Le CPF au crépuscule ? Quand une politique de moyen rencontre une exigence de résultat

par | 17 février 2026 | Juridique, Philosophie

Le Compte Personnel de Formation a 12 ans, l’âge de l’adolescence. La promesse d’une émancipation initiale s’est doublée en 2018 d’une promesse d’un « Big bang » de la formation. Aujourd’hui, l’ambition première a moins de superbes : on grignote une franchise en 2024, en 2026, on plafonne la possibilité donnée aux titulaires du compte de dépenser son CPF. Face au panache de début, c’est le pinaillage comptable qui semble prendre le dessus. « Le petit sous » disait Michel Piccoli dans « Le sucre » (1978). Avec le recul du temps, qu’en est-il de ce dispositif qui a tant promis ? Que faut-il en penser pour l’apprenant, mais aussi pour les entreprises ? Et surtout, si l’on se projette quel sera l’avenir de ce dispositif daté ? Faut-il y voir le début de la fin d’un outil qui aurait fait son temps ? Prenons le temps de la réflexion pour se faire une idée.

1, La naissance du CPF

La formation a toujours été considérée comme une formation collective, ce n’est qu’avec la loi du 24 février 1984, que le Ministre du travail et de la formation professionnelle, Michel Delebarre instaure le Congé Individuel de formation. Mais c’est le 04 mai 2004, que le ministre du travail François Fillon, créa le DIF, Droit Individuel de la Formation. « La création d’un droit individuel à la formation de 20 heures par an, cumulable pendant 6 ans, utilisable avec l’accord du chef d’entreprise. Ce nouveau droit, lié à l’individu, permet la mise en œuvre d’une assurance formation à son bénéficiaire » (Déclaration devant Conseil national de la vie lycéenne, 8 avril 2005). La DARES estime en 2014, que 4,2 % des salariés avait mobilisé leur DIF (« Le droit individuel à la formation : une mise en place progressive et inégale selon les entreprises »), n’ayant pas d’indicateur consolidé, si l’on généralise le chiffre à l’ensemble des salariés cela représentait 1,05 millions de bénéficiaires du DIF en 2014.

Le Compte Personnel de Formation va plus loin avec la loi du 5 mars 2014 qui l’initie. Michel Sapin, Ministre du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social, déclarait : « Le Compte personnel de formation est désormais attaché à la personne, et non plus au contrat de travail, permettant à chacun de l’utiliser en toute autonomie pour se former tout au long de sa vie professionnelle » (Déclaration au Sénat, 18 février 2014). Il s’agit comme pour le DIF d’heures mobilisables. Ce n’est qu’avec la loi du 05 septembre 2018 que le compte est monétisé et la Caisse des Dépôts et Consignation se voit confier la gestion de la plateforme « Mon compte formation » qui ouvre au 1er janvier 2019. La volonté affichée de Muriel Pénicaud, Ministre du travail, de réaliser un « Big bang de la formation » : tous les salariés se verront crédité de 500 € par an plafonné à 5 000 €. « La bataille mondiale de la compétence est engagée », il ne fallait pas « réformer à la marge ».

Cette autonomie de l’apprenant est au cœur de la « doctrine de l’émancipation ». Elle est complétée par le Conseil en Évolution Professionnelle (CEP), créée en 2013, outil gratuit d’accompagnement visant à éclairer le choix de l’individu face à une offre pléthorique. Pour la sociologue Josiane Paddeu, cette mutation transforme l’apprenant en un « investisseur de son propre capital humain », désormais responsable de son employabilité (CEREQ Formation emploi, 2023). Le référentiel de Josiane Paddeu est bien celui de Gary Becker et la théorie du capital humain : l’apprenant est le décideur de son devenir maintenant que la barrière financière est amoindrie et que l’information du domaine des possibles est disponible. Le CPF monétisé ne se contente pas de donner un droit à l’apprenant comme le DIF, il lui confie la charge d’entretenir et de développer ses connaissances et ses compétences. On passe de l’individualisation à la responsabilisation de l’apprenant.

2, L’actualité du CPF

On peut relever deux actualités une plus brûlante que l’autre. Le décret n° 2024-394 du 29 avril 2024 annonce une franchise de 100 € pour toute formation CPF avec une exonération pour les demandeurs d’emploi par exemple. En 2026, le montant est de 103,20 €. L’idée est de responsabiliser l’acheteur de formation. La mise en œuvre est effective à compter du 2 mai 2024. C’est le Ministre délégué chargé des comptes publics, Thomas Cazenave, qui donne l’explication de la mesure : « La participation obligatoire vise à impliquer davantage chaque titulaire dans le financement de sa formation, pour renforcer la responsabilisation et l’efficacité des dépenses publiques ». Il s’agit bien d’une décision comptable et non une décision du ministère du travail. Pour les Bilans de compétences, certains estiment une baisse de 10 % en mai, 30 % en juin et 16 % en juillet 2024 (AG consulting, 2 septembre 2025). Le signal prix a fonctionné.

La seconde actualité est celle du plafonnement du CPF, un décret qui devrait sortir incessamment. Trois décrets devraient encadrer l’usage du CPF avec la définition d’un plafond suivant les activités : 1 500 € pour les certifications issues du Répertoire spécifique, 1 600 € pour les bilans de compétences et 900 € pour le permis de conduire. Les certifications inscrites au RNCP échappent à ce plafond. Autrement dit, même si la capitalisation individuelle est de 5 000 €, l’apprenant ne pourra solliciter que 1 500 € pour une action de formation non RNCP. Cela, est-il si gênant ? On pourrait répondre que non vu que la dépense moyenne de CPF est de 1 384 en 2026. En moyenne, cela n’est pas gênant. Une formation limitée à 1 500 € ne conduit qu’à des transformations à la hauteur de cette somme donc rien de disruptif. Le plafonnement est une remise en cause de la liberté donnée aux apprenants sans aucune légitimité autre que comptable.

