Le jaune budgétaire 2026, 56,6 milliards d’euros pour une politique sans stratégie

par | 12 mai 2026 | Économie, Juridique, Philosophie

Comme chaque année le Jaune budgétaire est diffusé dans le cadre du Projet de Loi de Finances par la Dares, sa publication a eu lieu le 12 février 2026 (https://dares.travail-emploi.gouv.fr/donnees/le-jaune-budgetaire-sur-la-formation-professionnelle). Le Jaune n’est pas adopté puisqu’il s’agit d’une annexe informative au PLF. Traditionnellement, le Jaune est déposé en septembre ou en octobre de l’année N-1 pour une année N, sa publication tardive s’explique par les difficultés parlementaires que la France connaît depuis la dissolution du 9 juin 2024. S’il fallait retenir un seul chiffre, ce serait 56,6 milliards d’euros consacrés à formation professionnelle, regroupant les entreprises et les administrations. Par rapport au Jaune 2025, il y a une croissance de l’investissement passant de 55,3 à 56,6 soit une hausse de 2,4 % entre les deux exercices. Ce chiffre masque cependant une réalité changeante, c’est la raison pour laquelle il est nécessaire de désagréger cet indicateur pour voir au plus près des choses.

1, Les grands axes du Jaune 2026

56,6 milliards d’euros, ce chiffre n’est pas toujours celui présenté dans le PLF préférant un périmètre restreint ou dépenses publiques stricto sensu de 33,0 milliards, c’est-à-dire hors des dépenses directes des entreprises et de la fonction publique, ce qui est assez logique pour le budget de l’Etat. Si le montant est quasi-stable passant de 32,9 à 33 milliards, il existe des tendances sous-jacentes assez divergentes : l’Etat baisse son engagement de 3,5 % avec la baisse des dépenses de formation des demandeurs d’emploi hors CPF et la non-reconduction du FNE formation ; les régions baissent leur dépense comme les organismes de service public France Travail, AFPA. Alors, ce qui augmente, ce sont les OPCO, le CPF ainsi que les formations sanitaires et sociales. Ce glissement de la baisse des dépenses de l’Etat et des régions au profit des dépenses de formation sanitaires et sociale relève moins d’une politique délibérée de priorisation que d’une bureaucratisation, au sens de Michel Crozier, un système qui s’autorégule par sédimentation et non par intention.

L’apprentissage reste la priorité affichée. Le montant des dépenses d’apprentissages de l’ensemble de financeurs représente 16 milliards financés majoritairement par les OPCO 54 % puis l’Etat avec les aides et les exonérations 39 %, puis les régions 1,6 % et les organismes du service public 1,4 %. Qu’est-ce qui a changé ? Si le Jaune 2025 montrait que l’Etat et les Région cofinançaient l’apprentissage avec les OPCO, le Jaune 2026 montre que l’Etat et les Régions se désengagent progressivement au profit des OPCO financés par la contribution des entreprises puisqu’il représente plus de 50 %. On assiste à un transfert de charge du public vers le paritaire. Ce transfert n’est pas tant le fruit d’une politique sociale particulière que la résultante arithmétique des contraintes budgétaires. L’objectif du million atteint en 2023 n’est plus à l’ordre du jour, il s’agit plutôt de pérenniser le financement de ce dispositif dans une période d’optimisation avec des conditions de plus en plus difficiles pour obtenir les aides, comme par exemple l’aide à l’embauche qui passe de 6 000 € à 5 000 pour les entreprises de moins de 250 salariés et de 2 000 pour celles de plus ou la suppression des exonérations salariale des apprentis.

Le CPF deuxième marqueur de la politique de formation professionnelle du gouvernement, France compétence a versé 1,84 milliards au titre du CPF en 2024. Que peut-on en dire ? Que depuis son pic historique de 2021 avec des dépenses de 2, 636 milliards, le chiffre n’a cessé de baisser pour atteindre 1,84 milliards en 2024 et une stabilisation prévue pour 2025, soit une baisse de plus de 30 %. Le reste à charge de 100 € instauré en mai 2024 et le plafonnement février 2026 devrait poursuivre la baisse tendancielle de l’usage du CPF. En 2024 comme en 2025 le montant des dossiers est de 1,4 millions. Si l’on compare avec une population active de 30 millions de membres, cela fait un taux de couverture annuel de 4,67 %, autrement dit, il faudrait plus de 20 ans pour former l’ensemble de la population active. On se doit de rajouter que le nombre d’organisme de formation référencés ne cesse de baisser passant de 21 000 en 2021 à 13 700 en 2024, soit une baisse de 35 %, un organisme sur trois a disparu du catalogue en 3 ans. On peut rappeler qu’il existe plus de 150 000 organismes de formations déclarés et que leur nombre de cesse de croître. Plus les organismes sont nombreux moins ils sont présents sur la plateforme du CPF. Autrement dit, pour les usagers comme pour les prestataires, le dispositif réduit son périmètre.

