Le 05 mars 2025, la Commission européenne a présenté l’Union des compétences, comme nous l’avons vu dans un article précédent (https://affen.fr/juridique/lunion-des-competences-le-nouveau-pari-europeen/ ). Ce fut une action phare lancé pendant les 100 jours de la nouvelle Commission von der Leyen, appelé aussi von der Leyen 2. Qu’est-ce qui est stratégique dans cette décision ? L’Europe est confronté à une crise des compétences d’une ampleur nouvelle : 80 % des employeurs peinent à recruter les profils dont ils ont besoin (Eurofound, septembre 2024), 42 professions sont officiellement déclarées « en pénurie » par la Commission et le Vieux Continent devrait perdre 1 million de travailleurs par an jusqu’en 2050 sous l’effet du vieillissement démographique, selon l’Institut Egmont repris par Eurostat. L’Europe de la formation est orientée vers le marché du travail, vers l’employabilité. Un an après son lancement, que peut-on dire de cette nouvelle construction européenne ? Faut-il craindre cette nouvelle politique de la formation ou y voir une réponse à une situation stratégique pour l’ensemble de l’Union ?
1, L’anatomie d’une urgence
80 % ou 4 entreprises sur 5 déclarent éprouver des difficultés de recruter du personnel qualifié. Cela se retrouve dans le taux de vacance de l’emploi, la proportion des postes demeurés vacants, il avait atteint un niveau historique au quatrième trimestre 2022 de 3,1 % dans la zone euro, contre 1,7 % sur la période 2013-2019, soit une progression de 65 % en moins d’une décennie, même si l’on assiste à une décrue pour se stabiliser autour de 2 % en 2025, le chiffre reste significatif. En 2024, 77 % des entreprises de l’UE déclarent que ces pénuries constituent un obstacle direct à l’investissement à long terme. L’Union des compétences pourrait être une réponse à cette situation. Approfondissons la situation : la notion économique d’inadéquation est une inadéquation quantitative, c’est-à-dire qui désigne un simple manque de travailleur dans un secteur, cela relève plus d’un problème démographique ou migratoire que d’un problème de formation. Là où l’inadéquation qualitative recouvre effectivement un écart entre les compétences détenues et les compétences requises, ce qui pose un problème de formation pour partie, mais aussi des conditions de travail. L’agrégation de ces deux déterminants masque des réalités plus ou moins formatives. L’urgence de l’Union est plus politique au sens noble qu’économique.
La situation reste toutefois problématique particulièrement au regard des compétences numériques. Le rapport de Mario Draghi intitulé « La compétitivité européenne, un nouveau départ pour l’Europe » (9 septembre 2024) place la compétence comme un obstacle structurant à surmonter, il parle de « déficit de compétences » comme de la fragmentation du marché, l’insuffisance du financement en capital-risque ou les lourdeurs réglementaires. La Commission a choisi d’engager le chantier des compétences sans doute plus facile politiquement à mener que les autres. Cette surpondération fragilise le lien entre compétences et compétitivité. L’Union des compétences n’arbitre pas entre trois modèles en présence : l’école libérale qui prône la flexibilité du marché du travail pour permettre une meilleure allocation des compétences existantes ; l’école keynésienne qui plaide pour un investissement public massif, comme le rapport Draghi, et l’école ordo-libérale, dominante en Allemagne qui insiste sur les institutions intermédiaires comme les branches professionnelles ou les chambres de commerce. « Gouverner, c’est choisir » disait Pierre Mendès France (Assemblée nationale, 1953).
La France occupe dans ce paysage une place particulière. Si l’on reprend l’enquête PIAAC 2023 de l’OCDE, publiée par la DARES et la DEPP, la France obtient 255 points en littératie, 257 points en numératie et 248 en résolution de problème, soit respectivement 6, 7 et 3 points en dessous des moyennes de l’OCDE (261, 264 et 251). Si les écarts sont modestes, ils sont en constante aggravation depuis 2012. C’est plus la trajectoire qui peut inquiéter et qui nous place dans la mauvaise partie du classement. Le paradoxe est que la France comme l’Allemagne est le pays qui investit le plus dans la formation professionnelle 56,6 milliards en 2024, plus la France investit moins ses résultats PIAAC sont bons. « Ce paradoxe de la dépense sans résultat a été régulièrement documenté par la Cour des comptes dans son rapport de 2023 sur la formation professionnelle, qui pointe « une dépense considérable dont les effets sur la montée en compétences des actifs les moins qualifiés reste insuffisamment probants » » (Centre d’études de l’emploi et du travail, 2023). Ce paradoxe de la dépense sans résultat peut être expliqué par le travail de l’économiste Philippe Askenazy sur la création de rentes captées (Tous rentiers, 2016). La question de l’Union des compétences à ceci de cathartique qu’elle n’est que le reflet de notre propre construction.
