Une formation éco-responsable, est-elle possible ?

par | 3 mars 2026 | Marketing, Philosophie, Responsable de formation

Le green watching est dans le monde de la formation : au hasard, on parler de veille éco-pédagogique, de sobriété pédagogique, d’empreinte carbone de la formation, de green EdTech… le vert est à la mode. Comment expliquer ce phénomène ? Et surtout s’agit-il d’une mode éphémère ou d’un changement structurel qui va révolutionner la formation ? Les réponses sont souvent polarisées, il est intéressant de s’interroger sur la façon de poser le problème et surtout la façon de répondre à cette question ? Qu’est-ce que l’on met derrière les mots ? « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » disait Albert Camus. Alors face à la révolution technologique que connaît la formation, la révolution sociologique, doit-il exister une révolution écologique de la formation ? Comment l’entreprise doit appréhender ce phénomène, si elle le doit ?

1, L’éco-responsabilité, un autre regard

Selon Bernard Stiegler, l’homme est né de la technique. Epiméthée, Titan, était en charge de distribuer les qualités aux animaux, mais il oublie l’homme qui reste « nu et sans défense ». Pour réparer cette faute, son frère Prométhée dérobe le feu et les arts, qui étaient jusqu’à là réservés aux seuls dieux. « L’homme est ce vivant qui n’a de propriétés que par défaut : il est par nature dénaturé. Sa nature est de n’avoir pas de nature, mais d’avoir une histoire, et cette histoire est celle de ses prothèses » (La faute de Epiméthée, Tome 1, La technique et le temps, 1994). L’homme est né de la technique. Contrairement, l’animal dont le savoir est inscrit dans son code génétique, l’homme transmet son expérience via les objets : outils, livres, ordinateurs. C’est la technique qui permet l’accumulation du savoir à travers les générations. En utilisant l’outil, l‘homme n’évolue pas que par mutation génétique, mais surtout par innovation technique. La technique est consubstantielle à la formation.

L’EdTech constitue l’homme, mais elle lui fait aussi la promesse que chaque innovation technique élargit son champ des possibles formatifs. Le développement de la tech est source de progrès social : démocratisation des contenus, réduction des coûts de transmission, ubiquité du savoir. Dans un monde qui se polarise, il y a ceux qui prônent de tout miser sur la technique pour permettre à l’homme de donner le meilleur de lui-même. Ray Kuzweil, Président de l’Université de la Singularité, montre que « le rythme du changement technologique est exponentiel » (Humanité 2.0, la Bible du changement, 2007). Il serait fou de ne pas profiter de telles opportunités. Au point que cela changera la nature de l’homme, la fameuse Singularité un nouvel équilibre homme-machine qui reste à définir, mais l’utopie est tellement vertigineuse… La machine va offrir à l’homme d’explorer de nouvelles opportunités, un bond ontologique. La formation changera de forme, dans un nouveau rapport au savoir : la data, l’externalisation de la mémoire libérera des forces cognitives nouvelles, une « hominisation par extériorisation ». La responsabilité de l’homme est d’engager cette transition.

Comme dans toute polarisation, le positionnement de l’un construit le positionnement de l’autre. Si la perspective technologique est vertigineuse, l’anti-high tech est la low tech. La légende des luddites dit, qu’en 1811, un apprenti, Ned Ludd, aurait fracassé deux métiers à tisser après avoir été réprimandé par son patron. Il symbolise la révolte et la répression des luddites en 1812 dans le nord de l’Angleterre, les fautifs furent pendus. Les luddites n’était pas tant contre la machine que son usage social. Avant la machine à vapeur et les métiers mécaniques, le textile était affaire d’artisans qui travaillaient souvent à domicile, on parlait de « Cottage industry ». Avec la nouvelle organisation, il fallait aller à la manufacture. On pourrait parler des tricoteurs sur métier qui fabriquaient des bas sur des cadres manuels, la qualité du travail était soignée et les artisans étaient fiers de leur produit. La machine a détruit ce sens du travail. Si l’on reprend Prométhée, quand il a donné à l’homme l’art, il lui a permis de construire un ordre subjectif, de lui donner le pouvoir de se donner un sens. L’hyper technicité a besoin de sens pour faire un homme. Les néo-luddites, comme Kirkpatrick Sale qui en 1995 casse un ordinateur, en appellent au fonds à trouver un sens partagé et un accompagnement du changement, l’art de la technique.

