Qui détient aujourd’hui le magistère de la preuve ? Pourquoi accordons-nous une foi aussi importante à des institutions qui sont en interrogation ? D’ailleurs Laurent Alexandre et Olivier Babeau ont pris proposition, « Ne faites plus d’études, apprendre autrement à l’ère de l’IA » (2026). Les institutions forment à des compétences obsolètes, ils proposent des alternatives et cela réinterroge : à quel moment une aptitude individuelle devient-elle une compétence sociale opérante ? La confiance, jadis logée au cœur des institutions formatives, est en train de se dissoudre dans une horizontalité numérique où la réputation prime sur la certification ? Que penser alors du RNCP lancé en 2002 avec la loi de modernisation sociale ? Le RNCP qui est un des piliers de la formation professionnelle en France avec ses 4 400 certificats enregistrés. Sommes-nous en train de vivre la fin du monopole institutionnel de la validation sociale ? Que penser des nouvelles alternatives de validations sociales ? Et comment envisager l’avenir ?
1, La validation verticale
Le diplôme est un marqueur social. A la différence du modèle français, le modèle anglo-saxon développe une légitimité réputationnelle. C’est l’institution émettrice qui garantit la valeur comme Harvard, Oxford, MIT. La certification ressemble à une marque, si les employeurs font confiance en l’institution, le diplôme à de la valeur. Aux Etats-Unis, pour certains métiers (comptabilité, ingénierie, droit), ce n’est pas le diplôme qui compte, mais l’accréditation par ses pairs, la guilde, la validation est horizontale, par des communautés de pratiques. La France a choisi un modèle alternatif. Historiquement, le système s’articule autour de la Révolution française et l’Empire qui substituent l’examen aux privilèges de la naissance. Le diplôme devient un outil où l’Etat « estampille » les capacités individuelles pour les rendre sociales (Guy Brucy, Histoire des diplômes de l’enseignement techniques, 1998). Le baccalauréat, instauré par décret impérial en 1808, n’est pas simplement la fin des études secondaires, il est le premier grade universitaire, L’Etat par cet acte confère un rang.
Cette verticalité s’est consolidée par ce que les historiens appellent la « diplomatie d’Etat ». Le diplôme est une « monnaie d’Etat » dont le cours est garanti par la puissance publique. « L’Etat français a fait du diplôme le pivot de la mobilité sociale et de la hiérarchie des emplois », « le diplôme est devenu la condition de l’emploi » (Antoine Prost, Education, société et politiques, 1992). La compétence n’existe que si elle est reconnue par l’Etat, créant ainsi une verticalité de l’individu envers l’institution. En France, on est compétent parce qu’on est titré, et non l’inverse. L’entreprise va introduire une nouvelle dimension la standardisation. Selon Luc Boltanski et Laurent Thevenot (De la justification, les économies de la grandeur, 1991), le diplôme sert de standard d’évaluation entre les individus. Cette standardisation réduit l’incertitude radicale du recrutement. Même s’il y a toujours eu une tension entre le titre, ce que l’institution dit que je suis, et la capacité, ce que je fais réellement.
L’économie de la formation est confrontée aujourd’hui à ce que Michael Spence, Prix Nobel prou sa théorie du signal, appelle la « signalisation ». Le diplôme n’est pas un indicateur de productivité intrinsèque, mais un signal social destiné à réduire l’asymétrie d’information entre l’employeur et le candidat. Or, le signal n’est plus opératoire. Nous assistons à une « inflation des titres » (Randall Collins, The credential society, 1979). L’augmentation du niveau d’études n’est pas dictée par les besoins du marché, mais par une lutte pour le statut social. Là où un baccalauréat suffisait pour un poste administratif en 1970, un Master est exigé en 2026, sans que les compétences métier aient changé dans la proportion. « La multiplication des diplômes, à un rythme supérieur à celui des emplois qualifiés, entraîne une dévalorisation des titres » (Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie, 2006). Ce que les sociologues appellent un « déclassement ». Le diplôme n’est plus la promesse d’un statut. On assiste à une crise sociale du diplôme, une crise de sa verticalité.
2, L’horizontalité de la validation
Les open badges introduisent une rupture épistémologique : avec le badge, le discours sur la compétence n’est plus l’apanage de l’Institution, mais devient une immanence du terrain. Le premier Open Badge fut lancé en 2011 par la Fondation Mozilla et la Fondation MacArthur. Ce dispositif technologique permettait à n’importe quel émetteur de certifier une micro-compétence. Le changement est énorme : la compétence devient une trace. Le badge devient une preuve sociale avec des liens, des documents, témoignages qui attestent d’une action. Contrairement au diplôme qui extraie la compétence de son contexte, le badge propose une preuve par l’usage. L’Open badge devient une réponse à l’obsolescence des diplômes qui sont par nature statique et qui ont du mal à répondre à la volatilité extrême des compétences terrain. Bruno Latour montre que la trace « refait société » (Changer de société, refaire de la sociologie, 2005). Elle rend visibles les associations concrètes. En enregistrant les traces, on ne se contente pas de certifier, on construit un nouveau réseau social de certification. La preuve crée un nouveau contrat social.
L’horizontalisation de la validation nécessite des plateformes pour la socialiser. C’est donc tout naturellement qu’émargea des plateformes sur le modèle de LinkedIn ou GitHub qui transforme la validation pratique en une validation sociale. Mais le changement n’est pas que dans l’enregistrement, dans ce nouveau modèle la validation est un processus continu. La validation n’est plus un verdict final, mais un flux permanent de validation. Sur GitHub, par exemple, la compétence n’est pas le diplôme affiché, mais la qualité du code déposé et validé par la communauté. Cette horizontalité dissout la frontière entre l’expert et l’apprenant. Cela a deux conséquences. La première est que ce nouveau paradigme fait l’hypothèse de l’intelligence collective. « L’idéal de l’intelligence collective implique la valorisation technique, économique, juridique et humaine de l’intelligence partout où elle se trouve » (Pierre Levy, L’intelligence collective, 1994). Et la seconde est que la compétence devient liquide au sens de Zygmunt Bauman, les compétences ne sont plus fixes, elles doivent être renégociées sans cesse (La vie liquide, 2006).