Pour avoir une vision plus globale, il faut penser le système. Selon la Caisse des dépôts et consignations en 2024, 1,4 millions de personnes ont été formées avec le CPF. C’est plus que l’année précédente 1,3 millions, mais moins qu’en 2021 1,9 millions, qui est le point maximum depuis la création (https://politiques-sociales.caissedesdepots.fr/actualites/le-bilan-dactivite-2024-est-en-ligne ). Tout dépend du référentiel, soit, c’est une progression, soit, c’est un trend baissier. A chacun son idée. Restons sur 1,4 millions d’utilisateur de CPF, pour une population active de 30,5 millions, cela représente 4 ou 5 % de la population formée par le CPF. Autrement dit, pour former toute la population, il faudra plus de 20 ans. Le Big bang promis n’est pas au rendez-vous. La révolution systémique devient une réforme paramétrique au mieux. Le fonctionnement de la plateforme CPF est problématique, et c’est sans approfondir la qualité et l’orientation des formations choisies.

3, L’avenir du CPF

Si l’on poursuit la logique comptable du CPF, il est intéressant de s’occuper d’une analyse coût bénéfice. Le CPF coûte 1,9 milliards d’euros en 2025 et 2 milliards en 2024. Le sommet des dépenses CPF avait été atteint en 2021 avec 2,7 milliards. Si l’on connaît bien le montant des dépenses, la notion de profit n’est pas explorer. A quoi sert le CPF ? Le CPF est piloté par des métriques telles que le nombre de dossiers, les montants engagés ou le taux d’utilisation, autrement dit les moyens et non les résultats. Il n’existe pas d’indicateurs d’impact : on pourrait corréler l’usage du CPF avec le retour à l’emploi, ou la progression salariale ou la transformation professionnelle. Quel que soit le choix des métriques d’impact, sans métrique d’impact, on ne peut dire à quoi sert le CPF. Et c’est bien ce qui fait défaut, on ne sait pas. Si l’on reste dans une logique comptable, ce serait une belle économie de supprimer un outil qui ne sert à rien, ou alors il lui faut trouver une efficacité sociale.

Si l’on revient à l’origine, l’idée du CPF était une idée assez fine car elle prenait en compte une tendance sociologique forte, la montée en puissance de l’apprenant-roi. En lui donnant les moyens de ses ambitions, la politique de formation accompagnait une désintermédiation de la formation rapprochant directement l’apprenant avec la formation. Mais cette idée a été rattrapée par la culture administrative de la formation qui non seulement a étouffé cette idée initiale par des process rigides, mais surtout qui cesse d’écouter les nouvelles formes de formation. Aujourd’hui, avec le numérique de nouvelles formes voient le jour : que ce soit le shadow learning, l’apprentissage sur des plateformes gratuites, l’intelligence artificielle,… Tout cela désintermédie le processus canal historique de la formation. Les apprenants gagnent une liberté de choisir son type de formation sans avoir besoin de passer par les dispositifs administratifs ou même ceux des entreprises. Pourquoi demander une formation CPF de langue (3ème motif d’usage du CPF) si l’on peut l’avoir gratuitement avec Chat GPT ?

La question du CPF n’est pas tant une question de l’outil qu’une question de l’usage. Si la politique choisit légitimement d’accompagner ou non une évolution sociologique, la culture de la formation doit être pilotée. Il ne s’agit pas ici de critiquer l’administration de la formation, mais sa bureaucratie au sens de Michel Crozier (La phénomène bureaucratique, 1963) : entretenir un outil sans finalité. Depuis Napoléon et la culture du résultat, la tradition administrative a été de piloter par objectif social. Le phénomène bureaucratique est d’oublier l’objectif social pour ne garder que l’outil. Ne faire un outil qui coûte 2 milliards par an n’a d’intérêt que celui qu’on définit, à condition de le définir. Le CPF est un outil sans tête. Et pourtant, les enjeux sont nombreux et la plateforme un très bon outil de structuration du marché de la formation, elle est en potentiel un Amazon de la formation, à condition d’avoir un objectif et de le faire vivre avec une politique spécifique de la learning data.

Ce que montre le CPF, c’est qu’une idée aussi brillante soit-elle, nécessite un pilotage par les résultats. Le DIF qui a été un outil qui aura duré 10 ans de 2004 à 2014, en quoi le DIF a amélioré la formation de la main d’œuvre ? On ne le saura pas, pas plus que le CPF qui a dépassé ses 10 ans, faute d’indicateur de résultats. C’est une réforme profonde de la dépense publique qu’appelle le CPF. La Loi Organique relative aux Lois de Finance (LOLF), le 1er août 2001, proposait de « passer d’une culture de moyen à une culture du résultat » (Alain Lambert, rapport de la LOLF au Sénat). Associer « des objectifs précis, arrêtés en fonction de finalités d’intérêt général, ainsi que des résultats attendus et faisant l’objet d’une évaluation ». Sans d’une telle réforme, le CPF restera un outil qu’on laissera aux mains des comptables faute d’y voir une véritable politique publique au service des apprenants et des entreprises. Pas de « Big bang » de la formation sans un pilotage de la dépense publique qui fasse sens.

Fait à Paris, le 17 février 2026

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