Tout le monde est d’accord pour dire que la formation change. Que ce soit un changement technologique, dit Schumpétérien, ou un changement sociologique, dit Rabelaisien, ou un mixte des deux, tout le monde accepte cet aphorisme. Qu’est-ce qui change et surtout quelle perspective pour ce changement ? Deux ouvrages majeurs du 20ème siècle vont nous servir de base pour répondre à cette question : 1984 de Georges Orwell (1949) et le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932). Deux dystopies, deux visions de la société et deux pédagogies implicites. Georges Orwell décrit un monde où l’on contrôle les esprits par la surveillance, la contrainte et la manipulation du langage. Aldous Huxley décrit un monde où l’on obtient l’adhésion par le plaisir, la satisfaction et la manipulation du langage. Neil Postman résumera plus tard cette opposition : « Orwell craignait que l’on nous cache la vérité. Huxley craignait que l’on nous donne tant d’informations que nous nous soyons réduit à la passivité » (Se distraire à en mourir, 1985). Cette phrase éclaire remarquablement notre présent. Le numérique pose des questions et réinterroge nos anciens modèles : la formation oscille entre le contrôle et la séduction, la surveillance et le plaisir, la normalisation et la distraction. Comment l’entreprise peut-elle intégrer ces modèles dans sa stratégie de formation ? Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Que penser de ces dangers ?
1, Orwell formateur, la pédagogie du contrôle
La citation emblématique de 1984 est « Big Brother vous regarde ». Elle est l’archétype de la société de surveillance. La société met de façon systématique la surveillance au cœur de son système, tout est sous contrôle jusqu’à l’intrusion dans l’intime et la maîtrise des esprits. Chaque citoyen est surveillé en continu. Si l’on projette la formation avec le numérique, on assiste à une situation similaire. Dans les plateformes LMS ou LXP, l’apprenant laisse des traces en permanence : connexion/déconnexions, durée passée sur chaque module, clics, vidéos vues, quizz effectués, … et c’est sans parler des autres capteurs comme le eyes tracking ou d’autres de plus en plus intrusifs au service de la personnalisation des parcours. Le danger existe. La formation s’ouvre aux learning analytics des métriques de contrôle. La culture de la formation est déjà dans la logique du contrôle. L’administration de contrôle renforce la production de preuves de conformité pour justifier de la qualité de la formation. Qualiopi est l’illustration d’une politique orwellienne du contrôle. Il s’agit de créer des normes sociales plutôt que de construire des formations. On confond, « Une carte n’est pas le territoire » (Alfred Korzybski, 2007). La métrique ne mesure pas la formation, elle produit des normes de contrôle qui se contrôle… et la chose perd tout son sens.
La seconde grande idée de 1984 est la création de la « novlangue », la nouvelle langue. « Le but de la novlangue n’est pas seulement de fournir un moyen d’expression, (..) mais de rendre impossible toutes les autres modes de pensée ». Le langage ne décrit pas le monde, il en conditionne la compréhension. Réformer les mots, c’est réformer le pensable. « Faites-leur manger le mot, vous leur ferez avaler la chose » (Citation attribuée à Lénine). Durant l’Organisation Scientifique de la Formation, le pédagogue devient un ingénieur pédagogique, une notion anglo-saxonne qui appauvrit son origine latine, l’ingénieux, créatif, laissant place à un engineer, dérivé de machine, moteur, qui lui donne un sens mécanicien, acteur de la mécanique rationnelle (https://www.lajauneetlarouge.com/a-propos-de-lingenieur/) . Le numérique nous propose sa nouvelle langue : l’évaluation devient la data, la formation devient une learner experience, apprendre devient un taux d’engagement,… Le numérique impose sa vision du monde. Orwell nous met en garde contre une langue qui nous empêche de penser, il propose donc de garder une résistance linguistique pour regarder le monde différemment. Le responsable de formation choisit ses mots pour choisir sa vision de la formation et construire sa novlangue pédagogique. La différence est de garder en conscience qu’une vision fait société, mais que ce n’est qu’une vision parmi tant d’autres. Cette conscience de la vérité sociale ouvre à l’autonomie.
