Éloge des cours magistraux

par | 5 mai 2026 | Pédagogie, Philosophie, Sciences

Le 21ème siècle devrait être le siècle de la fin de la pédagogie magistrale. C’était la mort d’une chronique annoncée. En 1985, le Comité d’études sur les formations d’ingénieurs, publiait dans les cahiers du CEFI un titre militant : « A l’ESIEA (école d’ingénieur), l’audiovisuelle sonne la fin du cours magistral ». La technologie devait enterrer le cours magistral. Mais la critique n’était pas que technologique. Xavier de la Porte avait cette belle formule : « Le cours magistral, degré zéro de la pédagogie » (Le monde, 24 octobre 2013). Depuis plusieurs décennie, le discours pédagogique dominant associe magistral à la passivité de l’apprenant, à l’autoritarisme de l’institution ou encore à l’ennui. Ce discours de condamnation rappelle le message de François Rabelais critiquant la scolastique avec des mots similaires. Un monde qui se finit pour une renaissance pédagogique. Et pourtant tout ne semble pas aussi simple. Le cours magistral est-il vraiment fini ? Les neurosciences réinterrogent la contribution cognitive de la parole structurée ? Et que dire de sa dimension sociale ? Et si la pédagogie magistrale, loin d’être un vestige du passé, constituait en fait une ressource d’avenir ?

1, Un peu d’histoire

La transmission par cours magistral est connue depuis la nuit des temps. On la retrouve à l’Antiquité avec la naissance des sophistes, dont le premier identifié était Homère, « le père de la Grèce » pour reprendre l’aphorisme de Platon. La pédagogie magistrale a été théorisée par les sophistes et les rhétoriciens. Cicéron disait que l’art d’enseigner, donner du sens au signe, était un effort de pensée : « Bien dire, c’est bien penser » (De l’orateur, 1 siècle av JC). L’apprenant prend l’orateur comme modèle, il l’écoute, le reproduit et l’intériorise. Le Moyen-Age va plus loin et propose une pédagogie magistrale. Le lectio est une lecture autorisée d’un texte suivie d’un commentaire. Lire, c’est expliciter, hiérarchiser, interpréter. Le lection est inséparable de la quaestio qui introduit une discussion, une contradiction. La pédagogie magistrale est moins un dispositif figé qu’un système hybride qui organise une tension entre un savoir établi et un questionnement plus ou moins impertinent. L’histoire nous enseigne que la pédagogie magistrale n’est pas aussi simple qu’on veut bien la présenter aujourd’hui.

Le cours magistral est un art rhétorique. Chez Aristote, la rhétorique est définie comme « la faculté de découvrir, dans chaque cas, ce qui est propre à persuader » (Rhétorique, 4ème siècle avant JC). Que signifie « découvrir » ? Il s’agit de sélectionner, d’organiser et de hiérarchiser les arguments. La rhétorique est moins un art de convaincre, qu’un art de structurer le pensable. C’est la thèse d’Olivier Reboul qui reconnaît que « la rhétorique est l’art de persuader par le discours », mais il précise aussitôt que persuader ne signifie pas manipuler, mais « faire adhérer un esprit à une thèse en lui en montrant les raisons » (Rhétorique, 1984). La rhétorique est une médiation entre la logique et le sensible, donner de la saveur au savoir. C’est ce que propose déjà Quintilien : « l’orateur est un homme de bien, habile à parler » (Institutio oratoria, 1er siècle). Cette formule associe la compétence discursive et la vertu morale ou la vérité sociale. Le cours magistral n’est pas qu’un exposé, il est aussi un moment de partage où l’on apprend le fond, la forme et le sens par mimétisme.