Serge Paugam souligne que l’intégration professionnelle repose sur deux piliers, « la protection », compter sur, et « la reconnaissance », compter pour (Le lien social, 2008). Si le diplôme assurait la protection statutaire, la validation horizontale active le levier de la reconnaissance : « Etre reconnu, c’est voir son identité confirmée par le regard d’autrui ». Dans l’économie de la preuve, l’intégration n’est plus une entrée définitive dans un corps social, mais un processus de confirmation continue par les pairs. James Coleman considère que le « capital social », les relations et les normes de confiance, est ce qui rend le « capital humain », les compétences réellement opérantes (Social capital in the creation of human capital, 1988). Une communauté qui valide ses membres crée une norme de confiance plus forte qu’un certificat externe. La validation ainsi réalisée crée une « clôture sociale », elle fait société. La compétence n’est plus un stock individuel, mais un actif circulant dans un système de reconnaissance mutuelle.
3, Le professional branding comme évaluation personnelle
Le changement de paradigme touche aussi la définition de l’individu, il n’est plus seulement détenteur d’un savoir, mais gestionnaire de son propre spectacle professionnel. C’est la thèse d’Erving Goffman, la vie sociale est un théâtre où chacun joue un rôle pour maintenir une impression favorable auprès de son auditoire (La mise en scène de la vie quotidienne, 1973). Le professionnel devient acteur de sa propre validation à travers le professional branding. « L’individu exprime son caractère à travers les attributs qu’il possède et les manières qu’il manifeste ». La validation n’est pas sur ce que l’on sait faire mais sur sa capacité à le mettre en scène. Cela reprend la thèse de Jean Baudrillard « Nous ne sommes plus dans la représentation du réel, mais dans la simulation, un monde où les signes produisent le réel » (La société de consommation, 1970). Cette simulation ou théâtralisation de la vie professionnelle a une conséquence intéressante, l’individu peut cesser d’être un « acteur dans une pièce dont l’auteur est un autre » (Epictète) pour devenir auteur de ses compétences.
Dans cette horizontalisation des validations, l’expert doit se confronter au social, il ne suffit plus d’être savant, il faut être influent. L’idée même d’avoir des apprenants qui construisent et valident leurs compétences se traduit par la multiplication des évaluations et la fin des standardisations. Concrètement, comment s’y retrouver ? Par l’émergence d’influenceurs reconnus par le social et qui oriente le collectif, on peut parler de charisme numérique. Et cela change profondément la nature de l’autorité et repositionne les experts canal historique qui doivent pour garder prise avec le réel accepté de confronter leur réalité à celle de l’opérationnalité et de la réputation. Comme le suggère Bernard Stiegler, nous sommes passés à un régime où les algorithmes de visibilité sélectionnent des figures de proue qui orientent les followers et structurent de nouvelles hiérarchies de savoir. « Le savoir n’est plus ce qui se transmet par l’institution, mais ce qui fait autorité par l’adhésion technique et sociale » (La société automatique, 2015). « La visibilité et la reconnaissance par les pairs deviennent les véritables critères de hiérarchisation dans les réseaux sociaux » (Sébatien Broca, Utopie du logiciel libre, 2013).
Une société plus agile émerge autour de prescripteurs de compétences qui court-circuitent les lenteurs administratives des diplômes. L’économie des preuves doit se socialiser. Amartya Sen propose de le faire avec sa notion de « capabilités ». La capabilité est « la liberté réelle qu’a une personne de choisir entre différentes combinaisons de fonctionnements » (L’économie est une science morale, 2003). Il ne s’agit plus seulement d’accumuler des signes comme les badges ou les diplômes, mais de transformer les ressources en une liberté d’action effective au sein du marché du travail. La validation n’est plus un moyen comme dans la verticalité ou l’horizontalité, mais une fin. Une validation n’est opérante que si l’environnement social permet sa conversion en opportunité réelle. L’enjeu pour les responsables de formation est de construire un système qui articule la validation verticale, horizontale et l’individu. Faire en sorte que la capabilité permet à l’individu de construire sa propre identité professionnelle en dehors des pairs et des experts. Faire de ce système qui fragmente non pas un système de précarité, mais un levier d’émancipation choisie.
La guerre des validations a commencé et est le symptôme d’une recomposition profonde de notre société. Cette guerre n’oppose pas que deux histoires celle verticale qui stabilise les identités par un titre souverain et celle horizontale qui dissout la compétence dans une liquidité permanente. Nous assistons à l’entrée dans une nouvelle ère économique, l’ère du simulacre qui n’est pas une tromperie, mais une capabilité. Cette économie du simulacre est la faculté pour chaque individu de devenir le réalisateur de sa propre narration professionnelle. Reste à apprendre à construire son propre chemin de la preuve au service d’un projet de vie. Il y a un risque, l’effet Mathieu, comme le disait le sociologue Robert Merton, « on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ». Ceux qui ont déjà un capital culturel sauront naviguer dans la construction d’un professional branding. Là où les invisibles ne maîtriseront pas les codes de la réalisation. C’est un travail républicain au sens historique du terme, garantir à chaque individu les mêmes chances de maîtriser les outils du charisme numérique et l’agilité réticulaire. La guerre des validations est un chemin pour construire la validation sociale de demain.
Fait à Paris, 21 avril 2026
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