Enfin, Orwell écrivait : « Le passé est effacé, l’effacement oublié, le mensonge devenait vérité ». La société du contrôle passe par le contrôle de la mémoire. La formation est un apprentissage socialisé, autrement dit ce que la société dit être le bien apprendre. Philippe Muray avait cette belle formule, « l’empire du bien ». Jean Baudrillard distinguait le réel de la réalité, le réel est ce qui est sans l’interprétation de l’homme, la réalité l’interprétation sociale du réel, la réalité est ce qui donne sens au réel. Dès 1976, il parle de la perte du réel au profit de la réalité puis de l’hyperréalité des idées sans réel. Former, c’est construire une hyperréalité qui fait société. Georges Orwell nous montre la mécanique du pouvoir de celui qui fait société et nous invite à garder un sens critique issus du réel pour que la société ne se fonde pas que sur la symbolique du social. Il invite à une déconstruction de l’hyperréalité et une acceptation de la délibération pour construire une société qui fait formation critique. Sortir du contrôle pour retrouver une résonance sociale.
2, Huxley formateur, la pédagogie de la séduction
Aldous Huxley présente un autre danger pour la formation, il propose une autre société : « Le secret du bonheur et de la vertu, c’est d’aimer ce que l’on est obligé de faire ». Là où Orwell imaginait un pouvoir qui interdit, Huxley imagine un pouvoir qui rend inutile d’interdire : le pouvoir obtient l’adhésion sans contrainte, pourvu qu’il sache organiser les conditions d’un plaisir continu. Le système génère une drogue le soma, dont la racine est le sommeil, pour abolir le malaise, dissoudre toute expérience négative et favorise les relations sociales. Tout le monde en consomme. Le soma est la technologie du bonheur obligatoire pour tous. « Tout le monde appartient à tous les autres ». La société supprime le négatif, tout n’est que bonheur. Or justement, sans manque, sans tension, sans épreuve, il n’y a plus de travail intérieur. Si l’on transpose à la formation, qui refuserait une formation où l’on s’amuse ? Certains en ont fait un argument de choix, la formation devient une learner experience, une aventure à vivre. « Toute expérience n’est pas éducative » (John Dewey, Démocratie et éducation, 1916). L’amusement, l’engagement ne sont pas le garant de la transformation nécessaire. Le danger n’est pas l’amusement, mais de croire que l’amusement suffise. La gamification peut être un soma pédagogique si elle perd de vue ses objectifs de connaissances et de compétences.
Le monde d’Huxley propose le monde des Bisounours, sans conflit, sans tension, sans contradiction. Or, comme le disait Gaston Bachelard : « Toute connaissance est une réponse à une question » (La formation de l’esprit scientifique, 1938), et si la question trouve une réponse immédiate, elle perd en profondeur. Philippe Meirieu avait cette belle formule entre la question et la réponse, il faut un « sursis » (La pédagogie et le numérique, 2012). Ce sursis est le lieu du travail intellectuel, hésiter, chercher, se tromper, reformuler. Sans lui, la réponse devient un réflexe, non un jugement. Former sans effort, c’est former sans jugement. Jean-Claude Michéa met en garde contre une pédagogie qui substitue des compétences opératoires à la formation du jugement : cela produit des collaborateurs « adaptés » plutôt que des collaborateurs capables de comprendre le monde. Or dans un monde disruptif, il ne s’agit pas d’avoir des collaborateurs adaptés, mais des collaborateurs qui s’adaptent et cette adaptation vient de l’autonomie du jugement pour répondre l’imprévue, l’agilité. A trop faire adhérer, on endort l’esprit critique. La formation suppose des épreuves (https://affen.fr/pedagogie/que-cache-le-mythe-de-la-formation-sans-effort/) . La formation sans effort est la fin de la formation.
Mais Huxley va plus loin lorsqu’il écrit « L’histoire, c’est du vent ». Il propose un monde sans mémoire et nous met en garde contre une société sans culture. Que signifie une société sans culture ? Il s’agit d’une société qui ne serait que technicienne, le monde serait un problème à résoudre. Dans « L’esprit du terrorisme » (2001 après les attentats du 11 septembre) Jean Baudrillard montre la conséquence d’une réalité pacifiée, « l’irruption du réel » dans la réalité. Le réel s’invite dans une histoire qui l’avait évacué. Les décalages, les tensions, dans une histoire bien réglée sont autant d’irruption du réel dans une réalité sociale. Et cela a des conséquences sur la formation. La formation ne doit pas être seulement la reproduction de la société racontée, elle doit être aussi un lieu d’écoute pour se nourrir de ces décalages, comprendre ses résonances (Hartmut Rosa, Pédagogie de la résonnance, 2022). « Une société qui ne transmet plus que des compétences techniques produit des individus incapables de juger le monde dans lequel ils vivent » (Jean-Claude Michéa, 2020). Or, c’est dans cette capacité de jugement que réside une ambition.
