« L’homme est le plus imitateur de tous les animaux, et c’est par l’imitation qu’il acquiert ses premières connaissances » (Aristote, Poétique, 335 av JC)). « La société, c’est l’imitation » (Gabriel Tarde, Les lois de l’imitation, 1890). « Nous sommes des êtres dont le cerveau est littéralement câblé pour résonner avec l’autre » (Giaccomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia, Les neurones miroirs, 2008). A travers 25 siècles, ces voix disent la même chose : avant toute instruction, avant toute pédagogie, avant toute formation, il y a l’imitation. Et pourtant avec les pédagogues de l’émancipation, l’imitation est devenue suspecte. L’autonomie de l’apprenant est devenue la norme, et l’imitation le signe d’un apprentissage passif, pire la source de reproduction de l’ordre établi comme l’a porté Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (La reproduction, 1970). Imiter, c’est se soumettre. Le mimétisme est passé de mode. Et pourtant aujourd’hui, le mimétisme reprend des couleurs que ce soit avec l’éthologie, les neurosciences, les sciences, la philosophie et tant d’autres domaines. Que faut-il faire de ce concept oublié ? Faut-il l’enterrer ou en faire un levier de connaissance pour la formation ? Qu’est-ce que cela change à l’ère des intelligences artificielles ?
1, Archéologie du mimétisme
Le mimétisme dans sa conception actuelle est né des observations du naturaliste Henry Bates lorsqu’il observait des papillons inoffensifs dont les ailes reproduisaient avec une précision troublante celles des papillons toxiques d’une espèce totalement différente (Transaction of le linnean society, 1862), il crée le terme de mimicry que le français traduira par mimétisme. La logique était évolutionniste, l’espère imitatrice profite d’une protection. Le mimétisme est le fruit d’une évolution inconsciente qui s’inscrit sur des millions d’années. Fritz Muller propose un mimétisme réciproque, chaque espère bénéficie de la ressemblance des autres (Ituna et Thyridia, 1879). Le mimétisme n’est pas simplement une copie, mais une coadaptation. Le mimétisme batesien est une sélection fonctionnelle des traits pertinents alors que le mimétisme mullérien ouvre voie à un mimétisme choisi, que l’on retrouvera dans l’éthologie. Que ce soit Konrad Lorenz (Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons, 1949) ou Nikolaas Tinbergen (L’étude de l’instinct, 1951) le mimétisme a une place dans la formation.
L’exemple de Nikolaas Tinbergen est intéressant ayant été une énigme scientifique pendant des décennies. Les mésanges bleues britanniques, dans les années 1920-40, devait réagir à une innovation environnementale, les bouteilles de lait ont été fermé par un opercule en aluminium, ne permettant plus d’avoir accès à la crème qui nourrissait les volatils. Comment l’innovation a-t-elle pu se transmettre ? La première réaction fut l’idée qu’un oiseau perfora l’opercule sous le regard des autres qui apprenaient ainsi par mimétisme. Or, la rapidité de la diffusion de l’innovation à tout le Royaume ne pouvait s’expliquer par cette solution. La seule explication statistiquement valable était que l’oiseau voyant un trou dans l’opercule a reconstruit l’intention de celui qui l’a fait pour ensuite reproduire le même geste. Autrement dit, le mimétisme ce n’est pas seulement copier un geste, c’est comprendre les motivations du geste. L’imitation est un outil de transformation sociale particulièrement performant pour apprendre ou se former. Le mimétisme n’est pas seulement un outil d’une pédagogie passive, il est aussi celui d’une pédagogie active.
C’est en 1992 que le mimétisme va prendre une dimension nouvelle avec la découverte des neurones miroir par Giacomo Rizzolatti. Des macaques rhésus, équipés d’électrodes mesurant l’activité du cerveau dans le cortex prémoteur, l’aire F5, montre que les neurones s’activent à la fois pour une action, mais aussi pour l’observation de l’action d’autrui. C’est un substrat scientifique à l’imitation. Marco Iacoboni ira plus loin puisqu’il parlera de « neural wifi », une connexion sans fil entre les cerveaux, et cette connexion touche aussi bien les états moteurs, qu’émotionnels ou intentionnels (Mirroring people, 2008). L’imitation n’est donc plus seulement un choix délibéré, c’est aussi une réaction automatique, inscrite dans le tissu cérébral lui-même. Antonio Damasio en fera une lecture émotionnelle particulière. Quel que soit le concept, cela change la formation. Par exemple, un formateur devient de par sa manière d’être, posture corporelle, rythme de pensées, un transmetteur de contenu ou un repoussoir, autrement dit la matière est filtré par les neurones miroirs qui est aussi sensible à l’information qu’à la manière dont elle est transmisse. Un formateur qui s’amuse avec sa matière montre le chemin de la chose apprise joyeusement.
