Un concept émerge dans le monde de la formation, la notion de souveraineté cognitive. C’est Bernard Stiegler qui en a parlé le premier (La société automatique, 2015). Face aux technologies numériques, la notion d’autonomie classique de l’apprenant devient insuffisante pour tenir compte de ses nouvelles tendances. On aurait pu parler d’autonomie numérique, il a choisi le terme de souveraineté cognitive. Autrement dit, l’intelligence artificielle oblige-t-elle à repenser la définition essentielle de l’autonomie ? L’apprenant autonome est étymologiquement, celui qui se crée ses propres règles, autos nomons. Qu’est-ce que cela change pour le monde de la formation, lorsque l’on sait que la définition classique est à la racine de la vision moderne de la formation ? Et si on doit changer l’apprenant, n’est-ce pas tout le système qui s’en trouve chamboulé ? Assiste-t-on réellement à l’émergence d’une nouvelle autonomie ou s’agit-il d’une verbosité pour changer les mots faute de changer les choses ?
1, L’autonomie, comme construction sociale
Le linguiste suisse, Ferdinand de Saussure, a montré que ce que nous nommons n’est pas la chose elle-même, mais une construction sociale (Cours de linguistique générale, 1916). Jean Baudrillard parlera de la réalité qui n’est pas le réel, la réalité, une façon de donner sens au réel qui existe sans sa réalité. Parler d’autonomie de l’apprenant est une réalité qui permet de faire quelque chose du réel. La réalité, l’histoire qu’on se raconte de la chose, le réel, est le seul moyen de faire société pour l’historien Yuval Noah Harari. L’histoire de l’autonomie est née selon les auteurs, soit avec René Descartes et « Le discours de la méthode » (1637), soit avec Saint Augustin et « Le maître » (388). La modernité, c’est Descartes. Il instituera un apprenant autonome capable de se retirer du monde pour penser par lui-même et il ajoutera rationnellement. La notion de souveraineté numérique se fonde sur cette construction sociale.
D’autres auteurs ont apporté leur contribution. On peut penser à Jean-Jacques Rousseau qui considère que cette autonomie n’est pas naturelle, la société façonne nos désirs avant que la conscience puisse les interroger. La formation devient un levier pour libérer l’apprenant des illusions sociales (Emile ou de l’éducation, 1762). L’autonomie est une construction individuelle. Emmanuel Kant radicalise la position de Rousseau, l’autonomie n’est pas un état, mais une exigence morale. Penser par soi-même suppose de lutter contre la paresse intellectuelle et la tutelle sociale. «Sapere aude », Ose savoir, est une norme sociale. « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable » (Qu’est-ce que les Lumières, 1784). L’autonomie est une injonction sociale pour construire la société idéale. C’est l’individu qui est responsabilisé par la société. L’apprenant est ce qu’il est, et la société choisit de le définir à des fins particulières.
Le 20ème siècle a approfondi cette notion en déplaçant l’idée d’autonomie vers l’analyse des structures invisibles qui organisent le pensable. Michel Foucault montre que le pouvoir moderne ne contraint pas seulement, il produit des normes, des discours, des régimes de vérités. « Le pouvoir produit du réel ; il produit des domaines d’objets et des rituels de vérité » (Surveiller et punir, 1975). Cornelius Castoriadis souligne que toute société fabrique des imaginaires qui rendent certains choix évidents et d’autres impensables. « Les individus sont fabriqués par la société autant qu’ils la fabriquent » (L’institution imaginaire de la société, 1975). L’autonomie n’est pas si autonome que cela. L’apprenant choisit dans un cadre social. Dans ce cadre Bernard Stiegler introduit l’automatisation comme rupture anthropologique, la technologie change nos définitions de l’homme, de l’apprenant et de l’autonomie.
2, La souveraineté cognitive
Les neurosciences contemporaines ont mis en évidence un point décisif dans la formation, l’attention qui devient une condition préalable à tout apprentissage. « Il n’y a pas d’apprentissage sans attention » (Stanilas Dehaene, Apprendre, 2018). Cette fonction est particulièrement liée au numérique qui sollicite en permanence la réactivité. Pour Bernard Stiegler, l’attention n’est pas seulement une capacité individuelle, elle est la condition de l’autonomie. Lorsque l’attention est fragmentée par le numérique, ce n’est pas seulement la performance cognitive qui est affectée, c’est aussi le fait de pouvoir se constituer comme un sujet pensant dans la durée. En situation d’infobésité et de sollicitation permanente, la plasticité attentionnelle se traduit par une perte de la capacité à soutenir une pensée, à différer une réaction, à habiter le temps long. La souveraineté cognitive commence par une souveraineté attentionnelle, l’apprenant doit apprendre à maîtriser son attention pour pouvoir imaginer une véritable autonomie.
Les neurosciences émotionnelles ont définitivement rompu avec l’illusion de la pensée rationnelle de Descartes. Antonio Damasio montre que la formation est structurellement dépendante des émotions. « Nous ne sommes pas des machines pensantes qui ressentent, mais des machines émotionnelles qui pensent » (L’erreur de Descartes, 1994). Cela sert de fondement à la souveraineté cognitive. Pour Bernard Stiegler, la crise contemporaine de l’autonomie ne réside pas seulement sur la captation de l’attention, mais dans la capture industrielle du désir. Le capitalisme numérique ne se contente pas d’orienter les comportements, il court-circuite le processus de sublimation, le processus de transformation du désir en pulsion immédiate, réduisant ainsi la temporalité nécessaire à l’élaboration du jugement. Le désir d’apprendre n’est plus alors un moteur purement interne. La gamification, la stimulation continue produisent une hétéronomie de l’apprenant. La souveraineté cognitive implique une souveraineté du désir. Sans la maîtrise des émotions, l’apprenant ne peut plus apprendre en pleine conscience.
