L’entretien professionnel devient l’entretien de parcours professionnel

par | 20 janvier 2026 | Juridique, Responsable de formation

La loi 2025-989 du 24 octobre 2025 a rebaptisé l’entretien professionnel en entretien de parcours professionnel. Qu’est-ce que cela change véritablement pour l’entreprise ? Que devient l’idée d’un dialogue régulier avec le salarié pour coproduire un parcours entre l’emploi d’aujourd’hui et les compétences de demain ? Que deviennent les promesses de l’entretien professionnel ? Qu’est-ce qui nécessitait de faire une réforme ou autrement dit, qu’est-ce qui n’a pas marché de la précédente réforme ? S’agit-il simplement de changer les mots pour ne pas avoir à changer les choses, et de donner l’illusion du changement ? Si l’entretien professionnel devient un parcours professionnel… s’agit-il d’un simple élément de langage ou d’un changement de mot qui fait écho dans la pratique des entreprises ? Que faut-il en penser ?

1, Du droit à la formation au droit au parcours

Le droit à la formation professionnelle est indissociable de l’idée de dette sociale. Depuis la loi du 16 juillet 1971, la formation est considérée comme un mécanisme de sécurisation des trajectoires liées aux transformations économiques. L’obligation de financement imposée aux entreprises ne relève pas seulement d’une logique économique, mais d’un compromis politique, la subordination salariale trouvait sa contrepartie dans la sécurisation des salariés. Cette obligation s’est traduite par une comptabilisation des métriques avec le nombre d’heures, de stages, le montant des budgets, mais la partie évolution des compétences, projection du salarié était marginale dans la pratique. C’est pour combler ce déficit que la loi du 5 mars 2014 a vu le jour. Le législateur a judiciarisé une attente sociale déjà formulée par les partenaires sociaux.

Cette loi est un tournant décisif pour la doctrine. Pour la première fois, le Code du travail impose un entretien distinct de l’évaluation, un entretien consacré aux perspectives d’évolution professionnelle. Le texte reconnaît que la carrière ne se réduit ni à la performance immédiate, ni à la simple adaptation au poste de travail. L’entretien professionnel devient une obligation tous les deux ans, avec un état des lieux récapitulatifs tous les six ans destiné à vérifier que le salarié ait effectivement bénéficié d’au moins une action de formation non obligatoire, d’une progression salariale ou d’une certification. A défaut, l’employeur encourt une sanction : un abondement au Compte personnel de formation de 3 000 € par salarié concerné, pour les entreprises d’au moins 50 salariés. Selon une étude de la Caisse des dépôts, les abondements correctifs, entre 2020 et 2023, atteindrait 175 millions d’euros (Etude 44 du 18 juin 2025). Ce qui n’est pas neutre. Et c’est sans évaluer les abondements qui n’ont pas été faits et qui auraient dû être faits.

Bien des voix ont souligné l’ambivalence du dispositif : le droit qui protège tend à se formaliser pour devenir bureaucratique au sens de Michel Crozier. Cette capacité qu’a un dispositif à devenir autocentré et qui perd son usage initial. L’entretien professionnel, eu égard au risque de sanction devenait un indicateur de l’employeur à respecter ou non son obligation sociale. Dit différemment l’entretien professionnel est devenu un impôt, étymologiquement, pour ne pas subir la sanction afférente. L’entretien perd ainsi sa promesse initiale, un outil de dialogue sociale pour permettre au salarié de se projeter, pour reprendre la terminologie de la littérature, un outil d’émancipation salariale. L’entretien espace de parole est devenu un espace de contrôle, non pas du candidat, mais de l’entreprise dans le respect de son obligation.

2, La réforme du 24 octobre 2025

Le nouveau dispositif remanie les rythmes : information à l’embauche, entretien la première année, entretien tous les quatre ans et un état récapitulatif tous les huit ans. On remet en perspective le dispositif, en démaillant la loi de 2014. Les législateurs y voient une démarche positive, qui s’illustre par le changement de nom avec la notion de parcours professionnel, il consacre une vision dynamique de l’entretien, c’est un rééquilibrage de la promesse initiale au profit de la prospective. On peut noter que la philosophie du droit reste la même avec l’idée qu’un droit au dialogue sans sanction, n’est pas un droit effectif. Dans cette doctrine, l’entretien obligatoire est sécurisé par une conséquence financière automatique, toujours de 3 000 € pour tout manquement à l’obligation légale et non pas à un quelconque contentieux du salarié.

Les mêmes causes amenant les mêmes effets, le dispositif remanié risque de souffrir de ce que Jean-Emmanuel Ray appelle « une logique de sécurisation du risque social par la procédure ». L’entretien resterait ainsi un impôt social et l’entreprise aura comme obligation de stocker les justificatifs du respect de la conformité en vue d’être produit en cas de contrôle administratif ou de contentieux prud’homaux. De nombreuses études montrent la montée en puissance des logiques bureaucratique, mais aussi les limites des dispositifs de contrôle. L’inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) a publié un rapport approfondi qui montre que le contrôle dans la formation est émietté et peu coordonné, ce qui fait qu’on justifie plusieurs fois la même chose, et que surtout les procédures de conformité n’assure en rien, loin s’en faut, une efficacité dans l’accompagnement réel du parcours (Rapport sur la qualité de la formation professionnelle, 2024).