2, Les commentaires analytiques

Le Jaune 2026 confirme, par son architecture même, une tendance déjà diagnostiquée dans l’édition précédente : la dépense publique en formation s’est enfermée dans un « phénomène bureaucratique » (Michel Crozier, 1963), une organisation qui optimise ses processus internes au détriment de son utilité sociale. Si l’on reprend les intitulés du document, on comptabilise les financeurs (Partie 3), on décrit les interventions (Partie 4), on recense les organismes (Partie 5) et on présente les contrôles (Partie 6). En revanche, on ne mesure pas l’impact. La Loi Organique relative aux Lois de Finances (LOLF) de 2001 avait pourtant inscrit la notion de performance comme obligation légale des lois de finances, renforcée par la loi du 15 avril 2009. Vingt-cinq ans après la LOLF, le Jaune reste un bilan comptable, non un tableau de bord stratégique. Les dépenses des entreprises (dépensées directe et dépenses intermédiées -OPCO-) représentent 29,3 milliards, soit une augmentation de 2,8 % par rapport à l’année passée. Mais le rapport ne précise pas s’il s’agit d’une bonne chose dans un environnement fortement teinté d’IA ? Est-ce suffisant ou non ? Pas de mesure d’impact.

Prenons un autre exemple pour illustrer le décalage entre l’effet d’annonce et l’exécution. La réforme du 21 décembre 2022 de la Validation des Acquis de l’Expérience annonçait l’objectif de 100 000 VAE à l’horizon 2027. 3 ans avant l’échéance, on en est encore à 19 000 candidats totalement validés. Si l’on tient compte des candidats recevables hors les Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (qui a du mal à transmettre régulièrement), on obtient 59 000 dossiers recevables, pour 33 000 présentés devant jury et 19 000 reçus. Si l’on tient compte des taux de réussite partielle, on passe de 58 % à 85 %. Même si tous les dossiers déposés étaient reçus, on n’atteint toujours pas les 100 000. On a donc bien un écart et pas de politique de pilotage des écarts. Et même la notion d’objectif est sujet à interrogation : 100 000 pour une population active de 30 millions cela fait 1 pour 300, contre 1 pour 1000 à l’époque. Mais pourquoi 100 000, et pas 300 000 qui font aussi un chiffre rond ? Et quel impact sur les diplômes existants, ne risque-t-on pas d’assister à un phénomène de déclassement ? Cela sera-t-il plus préjudiciable ou profitable pour l’économie ? Pas d’étude, pas d’impact.

La formation des personnes en recherche d’emploi. On peut noter qu’en 2024 le taux de chômage s’établit en augmentation par rapport à fin 2023 et pourtant les bénéficiaires de l’ARE-F, allocation chômage pendant la formation a baissé de 6 %. Plus y a des chômeurs moins on les forme. Autrement dit, la baisse des dépenses de formation n’est pas corrélée au marché du travail, mais à un désengagement non coordonné de France Travail, de l’Etat, de l’AGEFIPH et du POEC, chaque acteur prend des décisions d’optimisation budgétaires dans son propre périmètre sans coordination avec la politique des autres. La démarche comptable s’impose sans tenir compte des conséquences politiques de l’ensemble du système. On peut noter que le CPF semble jouer le rôle d’amortisseur : le CPF non cofinancé par France Travail progresse de 13 % et représente 31 % des entrées en formation de demandeurs d’emploi. Le CPF devient un substitut au moment où il se bureaucratise au point de standardiser des formations de moins en moins adaptées à une quelconque stratégie d’ajustement des compétences. Mais l’objectif est atteint, le coût pour l’Etat est comptablement réduit.

3, Comment aller plus loin ?