2, Le mimétisme comme levier pédagogique
Le paradigme dominant de la formation pour adultes est celui qui dit que l’adulte apprend parce qu’il réfléchit, parce qu’il relit les nouvelles informations avec les anciennes, parce qu’il résout des problèmes. C’est ce que décrit le père de l’andragogie Malcolm Knowles (The modern practice of adult education, 1970). Cette vérité sociale n’est pas tout à fait ce que la science montre. Antonio Damasio a montré que l’être humain est soumis à un impératif homéostasiques entre les états internes et l’environnement. L’homéostasie sociale est le fait que l’être humain cherche à maintenir un équilibre viable dans les rapports à autrui, un équilibre qui passe par la résonance, la synchronie, la co-régulation des états internes. Avant d’apprendre, l’apprenant cherche à s’accorder, autrement dit l’environnement apprenant est essentiel à l’’apprentissage. Elaine Hatfield, John Cacioppo et Richard Rapson (Emotional contagion, 1993) ont montré que la contagion émotionnelle précède tout apprentissage. Un formateur dont la posture corporelle exprime la confiance et la curiosité crée une disposition à l’exploration chez les apprenants.
Le problème du paradigme dominant est que, sous prétexte, d’autonomie, il nie le besoin de résonance. La lecture classique de la pédagogie, issue de Knowles, qui valorise l’auto direction et la responsabilité de l’apprenant, trouve un allié avec la critique de la reproduction de Pierre Bourdieu (La reproduction, 1970). Il montre que le mimétisme, non seulement n’est pas neutre, c’est aussi un habitus, c’est-à-dire un dispositif durable qui organise les jugements de l’apprenant. L’habitus acquis par mimétisme est un système qui reproduit les inégalités sociales par intériorisation de l’organisation existante. La conséquence bourdieusienne est que l’apprenant doit rendre visible le mimétisme par réflexivité, un mimétisme volontaire. C’est la voie que choisi Philippe Meirieu quand il propose deux formes de mimétisme : l’imitation-reproduction, bourdieusienne, et l’imitation-modélisation, source d’autonomie (Apprendre… oui, mais comment ? 1987). Le formateur ne donne plus un modèle à copier, mais un modèle à habiter provisoirement pour le dépasser ensuite, c’est une étape dans le processus d’émancipation.
Le dépassement de l’opposition binaire permet de faire entrer dans la théorie le processus par lequel l’apprenant s’inscrit délibérément dans le sillage du praticien plus expérimenté, non pour le copier, mais pour habiter provisoirement sa façon de faire, afin de construire par sa propre expérience, sa voie professionnelle (Guy Le Boterf, Développer la compétence des professionnels, 2010). Le mimétisme est fait en toute conscience, l’apprenant choisit un dispositif pédagogique observable avec des grilles d’analyse qui ouvrent au débriefing et à la réflexivité. Le mimétisme est le besoin de faire harmonie autour d’un commun. Le mimétisme retrouve une légitimité à travers la création de communauté apprenante. Etienne Wenger avec ses communautés de pratiques propose des communautés réflexives, c’est une communauté qui se sait communauté, un mimétisme au service d’une formation. Mais il existe aussi une homéostasie sociale, une communion apprenante qui n’a pas besoin de savoir pour apprendre. Ce que John Dewey avait déjà noté à son époque (Experience and nature, 1925). Quelle que soit la notion choisie, l’imitation est de retour dans le game.
