La nouvelle tiktokisation de la formation

par | 3 novembre 2026 | Marketing, Pédagogie, Technologie

Le 21 juin 2022, je publiais un article sur « La tiktokisation de la formation » (https://affen.fr/pedagogie/la-tiktokisation-de-la-formation%EF%BF%BC/). C’était 5 mois avant l’arrivée de Chat GPT. A l’époque, la question était celle de la transformation des pratiques pédagogiques. 4 ans plus tard, l’intelligence artificielle a bouleversé à nouveau le rapport aux contenus, mais aussi aux savoirs et à l’apprentissage. Que penser de cette révolution ? Va-t-elle effacer la précédente ou poursuivre le travail ? Remettons du contexte. TikTok est né en 2016, à un moment où la formation numérique avait connu sa révolution : le Web en 1993 et son inflation de contenus, et les plateformes qui non seulement agrègent les contenus, mais aussi organisent l’économie de l’attention avec les algorithmes. TikTok s’impose très rapidement, il atteint le fameux 100 millions de téléchargements en 9 mois, c’était le numéro 1. Il s’agissait d’un véritable game changer qui se traduisit en mobile learning par l’émergence du snack content, les challenges et pousser le bon contenu au bon moment. Chat GPT a supplanté TikTok en atteignant les 100 millions de téléchargements en 2 mois seulement. La plateforme ne se contente plus seulement de classer des contenus, elle les produit à la demande. Qu’est-ce que cela change pour le mouvement de tiktokisation de la formation ? Qu’est-ce que l’entreprise peut faire de ce mouvement ? Et si l’IA marquait le véritable lancement de la tiktokisation de la formation ?

1, La tiktokisation comme pédagogie du désir

La tiktokisation de la formation est souvent réduite à une évolution des formations. Le snack content remplacerait progressivement le slow content. L’idée étant que, comme le temps s’accélère, il devient une ressource rare et il faut l’optimiser (Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, 2005). Le microlearning serait une réponse à ce phénomène. C’est là qu’il faut revenir aux définitions, s’informer n’est pas se former. L’information apporte une réponse. La formation organise une transformation, elle suppose une intention pédagogique, une progression et une capacité à transférer le savoir acquis dans des situations nouvelles. Un apprenant peut regarder 20 vidéos sur le management sans devenir un meilleur manager. Inversement, une vidéo suivie d’un retour d’expérience et/ou d’un échange critique entre pairs peut produire un apprentissage durable. Le problème n’est pas la durée, mais leur inscription dans une expérience pédagogique. La véritable tiktokisation ne consiste pas à transformer un cours de 3 heures en 30 vidéos de 6 minutes, mais à produire des contenus qui suscitent une envie d’explorer. D’ailleurs, le slow content est loin d’avoir disparu, il est complémentaire au snack content.

L’innovation majeure de Tiktok n’est pas la vidéo courte, d’autres plates-formes proposaient déjà des formats sensiblement comparables. Sa singularité réside dans l’organisation algorithmique de la découverte. Contrairement à la recherche classique, où l’utilisateur formule une demande, le fil de TikTok propose des contenus que l’on n’avait pas forcément imaginés. Il apprend progressivement de ses interactions et de ses préférences. L’algorithme ne répond plus seulement à une demande, il contribue à faire émerger de nouveaux centres d’intérêt. Dans une économie de la rareté, la valeur réside principalement dans la production de ces contenus. Dans une économie d’abondance, la valeur se déplace vers la sélection, la mise en relation et la capacité à capter l’attention. TikTok propose un levier pédagogique intéressant : pourquoi nos LMS, devraient-ils seulement proposer ce que l’apprenant recherche ou ce que l’entreprise prescrit ? Pourquoi ne pourraient-ils pas aussi lui faire découvrir des connaissances, des métiers, des possibilités auxquels il n’avait jamais pensé ? La pédagogie de la curiosité comme précisément là où s’arrête la simple satisfaction de la demande.

TikTok propose une autre singularité, ses utilisateurs en sont pas uniquement des consommateurs, ils deviennent des producteurs, commentateurs, imitateurs. Les challenges organisent des participations collectives autour de codes communs que chacun peut décliner. C’est Jean-Jacques Rousseau qui répond à d’Alembert en proposant de rendre les spectateurs « acteurs eux-mêmes », afin que chacun puisse se reconnaître dans les autres. Le spectacle, c’est quelqu’un qui joue devant les autres, dans la fête, chacun peut monter sur scène. Les challenges de TikTok sont des fêtes rousseauistes. Axel Honneth montre combien l’identité se construit dans des reconnaissances réciproques (La lutte pour la reconnaissance, 2000). La tiktokisation répond à cette aspiration sociologique que l’on retrouve en formation. L’apprenant ne veut plus seulement assister à la formation, il veut participer à sa production, partager ses réalisations (Learner Generated Content, LGC) et parfois devenir lui-même une ressource pour ses pairs. Il ne veut plus seulement apprendre ce qu’on lui propose, il veut pouvoir devenir ce qu’Ivan Illich appelait « auteur » de ses formations.