2, L’éco-responsabilité en formation

Ce qui manquait aux luddites, c’est une politique de transformation pour accompagner le changement qui a tant apporté au Royaume-Unis, donner du sens social au changement. L’éco-responsabilité est devenue une idéologie qui s’est construite sur des lanceurs d’alerte. Historiquement, C’est Rachel Carson qui lance en 1962 le Printemps silencieux pour dénoncer l’impact des pesticides sur la biodiversité. C’est le rapport Meadows qui en 1972 annonçait que les réserves énergétiques étaient limitées sur terre et que la croissance n’était plus infinie. La crise de l’OPEP de 1973 leur donna un éclairage particulier. On peut se rappeler qu’il prévoyait la fin des réserves de pétrole pour 2003 (ou au pire pour 1992). Le Rapport du GIEC a été un des derniers grands lanceurs d’alerte en 1990. Il mena au Sommet de la Terre à Rio en 1992 et à l’accord de Paris en 2015. Ce dernier signé lors de la COP21, il impose à tous les pays la « neutralité carbone » d’ici à 2050 (y compris la Chine et les Etats-Unis) : chaque pays se trouve assigné un objectif quantifié de réduction d’émission de gaz à effet de serre. Cette idéologie sociétale réinterroge nos pratiques et redonne du sens, trouver un équilibre nouveau pour prendre soin de notre planète, une autre façon de produire.

Qu’est-ce que cela change pour la formation ? L’étude de référence est celle de Robin Roy (Stephen Potter et Karen Yarrow, 2008, https://doi.org/10.1108/14676370810856279) : c’est une enquête menée auprès de 20 formations au Royaume-Uni, 13 en présentiel, 7 avec des supports imprimés et 7 en enseignement à distance en ligne, pour 100 heures de formation. Les formations à distance consomment 87 % d’énergies de moins et génèrent 85 % d’émission de CO2 en moins que les formations en présentiel à plein temps. Cela s’explique principalement par la réduction des déplacements des étudiants, la diminution de la consommation énergétique des logements étudiants et les économies d’espace réalisées sur les campus. Même si le mix énergétique était beaucoup plus carboné qu’aujourd’hui, le constat reste valable, le distantiel est largement plus éco-responsable que le présentiel. Le présentiel peut être amendé par une politique avec des lieux accessible en transport en commun ou en mettant en place des politiques de « zéro papier » pour éviter le gaspillage. L’éco-responsabilité est distantielle.

Si l’on regarde plus spécifiquement le numérique. Selon le rapport d’enquête de l’ADEME-Arcep, janvier 2025 (https://ecoresponsable.numerique.gouv.fr/docs/2024/etude-ademe-impacts-environnementaux-numerique.pdf) les terminaux représente 50 % de l’empreinte carbone, les data centers 46 %, le reste étant le réseau. Pour les terminaux, garder 2 fois plus longtemps les terminaux réduit l’emprunte carbone de 40 à 50 %. Tous les services généraux qui ne changent pas leurs terminaux peuvent le faire au nom de la Green tech. Reste à construire des pédagogies en fonction des supports choisis. Si l’on prendre 100 messages WhatsApp cela génère 1,4 g de CO2, autrement dit quasiment rien. A titre de comparaison 1 heure de vidéo HD, selon les réseaux, produit entre 150 et 400 g de CO2, 1 session immersive d’1 heure représente entre 400 et 1000 g de CO2 suivant les infrastructures cloud. Si l’on tient compte de l’empreinte carbone de la pédagogie numérique, favoriser les communautés apprenantes de type WhatsApp est éco-responsable. Reste ensuite à construire une animation qui fasse le job.

3, Que peut-on en penser ?