3, Le mimétisme augmenté
Le numérique a permis avec le web de développer une économie mimétique nouvelle. L’apprenant dispose d’un accès nouveau à des modèles d’expertises observables dans tous les domaines. La démocratisation de l’accès aux modèles mimétiques est une rupture pédagogique. L’apprenant dispose d’une abondance de modèle sans médiation sociale traditionnelle. Un apprentissage par observation sans précédent pour reprendre le mot d’Albert Bandura (Social learning theory, 1977). Autrement dit, une compétition nouvelle entre le mimétisme institutionnel et le mimétisme informel. Les apprenants peuvent choisir leur modèle d’expertise, cela devient une expertise hors les murs. Cette démocratisation des modèles mimétiques est une transformation comparable à la naissance de l’imprimerie au 15ème siècle. Cette configuration challenge la formation institutionnelle et oblige le présentiel à travailler son incarnation. Si le numérique peut travailler ses effets comme le rythme des images, les plans de coupe… le présentiel lorsqu’il est travaillé est beaucoup plus impactant en matière de contagion émotionnelle.
Aujourd’hui, l’IA apporte un autre regard sur le mimétisme. Jean Baudrillard propose une définition du simulacre : « Il ne s’agit plus d’imitation, ni de redoublement, ni même de parodie, mais d’une substitution au réel des signes du réel » (Simulacres et simulation, 1981). Le réel laisse place à un simulacre de réel qui donne un sens aux choses. Le LLM peut être perçu comme un simulacre lorsqu’il produit des images, des textes, des voix ou des vidéos. Il parait réel sans être reliés à un original vérifiable. L’IA est un outil baudrillardien, elle construit une réalité, voire une hyperréalité. « Les algorithmes ne sont pas des miroirs neutres de la société. Ils sont des acteurs qui sélectionnent, amplifient et normalisent certains comportements au détriment d’autres. Ils produisent de la conformité mimétique à grande échelle sans que personne n’ait décidé de cette conformité » (Dominique Cardon, A quoi rêvent les algorithmes, 2015). On retrouve la critique de Pierre Bourdieu, d’un mimétisme inconscient qui maintiendrait le système. Faut-il forcément y voir un besoin d’émancipation du mimétisme numérique ?
René Girard avait théorisé que le désir humain est triangulation et mimétisme. « Le désir selon l’autre, ou désir triangulaire, est celui que je désire parce qu’un autre le désire. Le modèle, ou médiateur, est celui dont je copie le désir, celui dont je prends le désir pour modèle du mien. Le sujet désire l’objet parce que le médiateur lui-même le désire ou pourrait le désirer » (Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961). Autrement dit, nous ne désirons pas les objets directement, nous désirons ce que notre médiateur désire, nous imitons le désir de l’autre pour exister à nos propres yeux. Ce mécanisme trouve une application intéressante pour la relation IA-homme, l’IA mimétique. L’IA est un médiateur qui ne rentre jamais en rivalité, ne jalouse pas, ne menace jamais le désir du sujet. « Le compagnon d’apprentissage idéal n’est pas celui qui sait tout. C’est celui qui sait exactement ce que je ne sais pas encore – qui se situe au bord de ma compétence, dans cet espace inconfortable mais stimulant que Vygotski appelait la zone proximale de développement. Et c’est précisément ce que les systèmes d’IA adaptatifs cherchent à simuler : un compagnon qui serait toujours au bon niveau, toujours disponible, toujours patient, et jamais menaçant » (Serge Tisseron, Le jour où mon robot m’aimera, 2015). Le mimétisme IA ouvre des perspectives sociétales intéressantes.
Comme on l’a vu, le mimétisme est porteur de développements nouveaux pour les sciences de la formation. La pédagogie dominante a longtemps pensé l’apprentissage comme un processus désincarné. Aujourd’hui, la formation intègre le corps, les rythmes, les émotions, la présence ou la résonance. On ne connaît pas bien comment le corps apprend, ce qu’apporte la pédagogie de la présence, comment des apprenants par mimétisme entre en apprenance grâce au formateur,… les techniques commencent à émerger reste à leur laisser de la place dans les référentiels de la formation. Le rôle du formateur ou de l’apprenant n’est pas tant un déficit de compétence qu’un déficit de résonance (Hartmut Rosa, la pédagogie de la résonance, 2022). Le mimétisme est une autre façon d’entrer en résonance avec les apprenants les autres et le monde. Reste une question fondamentale : si le mimétisme est une technique de plus dans la boîte à outils du pédagogue et de l’animateur, à qui voulons-nous ressembler ? Il y a ceux qui regardent le doigt et ceux qui regardent la lune. Autrement dit, quel est le monde dans lequel nous rêverions de vivre ? Que ce soit avec ou sans l’IA, quel être humain souhaitons-nous devenir ensemble ? Belle question pour la formation.
Fait à Paris, le 02 juin 2026
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