Le marketing, l’avenir du responsable de formation

par | 24 février 2026 | Marketing, Responsable de formation

Responsable de formation est un beau métier. Depuis tout temps, la formation est au cœur de la société des hommes. Former à ce que la société dit être le bien pour faire société. Mais pas que… on attribue à Aristophane, 5 siècles avant JC, « former, c’est allumer un feu », donner l’envie de faire société. Comment donner envie dans une société qui perd ses repères, se transforme sans la certitude de l’avenir ? Le numérique réinvente une société qui n’est pas encore là et qui pourtant dérange déjà notre société. Que va-t-il advenir de la formation, des savoirs, des apprenants ? Déjà, des signaux faibles montrent des voies possibles : la révolution est schumpétérienne pour certains, rabelaisienne pour d’autres. Le temps dira ce qu’il en est, mais aujourd’hui que faire ce métier ? Certains parlent même de la fin du responsable de formation ? Serait-ce la fin du métier ou la fin du métier comme nous l’avons toujours connu ? D’autres pose le responsable de formation éternel, depuis Aristophane, les choses ont changé, mais le responsable de formation est toujours là ? Que faut-il en penser ? Avec un regard centré sur le responsable de formation en entreprise, parce qu’il est une fonction particulièrement intéressante.

1, Responsable de formation, une fonction normative

Les sociologues Claude Dubar et Pierre Tripier font une distinction entre activité, métier et profession (Sociologie des professions, 1998) : l’activité désigne le fait de travailler sans présupposer de structuration sociale particulière ; le métier est une forme identitaire de l’activité, et la profession est un métier opposable comme par exemple la médecine du travail ou l’expertise comptable. Le métier de responsable de formation repose sur une activité et une identité professionnelle, le travail concret et la manière sociale de l’habiter. Une des origines contemporaines du métier de responsable de formation est l’Organisation Scientifique de la Formation au début du siècle dernier. On peut rappeler que la CEGOS, créée en 1926, est un raccourci de la CGOST, Commission Générale de l’Organisation Scientifique du Travail. L’identité du responsable de formation est alors la rationalisation de la formation. Jean Milhaud, fondateur de la CEGOS parle de cette rationalisation comme un progrès social (Mon ami l’Etat, 1973).

Henri Fayol vante une administration rationnelle avec ses 5 fonctions : prévoir, organiser, commander, coordonner et contrôler (Administration industrielle et générale, 1916). Il reprend en cela la tradition napoléonienne de l’administration une rationalisation pour gouverner. Le responsable de formation institue des catégories homogènes, transforme la diversité des situations en lignes, en volumes, en coûts, en taux d’accès… Le responsable de formation devient un administrateur de la formation avec la centralisation, la statistique et la logique de pilotage. La traçabilité devient la référence, ce qui n’est pas objectivable, non rationalisable est marginalisé. C’est le moment où la pédagogie qui a tenté de se rationnaliser est finalement marginalisé dans la fonction. Le responsable de formation sécurise, planifie, prouve. Il devient l’artisan de la rationalisation de la formation. Il optimise l’ensemble des obligations, des calendriers, des arbitrages budgétaires. Le responsable administration a permis l’industrialisation de la formation, la formation de masse, ce fut un succès avant de devenir un phénomène bureaucratique.

Le plan de formation est un exemple significatif. Le plan de formation est un tableau administratif de l’état de la formation, outil pour gouverner. Il devient le 05 septembre 2018 le plan de développement des compétences. Il ne parle plus des formations, mais des apprenants. Cela conduit à une évolution doctrinale qui va changer le métier de responsable de formation. Le Code de travail ne parle plus de formation, mais d’adaptation et de maintien dans l’emploi (https://affen.fr/juridique/le-plan-de-developpement-des-competences-un-autre-regard/) . La formation d’attache aux droits de l’apprenant. La juridiciarisation de la formation conduit le RF a être un juriste de la preuve, être capable de prouver le respect de tous les droits de l’apprenant pour éviter ainsi des risques pénaux. « Le droit du travail protège moins le travailleur par les résultats que par la rationalité des procédures imposées à l’employeur » (Antoine Lyon-Caen, Le droit du travail en mouvement, 2012). Le droit fait évoluer la fonction administrative en une fonction plus judiciaire. Cette inflation documentaire écarte la formation de l’apprenant et de la pédagogie. C’est dans ce cadre que le marketing fait son entrée en formation.