2, La gouvernance européenne des compétences
Pour comprendre la gouvernance de l’Europe, il faut remonter à la Méthode Ouverte de Coordination (MOC), inauguré au Sommet de Lisbonne du 24 mars 2000 et qui a servi pendant un quart de siècle de principal instrument de la politique européenne en matière de formation. Le principe de la MOC est que puisque la formation est une compétence qui appartient aux Etats membres, l’Union ne peut légiférer dans ce domaine. En revanche, elle peut fixer des objectifs communs, encourager les échanges de bonnes pratiques, publier des classements et des rapports pour inciter les Etats membres à la convergence. Le juriste Fritz Scharpf avait anticipé les limites du modèle : « La MOC produit des processus d’apprentissage, pas des politiques. Elle légitime l’observation mutuelle, pas la décision collective. Elle peut nommer les problèmes ; elle ne peut pas les résoudre » (Gouverner l’Europe, 2000). Aujourd’hui, l’analyse est toujours d’actualité, il parlait de « gouvernance sans gouvernement ». L’Europe est devenue un lieu de parole, non performative, elle fixe des objectifs ambitieux, mais n’a pas les moyens de piloter les écarts.
L’Union des compétences n’est pas un fédéralisme politique, c’est un fédéralisme administratif avec la multiplication des agences, des observatoires, des mécanismes de coordination qui crée l’apparence d’une gouvernance commune sans en produire les effets. Le Cedefop (Centre européen pour le développement de la formation professionnelle) produit depuis 1975 des analyses et des données sur les systèmes de formation. L’Autorité européenne du travail coordonne la mobilité des travailleurs. EURES facilite le recrutement transfrontalier. Le Cadre européen des certifications (CEC) tente d’harmoniser les niveaux de qualification. L’espace européen de l’éducation vise la convergence des systèmes scolaires. À cela, s’ajoutent désormais le Conseil européen des compétences, l’observatoire de veille stratégique, les académies européennes des compétences, et la future initiative de transférabilité des compétences. Se posent alors la cohérence et l’efficacité de cet empilement. « L’Europe ne peut construire une légitimité par la seule technocratie de la coordination. Elle a besoin d’une volonté politique commune, exprimée démocratiquement, pour que ces décisions soient acceptées par les citoyens » (Jürgen Habermas, Après l’Etat-nation, 2000).
La logique de l’Union des compétences avec ses compétences portables, transférable et certifiables par le marché est dans sa logique héritière d’une tradition libérale anglo-saxonne. En effet, c’est au Royaume-Uni, sous la mandature de Margareth Thatcher qu’ont été inventées les National Vocational Qualification (NVQ) premier système national de certification des compétences défini non par des contenus de formation, mais par des résultats en situation de travail, sans durée imposée, ni pédagogie prescrite. Ce modèle a explicitement inspiré le Livre blanc Cresson-Flynn, Enseigner et apprendre, vers la société cognitive (1995), puis le Cadre européen des certifications. Il est ironique de voir que l’Union européenne perpétue et généralise un modèle dont le pays fondateur n’est plus membre, Brexit oblige. Cette orientation suppose que l’individu est porteur d’un capital humain, cette tradition est étrangère à la tradition française qui privilégie une qualification collective négociée entre partenaires sociaux. Autrement dit, la compétence française ne se réduit pas à la seule compétence individuelle, comme Philippe Zarifian le montre sur les entreprises françaises dès les années 70 (Objectif compétences, 1999). L’harmonisation européenne conduit à des résistances en France qui considère que la formation est non réductible à son utilité économique.
3, Que peut-on en penser ?