Une requête Google génère O,2 g de CO2, une requête Chat GPT entre 4 et 60 g (GPT 4o mini est plus frugal que GPT 4o). La question est d’actualité, quand on voit que DeepSeek en a fait un argument écologique en comparaison de ChatGPT, elle émettrait 27 fois moins de CO2 à chaque requête. Les LLM chinois sont moins utilisateurs de GPU pour des résultats similaires et surtout, ils distillent des données, c’est-à-dire s’entraînent sur les réponses de Chat GPT réduisant ainsi le temps et le coût de l’entraînement. On peut noter que la France est particulièrement favorisée avec ses clouds utilisant une énergie décarbonnée, le nucléaire : une solution pourrait être utilisée avec des API françaises, comme Mistral AI ou Kyutai, pour nos recherches. La sobriété numérique est d’adapter nos usages aux technologies les moins émettrices. Mais cela n’est pas sans poser d’autres questions. Les entreprises, sont-elles d’accord pour utiliser les outils chinois, cela est-il compatible avec la préservation d’une souveraineté technologique ? Doit-on accepter une technologie dégradée, mais plus éco-responsable, autrement dit quel arbitrage entre l’efficacité pédagogique et l’écologie ? L’éco-responsabilité est un choix stratégique pour les entreprises qui se doivent de construire des métriques de pilotage et une érotisation sociale autour du sujet.

Il est intéressant de noter que l’éco-responsabilité est un projet qui fédère les énergies de l’entreprise. Toutefois, la stratégie du self-care, de demander à l’usage de changer son comportement individuel, révèle rapidement ses limites lorsqu’elle est appliquée à la formation. Alain Ehrenberg a montrer que cet élan sociologique s’il se transforme en exigence normative, sommant l’individu à s’adapter perd en efficacité (La fatigue d’être soi, 1998). La formation self care n’est porteuse qu’à la marge. Il est nécessaire de construire une ambition collective qui structure la démarche. Quel est le bon niveau ? L’Europe a déjà inscrit dans ses priorités l’objectif de construire une filière Green Tech, et donc une filière Green EdTech. A défaut de gouvernance industrielle et scientifique efficace, l’éco-responsabilité risque de rester une ambition sans réalité. La France pourrait s’inspirer de la DARPA ou de la BARPA pour assurer la construction d’une telle filière. La Green EdTech pourrait constituer un lieu d’expérimentation d’un nouvel usage social, le mariage de l’outil et de l’usage, reste à organiser les synergies.

« La technique est un pharmakon » (Bernard Stiegler, La société automatique, 2015), à la fois poison et remède, tout est une question de dosage. La low tech ou l’éco-responsabilité peut être comprise comme un appel à réintroduire l’humain au cœur de la technique, non un refus du progrès. Faire des formations en visio-conférence est plus pénible qu’en présentiel, sauf si l’on crée une pédagogie affective ou une pairagogie. Le problème n’est donc pas l’outil, mais l’usage. La sobriété ne doit pas rimer avec pénibilité, bien au contraire, c’est à la pédagogie et au responsable de formation de proposer une sobriété heureuse. Cette notion popularisée par Pierre Rabhi désigne « l’art de vivre en limitant volontairement ses besoins afin de retrouver une qualité d’être » (Vers la sobriété heureuse, 2010). Elle ne renvoie pas à une morale ou une injonction, mais à une transformation du rapport entre puissance technique et finalité humaine. Une formation sobre consiste moins à appliquer des dispositifs décidés ailleurs que de permettre à l’apprenant de faire la fête, au sens de Rousseau, à l’éco-responsabilité.

La formation est le lieu de la transformation. Transformer le formation en une formation plus éco-responsable est un projet social, une projection pour un avenir meilleur. S’il s’agit d’une parole judicative, que Philippe Muray appelait « L’Empire du bien », ceux qui disent le bien pour les autres, il est fort à parier de sa difficulté à faire transformation, mais s’il s’agit de proposer une parole performative le projet est tout autre. Le concept de parole performative vient de John Langshaw Austin : « Dire quelque chose, c’est faire quelque chose » (Quand dire, c’est faire, 1970). La formation devient une machine à faire, permettre aux apprenants de faire seul ensemble. Tout dépend de la posture sociale de la formation : formation verticale ou horizontale. L’apprenant est de plus en plus libéré. Qu’est-ce que cela veut dire dans notre sujet ? L’apprenant est trop souvent perçu comme une figure exclusivement rationnelle, il est aussi émotionnel et relationnel. Si l’on veut développer une formation éco-responsable, il faut qu’elle tienne compte de la réalité de l’apprenant, faire la fête à la transformation devient la clé d’une transformation heureuse. C’est le travail de la pédagogie que de construire le chemin qu’il convient et à la stratégie que de choisir l’objectif qu’il faut atteindre ensemble. Au fond, la formation sera, comme cela a toujours été le cas, ce que l’on veut qu’elle soit.

Fait à Paris le 03 mars 2026

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