L’histoire de la formation professionnelle s’est construite autour de la transmission. L’attention a été portée sur la qualité du savoir à transmettre plutôt que sur les conditions concrètes dans lesquelles l’apprenant allait apprendre. L’ergonomie propose une perspective différente, elle s’intéresse non seulement au contenu, mais aussi à l’activité réelle de l’apprenant confronté à ce dispositif. L’ergonomie a plus de 100 ans d’expertise, il n’est pas étonnant que son regard intéresse le monde de la formation. Que faire de cet outil dans un moment disruptif ? S’agit-il d’en faire le nouveau veau d’or de la formation ou d’une nième perspective sur le sujet ? Et d’un point de vue, plus opérationnelle, qu’est-ce que l’entreprise peut faire de cet outil qui a une promesse produit alléchant : remettre la formation au cœur de la réalité terrain ? Que faut-il en penser ?
1, L’ergonomie
L’ergonomie est étymologiquement la loi du travail, ergôn et nomos en grec. Ce néologisme fut créé par un ingénieur polonais Wojciech Jastrzebowski, en 1857, avec son « Précis d’ergonomie ». Ce mouvement trouve son origine dans les travaux de Liliane Gilbreth (Psychologie du management, 1914). Dans le cadre de l’Organisation Scientifique du Travail, Frank et Lilian Gilbreth se proposaient de décomposer toute activité manuelle en micro-gestes élémentaires, 17 mouvements fondamentaux. Ils filment les ouvriers au travail pour cartographier les mouvements. L’archétype de référence est d’avoir analysé le geste du maçon pour le faire passer de 18 mouvements à 5. Les trois finalités de l’ergonomie, même si le mot n’existait pas encore, étaient la productivité, la réduction de la fatigue et l’apprentissage plus rapide du geste. L’ergonomie pour ses auteurs était perçue comme un progrès social. Il faut remettre l’analyse dans son contexte : à la fin du 19ème siècle, on parlait d’épuisement physique des corps lié à l’émergence de l’industrialisation (Georges Vigarello, Histoire de la fatigue, du Moyen-Age à nos jours, 2020). L’ergonomie, comme organisation scientifique du travail, était une approche humaniste pour les ouvriers.
Après la Seconde guerre mondiale, l’ergonomie se scinde en deux traditions. La première est née aux Etats-Unis, on parle parfois de l’école américaine qui se développe dans les milieux militaires et aéronautiques. Comment concevoir un cockpit évitant les erreurs humaines ? L’ergonomie devient une ergonomie de l’interface. Il ne s’agit plus d’adapter l’homme à la machine, mais de concevoir des machines compatibles avec les limites perceptives et attentionnelles de l’homme. La seconde école, appelée école française d’ergonomie, développe une ergonomie centrée non plus sur la machine, mais sur l’activité humaine réelle. Alain Wisner formalise la distinction devenue fondatrice entre la tâche prescrite et l’activité réelle (Réflexions sur l’ergonomie 1962-1995, 1995). La tâche est l’organisation prescrite par les experts, l’activité renvoie à l’ensemble des ajustements que l’ouvrier, celui qui œuvre, doit faire pour faire face aux réalités du terrain. Ce paradigme transforme la vision du travail et de la formation : il ne s’agit plus seulement de transmettre, mais d’aider l’apprenant à développer ses capacités à comprendre et transformer les situations auxquelles il est confronté.
Les années 80 marquent un tournant dans le monde de l’ergonomie : l’entrée dans l’ère de la cognition. Maurice de Montmollin décrit l’opérateur comme un « traiteur d’information » (L’ergonomie, 1986). La fatigue change alors de nature, elle devient cognitive, liée à la surcharge informationnelle, à la fragmentation de l’attention et à la multiplication des interfaces. Les ergonomes montrent la manière dont l’information doit être structurée pour améliorer la performance cognitive : hiérarchie visuelle, segmentation des contenus, lisibilité typographique, répétition multi-support,… Le numérique a été un accélérateur de l’ergonomie, dans un premier temps de l’ergonomie produit en proposant des interfaces capables de soutenir l’attention, la compréhension et la prise de décision. En formation, cela s’est traduit par l’émergence du snack content sur les plates-formes LMS, créer des produits optimisés. Mais le cerveau n’est pas un ordinateur individuel. Le mot ordinateur a été créé par IBM en 1955, la machine qui met en ordre étymologiquement. Le cerveau pense dans un environnement matériel et social. Les connaissances ne sont pas des informations stockées, elles sont une interface entre les outils, les usages individuels et collectifs. Une nouvelle harmonie entre le prescrit et la réalité terrain.