3, Entre Orwell et Huxley
Le choix de société appartient à la société. Encore faut-il que la société s’empare de cette interrogation pour en faire un débat. Georges Orwell parlait de choix intériorisés, l’individu accepte la norme, il n’y a plus de débat tout est entendu. Prenons un exemple : le numérique externalise la réflexion. Comme l’a montré Daniel Kahnemann, dans un environnement technique où la machine propose des solutions immédiates prêtes à l’emploi, le cerveau à recours à la facilité plutôt qu’à la difficulté, autrement dit le système 1 au détriment du système 2. Nous sommes attirés par ce qui réduit l’effort et le doute. Ce qui pose problème n’est pas tant cette efficacité cognitive que d’accepter le monde tel qui est présupposé, sans penser autrement, sans résister. « Il s’agit moins de contraindre les individus que de configurer leur environnement de manière à rendre certains comportements plus probables que d’autres ». Antoinette Rouvroy de résumer la situation : « réduire le possible au probable » (Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation, 2013). L’IA homogénéise les trajectoires professionnelles, elle n’interdit pas la créativité, elle l’a rend improbable. Orwell nous alerte contre cette normalisation douce.
Adous Huxley propose une autre conformité douce, une domination par le plaisir. La montée en puissance de l’apprenant qui fait suite à l’horizontalisation des entreprises, suppose que l’on reconnaissance sa liberté d’adhésion. On retrouve cette logique dans la recherche croissante de l’engagement de l’apprenant. Les dispositifs deviennent de plus en plus attractifs, ludique. La gamification propose des récompenses. Le snack content favorise les absorptions rapides. La formation devient facile, l’IA concourt à cette fluidité apprenante. Pourquoi apprendre, si l’on est connecté à un LLM ? Les apprenants sont capables de répondre instantanément avec des réponses de qualités. Il s’agit d’un véritable progrès social, le savoir accessible à tous dans toutes les situations. Certains parlent de simulacres d’apprentissage, car si l’apprenant maîtrise les réponses, il ne maîtrise pas les raisonnements. Là où d’autres s’insurge : a-t-on besoin de connaître la mécanique pour faire rouler une voiture ? Dans ce débat le regard d’Huxley est intéressant, car si l’apprenant est satisfait trop vite, il n’y a pas de résistance apprenante or c’est dans cette résistance que l’apprenant se transforme. Pas de résistance, pas de formation. Le plaisir de la réponse facile est un danger pour l’apprenant.
Entre la normalisation et la séduction, c’est la définition des choses et des postures que l’IA réinterroge. Quelle formation, quelle apprenant la société, désire-t-elle ? La formation est en mutation, une mutation rabelaisienne. Il ne s’agissait pas seulement de dénoncer une pédagogie particulière, mais de proposer une autre formation. La technologie à l’époque, l’imprimerie, a permis en diffusant le support de formation de changer la posture au savoir en développant une éthique de la discussion dirait Juger Habermas, un débat d’idées contradictoires qui deviennent une méthode. Aujourd’hui avec le développement de l’IA, c’est la conversation qui est réinterrogée, demain le fait de faire avec les LAM et l’IA physique, l’apprenant va connaître une mutation. Bernard Steigler parle d’extériorisation des savoirs (La technique et le temps, 1994), autrement dit l’apprenant ne mémorise plus, il accède ; il ne comprend plus, il consulte ; il ne juge plus, il vérifie. Il parle alors de prolétarisation des esprits, une perte de savoir au profit de son usage. C’est ce que Ray Kurzweil appelle la singularité, le moment où les capacités de la machine deviennent plus performantes que celles de l’homme. Les deux auteurs sont inspirants pour la prospective formative.
La question de la prospective de la formation pose la question de l’homme qui apprend. La question est radicale, qui revient aux racines des choses. Certains en appellent en un sursaut critique, faire de l’apprenant un être qui apprend à penser par lui-même, qui critique les propositions des machines qui apprend à poser des questions. Que ce soit Orwell ou Huxley tout deux considéraient que la formation était à un carrefour et ils en appellent à un débat, une socialisation de cette question. Deux lanceurs d’alerte pour que le social s’engage dans le questionnement et choisit. Le risque est la disparition de l’intériorité, cette notion développée par Saint Augustin et qui donnera une spécificité à la modernité et aujourd’hui à notre façon de poser le monde. L’expert ne sera plus celui qui sait, mais celui qui sait quoi faire de ce qui est disponible. L’enjeu ne sera plus d’avoir du savoir, mais d’être capable de penser le monde saturé de savoirs. Le faire en toute conscience ou se laisser séduire par une révolution douce. On a la formation qu’on mérite…
Fait à Paris, le 07 avril 2026
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