La critique est idéologique. Thomas Khun parlerait de paradigme dominant. La première critique est celle de Gaston Bachelard, la connaissance ne se fait que « contre les connaissances antérieures » (La formation de l’esprit scientifique, 1938). Le cours magistral qui transmet les savoirs stabilités, on besoin d’être déconstruit pour faire la connaissance de demain. Mais c’est la notion de reproduction sociale qui est la plus forte socialement : « Tout enseignement (..) contribue à la reproduction de la structure des rapports de force entre les classes » (Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction, 1970). Lutter contre le cours magistral est lutter contre un outil de domination sociale. Enfin, la dernière critique est celle de la pédagogie, le cours magistral est perçu comme un outil où l’apprenant est passif. « Faire apprendre ne consiste pas à faire écouter » (Philippe Meirieu, Apprendre… oui, mais comment, 1987). Et comme aujourd’hui, l’apprenant est pensé comme un acteur de ses apprentissages, il est temps d’abandonner la pédagogie d’un autre temps. Tant de critiques et pourtant la pédagogie magistrale est toujours présente. Comment cela est-il possible ?

2, Le regard des neurosciences

Les neurosciences nous invitent à penser autrement. Le cerveau humain ne se comporte pas comme un simple enregistreur passif de données sensorielles. L’homme est un faiseur d’histoires. Lionel Naccache parlait de « cinéma intérieur » : « Il existe en nous une sorte de cinéma intérieur qui s’apparente au cinéma tout court par de très surprenantes similitudes, mais qui s’en distingue également par d’incroyables prouesses ». « Nous produisons du sens comme nous pouvons, correct ou non, adapté ou non, mais du sens à tout prix » (Le cinéma intérieur, 2020). Notre conscience est une « machine à fabriquer du sens », incapable de laisser une information dans un état brut ou fragmentaire. Cette nécessité biologique transforme le cours magistral en un dispositif d’intellectualisation, il nourrit l’exigence de cohérence du système nerveux de l’apprenant. Si le savoir est présenté de manière atomisée, le cerveau s’épuise à tenter de lier les concepts. Le récit devient une prothèse cognitive qui permet de stabiliser l’attention et transformer le flux verbal en une mémoire durable. L’histoire n’est pas un artifice, mais l’infrastructure même de la pensée.

L’un des grands mythes de la formation est la passivité de l’auditeur. Notre cerveau est un processus de simulation permanente. L’apprenant ne reçoit pas le savoir, il l’anticipe. La parole magistrale met l’étudiant en état de « codage prédictif ». Il projette des hypothèses sur la suite de l’argumentation de l’enseignant. Si l’orateur ménage des pauses, des interrogations rhétoriques ou des paradoxes, il force le cerveau de l’apprenant à générer des erreurs de prédiction qui oblige l’apprenant à réajuster son anticipation. La pédagogie magistrale n’est pas une absence d’activité pour l’apprenant, mais le signe d’une intensité de calcul intérieur. Le travail de l’enseignant est de construire ses mots, ses pauses pour non seulement entraîner l’apprenant sur l’organisation du savoir, mais de le rendre autonome dans l’organisation de sa propre organisation, lui apprendre à se jouer des concepts. Lui apprendre non seulement le savoir, mais le savoir construire son propre savoir avec le plaisir de la découverte d’un sens, d’une mise en ordre : le plaisir de l’esthétisation du savoir.

L’art du cours magistral est un art des mots. La rhétorique nous enseigne l’art de la ciselure des mots, on parlerait aujourd’hui de l’art de la punch line. Trouver le bon mot pour avoir l’impact maximal. L’usage d’un chiffre mis en valeur devient un argument d’autorité pour l’orateur. L’analogie devient un moyen de faire comprendre, prendre avec soi, un argument. Faire sens. Un bon mot est une phrase qui fait image, autrement dit qui déclenche une réponse émotionnelle qui mobilise l’amygdale et l’hippocampe facilitant ainsi la mémoire à long terme. Antonio Damasio a montré que l’émotion était un marqueur essentiel pour s’informer (L’erreur de Descartes, 1994). Les mots qui font émotion luttent efficacement contre la fragmentation de l’attention, le zapping auquel les apprenants sont soumis. L’orateur travaille son verbe pour mettre en tension l’apprenant. Il permet de synthétiser la complexité avec un bon mot permettant au cerveau de faire une pause pour éviter la surcharge cognitive et ancrer durablement le savoir. La charge de l’apprendre est donnée à l’enseignant qui doit devenir artiste du verbe.