2, L’apprenant libéré

« Le savoir est désormais partout, déposé, objectivement, dans des mémoires, des machines, des réseaux » (Michel Serre, Petite poucette, 2012). La transmission verticalisée perd de sa verticalité, le savoir circule dans les réseaux et non plus seulement dans les institutions. L’apprenant n’a plus besoin d’attendre qu’on lui apporte le savoir, il le cherche, le compare, l’analyse. L’intelligence artificielle accélère encore ce mouvement. Chat GPT, pratiqué par deux tiers des Français qui utilise un LLM en France (2026), propose « étudier », un formateur personnel gratuit. La technologie ouvre un nouveau champ des possibles dans le monde de la formation. Avec le mobile learning, l’apprenant a commencer à se libérer de l’unité de lieu, de temps, et de la barrière économique, mais avec l’IA, c’est à la fois la libération du contenu et de l’animation du contenu. L’apprenant peut apprendre tout ce qu’il veut, quand il le veut et comme il le veut. Autrement dit, il n’est plus obligé de passer par les fourches claudines de l’entreprise ou de la société.

L’évolution technologique rencontre une évolution sociologique de l’apprenant qui a commencé avant. Bernard Steigler propose une distinction entre désir et pulsion : « La pulsion est sans délai ; le désir suppose un délai » (Prendre soin, de la jeunesse et des générations, 2008). Le désir, explique-t-il, s’inscrit dans la durée : il suppose une élaboration symbolique, une attente, une construction progressive de sens. La pulsion relève de l’immédiateté et de la satisfaction instantanée. Les industries de l’attention court-circuitent le désir en produisant des objets de consommation cognitives rapides, fragmentés, destinés à capter plutôt qu’à former. La crise de la formation est d’accumuler des contenus, d’accélérer des formats, favoriser la pulsion attentionnelle au détriment du désir d’apprendre. Michel Maffesoli en appelle à une « érotisation du savoir », c’est-à-dire à la transformation  de l’information brute en une expérience susceptible de susciter le désir de savoir. Marketer la formation, c’est créer un manque fécond, une promesse, une intrique, une curiosité qui met l’apprenant en mouvement, donner l’envie.

« Le marketing n’est pas une bataille, ni une guerre ; ce n’est même pas une compétition. Le marketing est l’action généreuse d’aider quelqu’un à résoudre un problème » (Seth Godin, C’est çà le marketing, 2019). Pour le responsable de formation, il ne s’agit plus d’imposer des contenus, mais de se mettre au service d’une difficulté vécue par l’apprenant. Autrement dit, passer d’une logique push, pousser des modules, à une logique pull, faire venir l’apprenant par notre promesse de formation. Dans un monde saturé d’offres et d’injonctions, l’envie d’apprendre ne se décrète pas, elle se cultive. C’est la théorie de l’autodétermination proposée par Edward Deci et Richard Ryan : la motivation durable s’enracine dans trois besoins fondamentaux, l’autonomie, la compétence et le lien social ; et donc, pas seulement sur la notion de récompense externe (Instinsic motivation and self-determination, 1985). Le marketing de la formation consiste à concevoir une learning experience : donner un choix réel (autonomie), rendre la progression visible et atteignable (compétence) et organiser la reconnaissance par les pairs et le sentiment d’appartenance (lien). Le responsable de formation devient un architecte des désirs pour les apprenants, rendre possible l’élan d’apprendre.

3, Qu’est-ce que cela change ?