Trois chantiers ou trois questionnements s’imposent à la lecture du Jaunes 2026. Le premier est celui de la mesure d’impact. La France dispose d’une infrastructure statistique remarquable avec des institutions comme la DARES, la DGEFP ou les DREES qui produisent des données de stock et de flux de grande qualité. Or, le Jaune ne permet pas de croiser ses données avec des indicateurs de résultat comme l’évolution salariale des bénéficiaires du CPF, le taux d’insertion durable des apprentis par secteur et par territoire, ou encore l’effet de la VAE sur la trajectoire professionnel comparé à une formation initiale équivalente. Ces mesures existent dans la littérature économique du travail avec des institutions comme l’OFCE, l’IPP –Institut des Politiques Publique- ou le CEREQ, mais elles n’alimentent pas le pilotage budgétaire. Le divorce entre la recherche et la décision publique est un choix politique de piloter par les flux plutôt que par les finalités, une logique bureaucratique qui empêche de répondre à la question de fond : quelle qualification de la population, au service de quelle vision du travail et de la compétitivité de la France à l’horizon 2035 ou plus.

Le deuxième chantier est celui de la gouvernance de l’écosystème. Avec 44 000 organismes de formation certifiés Qualiopi, plus de 140 000 organismes de formation déclarés non certifiés et environ 300 000 entreprises qui organisent de la formation sans déclaration ni certification, le périmètre de la formation professionnelle est trois fois celui du Jaune. L’Etat ne contrôle via Qualiopi que 10 % de ce périmètre, son choix stratégique est alors soit de gérer ses 10 % en restant dans son couloir de nage, soit d’utiliser son 10 % comme levier d’Archimède pour orienter l’ensemble de l’écosystème. La logique par la qualité nécessite une stratégie et non une accumulation de dispositifs. L’absence de stratégie d’impact développe des travers administratifs comme la volonté d’augmenter les contrôles sur les process (145 donnants lieux à des sanctions financières, plus d’1 million d’euros par décision) ou le développement d’un marché de la sous-traitance due à Qualiopi (55 % des organismes de formation ont été sous-traitants d’un autre organisme, soit 6 points de plus par rapport à 2023). La bureaucratisation des organismes de formation doit être au service d’un projet, une politique de régulation par les résultats conditionnant les ressources.

Le troisième chantier est celui de l’EdTech, et particulièrement avec la montée en puissance de l’intégration de l’IA, dans la politique formative national. Le numérique apparaît en filigrane dans les dispositifs comme le FNE-formation, mais pas d’agrégation de synthèse pour montrer l’importance stratégique de la numérisation. La création d’un tel indicateur pourrait être un outil de visibilité sociale. On peut rappeler que dépenser 56,6 milliards d’euros par an sans avoir aucune Licorne dans l’EdTech, aucun Centaure, est l’illustration d’un monde hors sol, dépensant autant d’argent sans aucun résultat pour l’offre de formation. 56,6 milliards par an représentent une économie d’échelle suffisante pour développer une économie dans l’enfance de l’lA, et c’est sans parler de l’enseignement supérieur et de l’Education nationale qui pourraient étoffer le projet. L’absence de stratégie fait peser sur la dépense publique non seulement un biais social, mais aussi un entrisme bureaucratique. Créer des outils qui ne servent à rien stratégiquement pour ensuite créer les agents de déploiement, puis les contrôles indispensables au bon fonctionnement du déploiement… création d’une bureaucratie au moment où la formation et la transformation sont si nécessaires.

On peut toujours s’étonner de la construction d’informations en 2026 se fasse avec des chiffres de 2024. Effectivement, les données d’enquêtes statistiques CEREQ, DARES, BPF, les déclarations des OPCO, les remontées des Régions nécessitent des consolidations statistiques. Mais, à l’ère du numérique, la France, membre de l’Open Government Partnership, depuis 2013, pourrait se doter d’un outil 21ème siècle. 2024 permet d’analyser les résultats d’Elisabeth Borne, de Gabriel Attal ou de Michel Barnier, rien de François Bayrou ou de Sébastien Lecornu. On parle d’un monde qui n’existe plus. Cela illustre un enjeu beaucoup plus large la volonté de faire du Jaune un outil d’expert-comptable et pas un outil stratégique. Maurice Blondel avait une belle formule : « L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare ». Préparer l’avenir de 2026, c’est nommer les transitions en cours et d’y adosser des objectifs nationaux pour permettre le pilotage. Autrement dit, la comptabilité nationale n’a d’intérêt que lorsqu’elle est au service d’un projet politique, nous avons la comptabilité avec le Jaune 2026, reste à construire l’ambition nationale.

Fait à Paris, le 12 mai 2026

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