2, L’ergonomie de la formation
L’ergonomie de la formation a suivi la même histoire en commençant par une ergonomie de l’offre. Le modèle met l’accent sur la structuration du contenu, de la tâche prescrite. L’ergonomie est souvent réduite à la fluidité et la friction pour réduire les obstacles à l’apprendre. Si l’on reprend John Sweller et sa théorie de la charge cognitive : « L’architecture cognitive humaine est caractérisée par une mémoire de travail limitée » (Cognitive load during problem solving effects on learning, Cognitive science, 1988). Fort de cette limitation, le travail de l’ergonome est de fluidifier l’accès à l’information en supprimant au maximum la « charge extrinsèque » qui nécessite un effort cognitif plus important avec des interfaces confuses, des informations redondantes ou une navigation complexe. Une bonne ergonomie est une ergonomie qui organise l’information en fonction de l’importance pédagogique des messages. Le snack content avec les messages forts respecte la limitation de la mémoire de travail (Richard Mayer, Multimedia learning, 2001).
Le numérique est un terrain d’expérimentation privilégié pour l’ergonomie cognitive. Dès les années 90, les ergonomes ont observé l’introduction massive des interfaces numériques transformant la nature du travail intellectuel. L’apprenant ne manipule pas des objets physiques, mais des représentations comme les menus, les icônes, les fenêtres, les hyperliens. Les ergonomes ont analysé comment les apprenants interprètent et utilisent les signes visuels. « Un dispositif technique n’est efficace que s’il est compatible avec les caractéristiques de l’activité humaine qui l’utilise » (Jacques Leplat, Regards sur l’activité en situation de travail, 1997). La simplicité améliore la compréhension. Edward Tufte, spécialiste de la visualisation, énonce : « Avant tout, monter l’information essentielle » (The visual display of quantitative information, 1983). Ce que les neurosciences corroborent avec les mécanismes de l’attention. Dans un module e-learning, l’ergonome propose de supprimer tout ce qui n’aide pas à l’activité cognitive. La sobriété informationnelle est centrée sur l’apprenant pour qu’il puisse comprendre ou agir dans les meilleures conditions. Réduire le bruit informationnel pour concentrer l’attention sur l’objectif pédagogique de la formation.
L’ergonomie du produit est challengée par une ergonomie de l’apprenant. Il ne s’agit plus seulement de se demander « comment bien présenter le produit de formation ? » mais d’interroger la réalité du terrain de l’apprenant pour lui construire « un environnement capacitant », la ressource dont l’apprenant à besoin pour construire son propre savoir. « L’intervention ergonomique ne doit pas seulement viser la performance immédiate, mais le développement des capacités d’actions et de régulation du sujet » (Pierre Falzon, Ergonomie constructive, 2013). Il ne s’agit plus de fournir un produit de formation fini, mais de soutenir une activité de transformation de l’apprenant en fonction de ses apprentissages spécifiques. L’ergonomie qui est toujours une discipline de l’écoute, écoute davantage les besoins réels des apprenants, ses usages que les besoins prescrits par le social. L’analyse se décentre du contenu de l’expert vers l’usage de l’apprenant, cela correspond bien à l’évolution sociétale d’horizontalisation de la formation.
3, Que peut-on en penser ?