La souveraineté cognitive repose sur ce qu’on appelle la métacognition, la capacité du sujet se représenter, analyser et réguler ses propres processus mentaux. Penser sa pensée est une compétence décisive dans la formation, c’est ce qu’on appelle la réflexivité. « Apprendre à apprendre est la clé de l’autonomie intellectuelle » (Jean Piaget, La prise de conscience, 1974). Se former est toujours une transformation de soi, la réflexivité devient alors une condition indispensable à la continuité identitaire. Elle permet de se transformer sans se dissoudre, sans perdre le sens. Pour Bernard Stiegler, cette capacité réflexive constitue un rempart contre la prolétarisation cognitive. La métacognition est un moyen de lutter contre les pensées automatisées, l’interprétation, la mise à distance permet aux apprenants de rester acteurs de sa formation. Sans métacognition l’apprenant peut apprendre, même plus vite, mais il perd son autonomie.
3, L’autonomie érotisée
Les sociétés contemporaines gouvernent par le désir au contraire des sociétés disciplinaires qui gouvernent par la norme et l’interdit. Les sociétés contemporaines orientent les comportements en rendant certaines trajectoires désirables. La formation a dans ce cadre une place particulière avec un imaginaire social fort, mêlant promesse d’accomplissement personnel, reconnaissance sociale et augmentation de soi. « Le pouvoir moderne agit sur les conduites en agissant sur les désirs » (Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, 1978). Le désir de se former est ainsi socialement scénarisé, orienté vers des figures sociales. Cela pose des problèmes à la souveraineté cognitive, si le désir d’apprendre est social, l’autonomie est discutable, l’apprenant choisit, mais dans un domaine déjà présélectionné. Choisit-il encore ? La souveraineté cognitive consiste alors distinguer entre un désir d’apprendre intériorisé et un désir d’apprendre prescrit. Choisir en pleine conscience des options sociales qui lui sont proposées.
L’autonomie prescrite n’est pas sans poser quelques questions. Les algorithmes font la promesse de la personnalisation des parcours pour optimiser les métriques de la formation. L’apprenant prend la posture sociale d’un acteur qui choisit de se laisser guider par ses métriques et les recommandations de la machine. Or, les algorithmes ne se contentent pas de proposer, ils hiérarchisent, orientent, filtrent les trajectoires probables. Et ce n’est pas neutre. « Les algorithmes produisent des mondes probables, pas des mondes souhaitables » (Dominique Cardon, A quoi rêvent les algorithmes, 2015). Certaines options sont invisibilités. C’est ce que Bernard Stiegler critique. L’orientation cognitive est externalisée dans la construction de ses choix. C’est pour l’auteur une nouvelle forme de « prolétarisation ». Il ne s’agit plus de la perte du savoir-faire, comme dans son acception classique, mais de la perte du pouvoir de juger. La souveraineté cognitive suppose au contraire de s’écarter du parcours optimisé, sans cette capacité critique, l’autonomie ne sera que limitée.
L’autonomie moderne suppose l’idée de l’intimité de l’apprenant et de sa rationalité. Elle fut dominante durant le 20ème siècle avec l’Organisation Scientifique de la Formation. Sa critique à partir des années 80 à ouvert à la montée en puissance de l’apprenant émotionnel et de l’apprenant relationnel. L’autonomie de l’apprenant s’en trouve enrichie. L’autonomie de l’apprend est une ouverture : Descartes la positionnait « dans la forteresse de mes pensées », aujourd’hui la forteresse s’ouvre à l’autre. L’apprenant n’est plus un sujet isolé, mais le membre d’un collectif. « Tu penses donc je suis ». La communauté apprenante devient un outil de souveraineté cognitive. Non pas comme un agrégat d’individus, mais comme un espace social de confrontation des savoirs et de régulation des désirs. L’apprenant apprend à se mettre en distance de ses propres représentations et ainsi reprendre prise sur ses propres choix.
La souveraineté cognitive ne repose plus sur l’idée d’une autonomie naturelle de l’apprenant, mais la construction d’une nouvelle autonomie. L’intelligence artificielle repose les questions plus qu’elle n’apporte de solution. Outre le fait que la construction même de l’apprenant ou de l’autonomie est une construction sociale spécifique, le numérique réinterroge les définitions de base et permettent de repenser les pratiques pédagogiques avec par exemple l’émergence des communautés apprenantes. Reste à mettre ces outils au service d’un projet : s’agit-il de construire un collectif rationnel, émotionnel avec la montée en puissance des communions apprenantes ; s’agit-il de construire une communauté pour résister à la captation permanente de l’attention, sortir de l’accessoire pour revenir à l’essentiel comme par exemple de se mettre en distance d’une autonomie prescrite ? Le moment est à la créativité sociale en se rappelant que l’idée même d’autonomie est une illusion sociale.
Fait, à Paris, le 27 janvier 2025
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