La première conséquence est le changement de nature de l’apprenant. Dans « L’apprenance, vers un nouveau rapport au savoir » (2005), Philippe Carré explique que l’institution a trop longtemps occulté l’individu derrière le « bénéficiaire ». Le bénéficiaire est une figure administrative, un réceptacle de droit et de financement. L’apprenant est passif dans un tel statut, or aujourd’hui, le voilà acteur. Ce n’est pas tant une réalité qu’une réalité sociale, ce que la société dit être le vrai. La conséquence est que si l’apprenant est considéré comme un entrepreneur de ses apprentissages, reste à connaître pour Philippe Carré les motifs de son « autodétermination ». Cela suppose encore que les apprenants soit projectifs, ce qui est une hypothèse forte dans un moment d’infobésité où l’apprenant devient de plus en plus opportunistes. Le travail du responsable de formation n’est plus de collecter les besoins exprimés, mais de construire un observatoire des apprenants fondé sur de nouveaux métriques marketings.

Steve Jobs avait une belle citation pour les consommateurs, il suffit de remplacer « consommateur » par « apprenant » pour avoir une autre démarche : « Ce n’est pas le travail des consommateurs de savoirs de quoi ils ont envie. Le client est incapable de savoir qu’il veut quelque chose qui n’existe pas encore » ; « les gens ne savent pas ce qu’ils veulent avant que tu ne le leur montres. Commence par l’expérience client ». Le rôle du responsable de formation est de comprendre les apprenants pour leur proposer une promesse formative et étudier ensuite les réactions. C’est la stratégie de l’ingénierie de la demande théorisée par Thierry Ardouin : « L’ingénierie de formation ne peut se réduire à une simple réponse technique  des besoins exprimés ; elle doit être une ingénierie de la demande, capable de transformer des problèmes de travail en projets d’apprentissage et d’anticiper les compétences de demain » (Ingénierie de formation, 2023, 6ème édition). Le responsable de formation doit être force de proposition de nouvelles formes de formation.

Le travail du responsable de formation est de « mettre en société » la formation pour reprendre la définition du marketing d’Oliviero Toscani. Et la société est un mariage entre la raison, l’émotion et la relation, faire formation, c’est développer des moments où l’apprenant fait la fête au sens de Jean-Jacques Rousseau. Le responsable de formation devient un designer. Il est intéressant de noter le glissement du marketing de la formation vers un design de la formation, la différence n’est pas sémantique, puisque les deux ont de fortes proximités, mais le design adresse davantage l’émotion que le marketing. Marketer la formation consiste à donner l’envie, érotiser la formation dans sa promesse produit, dans sa pédagogie qui non seulement devient affective, mais organise son storytelling pour maintenir la tension apprenante et le désir de poursuivre. Erotiser la formation, c’est transformer la pulsion en un désir qui s’inscrit dans le temps, fidéliser l’apprenant. Le travail du responsable de formation face à des apprenants de plus en plus autonome dans leurs modalités d’apprentissage est de devenir un responsable de la motivation.

Le métier de responsable de formation est en mutation dans un monde qui mute. Il passe d’un responsable de l’offre à un responsable de la demande. J’avais écrit ailleurs que le responsable de la formation devenait un responsable des apprenants. Autrement dit un responsable des normes versus une responsable des envies, donner l’envie. La question qui se pose alors est de construire une politique de transformation : transformer un expert-comptable de la formation en un créatif est tout à fait possible à condition de pouvoir piloter le changement. Comme dans tous les métiers, il s’agit de préserver l’identité métier de la fonction, ce qui fait l’adhésion symbolique qui fait la rassurance, la continuité sociale pour transformer l’ensemble des activités de la fonction. Alain Delon avait cette belle formule dans « Le guépard » : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change » (Luscinao Visconti, 1963). Pour que le métier de responsable de formation reste, il faut changer toute son activité. La continuité dans la discontinuité est le cœur de la transformation heureuse des métiers.

Fait à Paris, le 24 février 2025

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