2, La tiktokisation en questions

Le web avait démocratisé la diffusion des contenus, l’IA démocratise leur production. Les contenus deviennent abondants, personnalisés, à la demande. Cette révolution bouleverse le modèle économique des organismes de formation ainsi que des plateformes LMS. Lorsque la production de contenus était coûteuse, sa mutualisation représentait une source majeure de valeur. Avec l’IA, le contenu n’est plus une ressource rare. La rareté se déplace vers la qualité de la learner experience. L’IA propose des simulations d’entretiens, des exercices progressifs, des évaluations, de l’accompagnement personnalisé. Ce dispositif assure une véritable formation. Il est donc erroné de réduire l’IA à un moteur de recherche relationnel. Le domaine des possibles est énorme… mais plus il est énorme plus cela pose un problème d’orientation, trop de choix tue le choix en rendant le passage à l’acte difficile (Sheena Iyengar et Mark Lepper, When choice is demotivating, can one desire too much of a good thing ?, 2000). L’IA, de par son abondance, pose le problème de l’engagement ou de transformer le désir d’apprendre en une réalité sociale.

La tiktokisation de la formation introduit une transformation majeure, le passage d’une logique de recherche à une logique de découverte. L’apprenant n’est plus seulement celui qui demande, il est aussi celui à qui on propose des connaissances indépendantes de sa demande initiale. L’algorithme élargit son horizon intellectuel. Mais peut-on vraiment découvrir l’inconnu à partir de ce que nous connaissons déjà ? C’est ce qu’Eli Pariser appelle les « filtres de bulles » (2011) : les systèmes de personnalisation tendent à privilégier les contenus compatibles avec les préférences et les comportements antérieurs. D’où l’enfermement dans une bulle. En formation, cela voudrait dire que l’apprenant rencontrerait que des savoirs conformes avec ses pratiques, en période de disruption l’antériorité peut être un frein à l’agilité. L’algorithme est ce que l’on veut, si l’on veut introduire des savoirs alternatifs, il suffit de le programmer ; l’algorithme n’est un enfermement que si on le décide. La curiosité est formatrice lorsqu’elle amène à des transformations de l’apprenant. La promesse pédagogique de la curiosité algorithmique n’est pas de nous enfermer dans ce que nous aimons déjà, mais de nous donner les moyens de découvrir ce que nous ne savons pas encore aimer.

L’IA change le rapport au savoir. Bernard Steigler montre que l’extérioration des savoirs comporte un risque de prolétarisation (Pour une nouvelle critique de l’économie politique, 2009). Il considère que la technique est un « pharmakon », à la fois un remède et poison (Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, de la pharmacologie, 2010). L’IA peut appauvrir les capacités humaines ou contribuer à leur développement selon les choix sociaux. La question est de transformer les opportunités techniques en nouvelles capacités intellectuelles. Si l’on applique Amartya Sen à la formation, cela voudrait dire qu’il ne s’agit pas de devenir un apprenant plus autonome, mais de pouvoir convertir cette puissance technique en une capacité à agir (Developmeent as freedom, 1999). L’enjeu est de développer la puissance apprenante. Il ne s’agit pas d’une autonomie augmentée solitaire entre l’apprenant et la machine, mais d’une capacité à inventer avec les autres. La nouvelle tiktokisation de la formation ne consisterait-elle pas à organiser cette rencontre entre la puissance de l’IA et le désir humain de faire ensemble ?

3, La nouvelle tiktokisation de la formation

L’intelligence artificielle ouvre une nouvelle ère dans l’économie des plateformes numériques. Après avoir organisé l’accès aux contenus, puis leur recommandation algorithmique, les plateformes pourraient désormais organiser des rencontres intelligentes : savoir dans quelles situations, autour de quels projets la connaissance pourrait devenir pertinent. L’enjeu n’est plus seulement d’accéder à la connaissance, mais de créer les conditions de sa transformation en capacité collective, une intelligence collective. Pour Pierre Lévy, l’intelligence collective suppose que les connaissances dispersées puissent se rencontrer, se confronter et se compléter pour produire des possibilités nouvelles (L’intelligence collective, 1994). Les algorithmes de recommandation porteraient aussi sur les relations et les occasions d’apprendre ensemble. Une plateforme pourrait proposer à un apprenant la ressource adaptée à ses besoins, mais aussi une controverse susceptible d’enrichir un raisonnement, une difficulté à surmonter ensemble, un projet collectif. Cela modifie profondément les LMS ou même les LXP, il ne s’agit plus d’administrer les parcours ou de personnaliser les recommandations, mais de faire émerger des interactions sociales. TikTok a montré sa capacité à organiser des rencontres pour constituer un collectif, reste à en faire un collectif apprenant.