3, Le cours magistral pour faire sens

Apprendre, ce n’est pas seulement mémoriser, c’est aussi faire sens pour que l’apprenant s’approprie un savoir, il doit sentir que ce savoir le concerne et qu’il l’inscrit dans une communauté de destin pour reprendre le mot d’Edgar Morin. Paul Zak a mis en évidence le rôle de l’ocytocine dans les interactions humaines et particulièrement lors de l’écoute des histoires (The moral molecule, 2012). Lorsque l’on utilise le récit, nous provoquons une libération d’ocytocine et de cortisol chez les auditeurs. Cette chimie cérébrale favorise l’empathie et l’engagement. Le savoir cesse d’être une abstraction désincarnée pour devenir une expérience vécue par procuration. Cette résonance émotionnelle est le terreau sur lequel le sens peut s’épanouir. Un cours magistral qui ne raconte rien est un cours qui ne sécrète rien, et qui par conséquent, s’oublie aussitôt prononcé. Nous avons oublié les leçons des sophistes qui travaillaient plus l’art de l’impact que celle de la recherche du savoir, faisant de la rhétorique un art de tromperie, alors qu’il était un outil indispensable au partage et à la socialisation.

La fiction est un ciment social. Pour comprendre l’importance de la parole qui fait sens, il faut remonter aux sources de notre espèce. Yuval Noah Harari souligne que la différence fondamentale entre Neandertal et Sapiens réside dans sa capacité à créer ou non des histoires partagées (Sapiens, une brève histoire de l’humanité, 2015). Cette capacité à partager des histoires permet de penser la société au-delà du plafond de verre que représente le chiffre de Dunbar, 160 membres, le conte permet de coopérer à des millions de personnes. La pédagogie magistrale s’inscrit dans cette lignée anthropologique. Le rhéteur est celui qui transmet les mythes de la science, de la littérature ou du droit qui constitue ainsi une culture qui fait société, une société d’esprit. L’apprenant qui écoute ne reçoit pas seulement des informations, il est initié à la culture. Il passe d’un apprenant isolé à l’héritier d’une lignée humaine. La leçon est le moment où le savoir s’incarne dans le monde.

Le cours magistral a une mission inscrire l’individu dans le savoir. Faire sens pour l’apprenant réside dans sa capacité à se projeter dans la matière enseignée. On parle parfois de résonance (Hartmut Rosa, La pédagogie de la résonance, 2022), la quête du sens s’impose dans le débat pédagogique. Viktor Frankl fait de la quête de sens la motivation première de l’homme (Découvrir un sens à sa vie, 1946). La pédagogie magistrale offre à l’apprenant ce sens. Là où les pédagogies par projet fragmentent le savoir en tâches utilitaires, le cours magistral offre une perspective. Norbert Elias regrettait l’absence de ces grandes narrations qui faisaient sens, le cours magistral le permet à nouveau. Il offre à l’apprenant non pas une acquisition de connaissances ou de compétences, mais une aventure personnelle et collective. Le rhéteur par sa présence incarne la passion de l’interprétation, il montre par l’exemple qu’une vie habitée par le savoir est une vie augmentée. Il offre le plaisir de l’esthétisation du savoir, le bonheur de la découverte dans la noosphère… son rôle est essentiel dans cette volonté de faire société, une société incarnée.

La pédagogie magistrale n’est pas l’antithèse de l’apprentissage actif, elle en est la partie la plus fine : comprendre la biologie de l’attention et la nécessité de faire récit. Un cerveau qui cherche à comprendre a besoin d’une voix qui guide. Il ne s’agît d’opposer les modalités pédagogiques, mais de les coordonner. L’enseignement ouvre à l’expérimentation et inversement. Tout fait Learning experience (LX) pour qui coordonnent les apports. Le mixte pédagogique est riche autant en profiter et surtout ne pas oublier que les outils sont au service d’une ambition. Souvent, ceux qui prennent des positions fortes sur les outils, regardent le doigt et oublient de regarder la lune. Le cours magistral est un moment de sacralisation du savoir où le savoir cesse d’être une information pour devenir une utopie qui fait sens. Reste à former les formateurs à la contagion émotionnelle du savoir et ainsi redonner ses lettres de noblesse à l’exercice. George Steiner dirait redonner de l’honneur à l’enseignement (Maîtres et disciples, 2003).

Fait à Paris, le 05 mai 2026

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