Dans le principe commun, l’ergonomie consiste à la pédagogie de la fluidité cognitive. Mais les travaux de Robert Bjork introduisent le concept de « difficultés désirables » : l’apprenant doit rencontrer un certain niveau de difficulté pour améliorer la consolidation de ses propres apprentissages. « Les conditions d’apprentissage qui améliore rapidement la performance immédiate ne soutiennent pas nécessairement la rétention à long terme ni le transfert des connaissances » (Memory and metamemory considerations, 1994). Autrement dit un apprentissage trop fluide, trop facile, se traduit par une illusion de maîtrise sans véritable mémorisation. Apprendre à l’insu de son plein gré est un apprentissage qui ne s’inscrit pas dans le temps. La confrontation à la difficulté constitue un moteur de l’apprentissage. L’activité cognitive compare les hypothèses, corrige les réponses, reformule les idées ce qui accroît l’activité de mémorisation. « On retient d’autant mieux une information que l’on a dû effectuer sur elle un traitement cognitif élaboré » (Alain Lieury, Mémoire et réussite scolaire, 1997). Le travail de l’ergonome pédagogue est d’orienter l’effort vers ce qui doit être appris.
Une formation gamifié à l’excès peut produire un phénomène paradoxal : l’engagement immédiat augmente, mais l’investissement cognitif diminue. La fluidité du jeu pédagogique peut insister davantage sur le parcours de gaming que sur celui de la pédagogie. La mécanique ludique avec des points, des badges, des récompenses rapides peut devenir le lieu de la concentration de l’apprenant au détriment du contenu. La mécanique du jeu plus que l’objectif, la gratification immédiate plus que la réflexion de fond. « Travailler, ce n’est pas seulement appliquer des prescriptions, c’est mobiliser son intelligence pour combler l’écart entre ce qui est prescrit et ce que la situation exige réellement » (Christophe Dejours, Le facteur humain, 1995). L’ergonome est celui qui non seulement analyser cet écart, mais l’organise pédagogiquement. Erotiser pédagogiquement l’épreuve, c’est transformer la difficulté en moteur d’engagement cognitif en vue d’un objectif pédagogique. Dans le parcours apprenant, l’épreuve donne une valorisation et une reconnaissance à l’apprenant qui renforce sa motivation dans le temps.
L’ergonomie, la loi du travail, révèle les contraintes réelles de la formation. Mais qui écrit cette loi ? La tradition de l’Organisation Scientifique de la Formation (OSF) est que la responsabilité incombe à l’expert, mais avec la montée en puissance de l’apprenant actif, l’apprenant n’est plus seulement destinataire d’un dispositif, il en devient un « auteur » pour reprendre le mot d’Ivan Illich. L’apprenant construit son apprentissage en fonction des réalités qu’il rencontre et des utopies qui l’habite. L’apprenant construit le contenu et l’objectif pédagogique. « L’opérateur n’exécute pas la tâche prescrite ; il construit son activité pour atteindre le résultat attenu » (Alain Wisner, Réflexions sur l’ergonomie, 1995). L’apprenant ne se réduit pas à l’application d’une prescription, un déroulé pédagogique, il le reformule en fonction de sa propre situation. L’usage pédagogique est celui de l’apprenant plus que celui de l’ingénieur pédagogique. Le travail de pédagogie est celui d’aider l’apprenant à construire un usage social qui fasse sens pour lui. C’est pour cela que l’ergonomie est une part importante du marketing, donner envie et plus encore du design.
Le monde de la formation est en transformation, c’est un moment particulier de changement de paradigme qui s’ouvre à un paradigme qui n’existe pas encore. C’est un domaine des possibles rares. « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent » (Mao Tse doung, 1957). L’ergonomie fait partie de ces écoles qui apportent une couleur à la formation, son atout est sa scientificité et son originalité est de revenir à la réalité du terrain. Elle propose des outils différents et complémentaires. Reste à inscrire l’outil dans les transformations sociétales comme par exemple le passage de l’expert à l’apprenant. L’outil ne sert que pour un bon ouvrier. Et c’est là où l’entreprise à un rôle à jouer particulier : l’ouvraison, l’Âge du faire, est le lieu de l’entreprise qui met en œuvre au service d’une stratégie donnée. L’entreprise doit intégrer l’ergonomie autant que l’ergonomie doit intégrer l’entreprise. On vit une époque formidable disait Reiser, celle où tout est possible pour ceux qui font.
Fait à Paris, le 11 mars 2026
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