Et c’est là que la tiktokisation de la formation est intéressante. L’émiettement des apprenants, l’apprenant augmenté est de plus en plus capable d’apprendre seul, mais il risque de se priver des relations qui rendent les apprentissages possibles. Gilbert Simondon propose une voie d’analyse : l’apprenant n’est pas une réalité définitivement constituée, il s’agirait d’un processus qui se poursuit dans la relation (L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, 1958). Le collectif ne constitue pas une limite à l’autonomie de l’apprenant, il en devient une condition nécessaire. Le désir de singularité contemporaine ne condamne pas à l’isolement, mais à construire sa trajectoire personnelle en confrontation avec les autres. Etienne Wenger montre que la communauté ne se réduit pas à l’acquisition de connaissances ou compétences, elle participe à la construction d’une identité au sein de pratiques partagées. Apprendre, c’est devenir membre d’un collectif (Communities of practice, 1998). La nouvelle autonomie n’est pas dans l’émiettement de l’apprenant, mais dans le fait de choisir ses relations et de participer à des projets collectifs. L’IA permet une autonomie relationnelle augmentée, devenir davantage soi-même grâce à la puissance des autres, tout en leur apportant sa propre singularité, l’autonomie par les autres. La tiktokisation de la formation serait de rendre compatible la singularité avec la construction d’un monde commun.

Mais la disponibilité des contenus, la sophistication des algorithmes ne suffisent pas à produire de l’engagement. C’est là où Jean-Jacques Rousseau retrouve une étonnante actualité avec sa notion de fête (Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758). Le succès de TikTok tient à sa capacité à mobiliser les followers. Les challenges sont illustratifs. Il propose un cadre ouvert pour participer, l’usager devient un producteur de contenu. Cette pédagogie du désir n’impose rien, elle crée les conditions de la désirabilité qui permet le passage à l’acte. Il ne s’agit plus d’imposer les formations, mais de les rendre désirables. La fête apprenante conjugue liberté de participer, choisir sa contribution et le plaisir de participer à une aventure collective. La fécondité apparaît lorsqu’elle est soutenue par une dynamique collective, explorer des savoirs grâce aux autres. La formation devient une animation de dynamiques collectives. La nouvelle tiktokisation de la formation dépasserait l’économie de l’attention pour ouvrir à une économie de la participation. L’engagement ne se mesurerait plus au temps passé, mais à la qualité des expériences vécue, les relations construites ou les transformations réalisées… et dans le plaisir de la fête.

La tiktokisation de la formation, telle que nous l’interrogions en juin 2022, semblait annoncer une transformation des formats, des rythmes et des modalités de consommer des contenus. Quatre ans plus tard, l’IA révèle une mutation plus profonde : elle transforme la diffusion des savoirs, mais aussi la relation que les individus entretiennent avec le savoir, leur propre développement et celui des autres… une nouvelle forme de socialisation. Il s’agit d’une opportunité pour la formation en entreprise, favoriser de nouveaux territoires apprenants. Des territoires apprenants fondés sur les relations, les projets et les expériences qui s’y développent. L’entreprise avec son capital culturel est un lieu d’expérimentation toute désignée. Le formateur devient l’animateur de ces territoires apprenants, sa valeur réside dans sa capacité à faire émerger des initiatives, susciter des rencontres et entretenir le désir de faire ensemble. Autrement dit, être l’organisateur de fêtes apprenantes. La nouvelle tiktokisation de la formation construirait une formation dont le travail est de susciter le désir, la rencontre et l’action. Et si le travail de l’entreprise n’était plus de proposer une nouvelle promesse de formation, mais dans le respect de la liberté d’apprendre, de répondre au désir de le faire ensemble ?

Fait à Paris, le 03 novembre 2026

Stéphane Diébold

Découvrez « 100 expériences scientifiques de la formation »

Achetez le nouveau livre indispensable pour profiter de la synthèse des fondements scientifiques des pratiques de la formation.