L’idée de la compétence chez les Européens est donc celle des individus sur le modèle de la théorie du capital humain de Gary Becker. Cette idée dominante est source d’interrogations. Dominique Méda considère que cette notion est une construction idéologique récente : pour elle, la compétence n’est pas une qualité intrinsèque du travailleur : elle est le résultat d’une négociation sociale, d’une reconnaissance institutionnelle, d’une histoire collective. La réduire à un actif individuel, c’est atomiser ce qui était une relation (Le travail, une valeur en voie de disparition ?, 1995). Amartya Sen propose une autre alternative avec sa théorie des capabilités : ce qui importe n’est pas que les individus aient ou non des compétences, mais qu’ils puissent être en mesure de faire et d’être (L’idée de justice, 2010). Former quelqu’un ne consiste pas à lui transférer des compétences utiles au marché, mais d’élargir l’espace de ce qu’il peut accomplir comme être humain autonome et délibérant. L’Union européenne en promouvant un modèle de compétences portable opère un choix politique, sous couvert de technicité, sans qu’il n’y ait eu de débat démocratique pour arbitrer. Cela peut être problématique.
Que dire d’autres ? L’Union des compétences affiche une ambition universaliste pour l’ensemble des pays membres, mais il existe des divergences qui posent problème. Si l’on suit Eurostat (AES, 2022), la Suède affiche le taux de participation à la formation des adultes le plus élevé de l’Union avec 70 %, alors que la Roumanie stagne autour de 6, 7 % depuis 2016. Un rapport de 1 à 10 qui traverse les décennies et ceci malgré les ressources du Fonds social européen et autres institutions d’investissement. Les fonds européens bénéficient structurellement aux populations qui investissent le plus dans la formation professionnelle. C’est ce qu’on appelle l’effet Mathieu dans la parabole des Talents : « A celui qui a, on donnera encore, et il sera en abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a » (Mathieu 25, verset 29). La politique universaliste de l’Union, par définition, ignore les inégalités géographiques de la formation professionnelle de départ, ce qui non seulement tend à les maintenir, mais en plus pourrait les aggraver. Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe un individu dans une zone rurale dispose d’un accès à la formation très différent à celui d’un parisien.
Que dire d’autres ? Il y a une interrogation sur l’obsolescence des compétences. Le rapport Future of jobs (Forum économique mondial, janvier 2025) estimait que 39 % des compétences fondamentales des travailleurs changeront d’ici à 2030. Un tiers dans 3 ans. L’OCDE dans un rapport qui lui est attribué souligne que la durée de vie d’une compétence technique est passée de 30 ans en 1987, à 2 ans aujourd’hui. Dans un monde en disruption, l’accélération de l’obsolescence réinterroge nos modèles construits pour des périodes stables. Laurent Alexandre et Olivier Babeau disent que nos institutions forment à des métiers qui n’existeront plus à la remise des diplômes (Arrêtez les études, 2026). L’architecture entière de l’Union des compétences : identifier les besoins, certifier les savoirs, assurer la transférabilité des qualifications, est mal adapté à un monde agile. Le silence sur l’IA et les compétences est assourdissant. L’IA va radicalement changer la nature même des compétences aussi bien pour les cols blancs que pour les cols bleus, qu’elle soit optimiste ou pessimiste, quelle est la doctrine de l’éducabilité permanente de l’Union des compétences ? Le sujet n’est pas socialisé, ce qui fait que l’administration réutilise l’idéologie en place, l’atomicité des individus sur un marché, il reste à construire ou à choisir de ne pas le construire un droit fondamental et collectif garantissant la reconfiguration de soi tout au long de la vie. Le choix est politique, encore faut-il organiser le débat…
L’Europe des compétences fait suite à l’Europe des connaissances, la prochaine sera peut-être l’Europe des talents… L’Europe des compétences porte haut le verbe avec une ambition forte, mais elle souffre non pas d’une anomalie administrative, mais d’une absence de décision. La vraie question est politique : l’Europe veut-elle décider de former ensemble ses citoyens ? Si la réponse est oui, il faut accepter la traduction dans un traité formatif européen, au-delà de la coordination, mais un projet commun avec des objectifs, une gouvernance et une doctrine. Une Europe qui forme des compétences sans se demander pour quel monde et pour quelle humanité elle les forme n’est pas une Europe politique. La formation, la transformation pour quel avenir ? Il me semble que pour la France, le choix est plus difficile, car il remet en cause un modèle républicain qui est ancré dans les esprits. En France, plus qu’ailleurs, l’Union des compétences nécessite de développer ce que Juger Habermas appelait « l’éthique de la discussion » pour poser le sujet et assurer l’arbitrage par le politique. C’est au prix de cette stratégie qu’on évitera la critique bureaucratique que d’autres avaient formulée en d’autres temps, pour d’autres institutions : le machin qu’on appelle l’Europe des compétences.
Fait à Paris, le 26 mai 2026
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