêmes font la formation pour en faire une expérience commune. Michel Maffesoli insiste sur la puissance sociale des affects, des enthousiasmes, de la joie dionysiaque et du vouloir-vivre collectif (Homo eroticus, des communions émotionnelles, 2012). Erotiser la formation désigne ce qui met en mouvement, ce qui attire, ce qui relie, ce qui fait désirer. La fête apprenante devient une modalité pédagogique pour transformer l’apprentissage individuel en mémoire collective.
L’entreprise a un rôle important à jouer. Jean-François Lyotard disait que notre époque était caractérisée par « l’incrédulité à l’égard des métarécits » (La condition postmoderne, 1979). Ce n’est pas la fin des récits, mais une multiplication des récits plus locaux, plus fragiles. Le récit s’est horizontalisé, démocratisé. L’entreprise ne peut pas remplacer les métarécits mais lui proposer des récits de proximité dont le meilleur récit probablement est le métier. Le métier n’est pas seulement un référentiel de compétence, mais une culture avec ses gestes, ses mots, ses anciens, se héros anonymes, ses réussites, ses erreurs, ses rites de passage, sa mémoire. L’entreprise peut proposer un récit dans lequel la légende personnelle de l’apprenant trouve sa place. Mieux un récit qui est écrit par les pairs. La formation devient le lieu où chacun peut raconter son métier, ses difficultés, ses pratiques, se faire connaître et reconnaître par la communauté. Apprendre à se dire dans ses expériences, l’apprenant exprime son témoignage parce qu’il est fier d’appartenir à ce commun et fier d’apporter sa contribution à cette construction sociale. Le formateur n’est pas seulement un facilitateur, il est celui qui anime la parole des autres, créateur d’effervescence collective, il organise la fête apprenante.
« Un nouvel homme est en train d’avenir ». La révolution de la formation commence là. Le 21ème siècle commence par un apprenant narcissique, un individu auquel revient la responsabilité de construire son identité, de choisir ses appartenances, d’organiser sa trajectoire et de produire le récit de sa propre vie. La révolution numérique a libéré l’apprenant augmenté, jamais l’apprenant n’aura disposé d’autant de puissance. Mais la puissance individuelle ne produit pas forcément du collectif, le risque, c’est l’isolement. L’homme est un animal social disait Aristote. Par définition, la formation est faite pour faire société. L’enjeu n’est pas d’opposer la personne à la société, mais d’inventer des collectifs compatibles avec la conquête de l’autonomie, le fameux seul ensemble. Hartmunt Rosa propose une pédagogie de la résonance : « une vie bonne (..) est une vie riche en expérience de résonance » (Résonance, une sociologie de la relation au monde, 2018). La transformation heureuse est celle qui transforme sans déposséder, permettant à chacun d’écrire son histoire en participant à une histoire plus grande que lui. L’apprenant narcissique veut devenir son propre auteur, l’apprenant augmenté en a aujourd’hui les moyens, c’est à l’entreprise de proposer une histoire suffisamment inspirante pour que l’apprenant désire la faire sienne… pour une aventure collective heureuse.
Fait à Paris, le 13 octobre 2026
Stéphane Diébold