La promesse sociale se heurte à la réalité de l’opérationnalité. Et pourtant, l’idée est belle : faire de l’entretien de parcours professionnel un outil de gestion des carrières qui intègre une perspective plus longue avec des politiques de mobilité interne, de reconversion ou de gestion des âges. Jacques Freyssinet considère que les dispositifs de formation et d’accompagnement ne peuvent produire d’effets durables que s’ils sont articulés à une vision anticipatrice des trajectoires professionnelles et des transformations du travail. « Les évolutions du marché du travail montrent que les politiques de formation doivent être pensées comme des dispositifs de coordination des parcours professionnels et non comme de simples instruments de qualification statique » (Négocier l’emploi, 50 ans de négociations interprofessionnelles sur l’emploi et la formation, 2010). La réforme du 24 octobre 20025 encourage clairement cette lecture stratégique de l’entretien professionnel, sans stratégie claire des compétences cible, l’entretien retrouvera sa dimension bureaucratique.

3, Que peut-on en penser ?

La jurisprudence sociale n’a cessé de rappeler que l’obligation de formation et d’adaptation constitue une obligation permanente pour l’employeur. L’entretien de parcours professionnel n’est pas une fin en soi, son exécution n’est pas un dédouanement à l’obligation de maintien de l’employabilité. La Cour de Cassation dans un arrêt du 5 juin 2019 rappelle que l’employer « doit assurer l’adaptation des salariés leur poste de travail et veiller au maintien de leur capacité occuper un emploi ». L’absence de formation, malgré l’évolution des fonctions occupées, a été retenue comme un manquement, indépendamment de l’existence formelle d’entretiens. L’entretien professionnel, ne suffit pas en lui-même, il doit s’inscrire dans le cadre d’une politique d’accompagnement objectivable par des faits précis comme par exemple le nombre de formations suivies, les mobilités proposées ou les certifications engagées.

Selon l’enquête DEFIS conduite par la DARES (publié en 2019, sur une période de 2015 à 2016), 57 % des salariés présent depuis au moins 2 ans déclarent avoir bénéficié d’un entretien professionnel. Le taux monte à plus de 70 % dans les entreprises de plus de 300 salariés, mais tombe sous les 45 % pour les entreprises de moins de 50 salariés. Comme quoi la taille a son importance pour la réalisation de cette obligation. Mais, plus important, seulement 37 % des salariés ayant effectués un entretien professionnel estimes que l’entretien a eu un effet positif, autrement dit 63 %, deux tiers, considère que cela ne sert à rien, pire cela peut être négatif. Le problème de l’entretien qu’il soit professionnel ou de parcours professionnel n’est pas tant sa diffusion que sa capacité à produire des effets. L’entretien de parcours professionnel n’aura de l’impact que s’il s’inscrit au sein d’une stratégie plus large que sa simple existence.

On peut d’ailleurs s’interroger sur les résultats des enquêtes qui poussent un comportement d’autocensure de la part des salariés, soucieux de ne pas formuler des projets qui pourraient paraître déloyaux envers l’entreprise. Alain-Frédéric Fernandez estimait que seulement 4 % des salariés venaient avec un projet professionnel. Dans un monde que l’on dit, disruptif, en pleine mutation, la démarche projective des salariés a de fortes chances de se transformer en une démarche opportuniste, challengeant ainsi l’entreprise pour qu’elle soit force de proposition pour engager l’entretien. Sur la définition même de l’entretien, il ne s’agit pas de seulement de proposer, mais aussi de marketer la proposition. Le marketing, c’est donner envie, autrement dit l’entretien de parcours professionnel devient aussi un outil de marketing social et de fidélisation, si l’on veut passer de sa réalisation à un quelconque passe à l’acte.

La réforme du 24 octobre 2025 propose une évolution qui s’inscrit dans la tradition de l’entretien professionnel. C’est un choix politique entre la promesse d’émancipation du salarié et la gouvernance stratégique de l’entreprise, une volonté de protection des individus dans le cadre d’une rationalisation des entreprises. Ce qui peut surprendre, c’est qu’aucune enquête d’impact de l’entretien professionnel n’a été émise permettant ainsi de dégager des métriques qui non seulement assurerait le pilotage, mais surtout permettent la redéfinition d’objectifs. Rien. Il s’agit de faire des lois pour faire des lois dans le cadre d’un paradigme juridique donné. En période de mutation, on pourrait espérer une autre gouvernance sociale qui permettrait de mettre en œuvre des métriques pour comprendre, et ainsi apprendre de ses erreurs. Comme quoi l’usager apprend le droit, mais le droit n’apprend pas de l’usager…

Fait à Paris, le 20 janvier 2026

@StephaneDIEB, pour vos commentaires sur X

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