Pourquoi la France, n’a-t-elle pas de filière EdTech ?

par | 13 janvier 2026 | Économie, Technologie

La relation de la France avec la formation est une vielle histoire. On pourrait citer au hasard, François Rabelais avec son Gargantua (1534) qui ouvre à la Renaissance de la formation, ou bien encore Nicolas de Condorcet et son « Grand discours sur l’instruction publique » (1792) qui pose les principes de la formation moderne. La France est terre de formation. Et pourtant, elle connaît un paradoxe : tout est là, les institutions, les budgets, les experts, les réformes et toujours pas de filières EdTech, Educational Technology, au sens industriel, scientifique ou stratégique. Il existe bien des start-ups isolées, des programmes publics empilés, mais pas de filière structurée, pas de licornes… des outils sans récit. Comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi l’EdTech française pèse-t-elle si peu dans un marché de la formation pourtant colossal ? Pourquoi l’innovation formative ne prend pas sur le sol de France ? Derrière cette absence de filière, il y a une question plus vaste que la production d’une industrie de la formation, une formation pour quoi faire ? Question stratégique et politique qui a des conséquences majeures sur l’ensemble du pays.

1, Un rendez-vous manqué avec l’industrie de la formation

L’histoire de française de la formation est spécifique : l’Etat pense la technique pour l’ensemble du territoire, il crée des écoles pour faire émerger des compétences pour un idéal de progrès social. L’exemple de l’Ecole nationale des ponts et chaussées est emblématique. Fondée en 1747, elle ne se contente pas de former des individus, elle structure un corps d’élite, celui des Ponts et Chaussées, chargé de concevoir, construire et entretenir les routes, les canaux, les ports et plus tard les chemins de fer. L’ingénieur n’est pas un prestataire, c’est l’agent d’un projet national. On pourrait encore citer l’Ecole des mines de Paris, fondée en 1783, dont l’enjeu n’était pas seulement d’organiser l’extraction minière, mais d’organiser les besoins énergétique qui accompagnera le développement industriel du pays. L’innovation n’est pas seulement une innovation marchande, mais un choix politique et stratégique. La technique était pensée sur le temps long.

Ce modèle irrigue encore la formation professionnelle qui est centralisée, normée, financée et régulée. L’innovation se trouve portée par le politique. On pourrait citer la naissance du CNED (1939) avec la formation à distance ou plus près de nous la naissance de FUN-MOOC (2013). L’innovation canal historique existe encore, mais ne fait plus système. FUN-MOOC est un bon exemple : créé un an seulement après Coursera ou EdX, la plateforme n’a pas su trouver sa place dans l’écosystème français ou francophone, là où ses grandes sœurs ont su trouver une résonnance sociale. Pourquoi ? La formation s’est institutionnalisée, pire elle s’est bureaucratisée au sens de Michel Crozier (Le phénomène bureaucratique, 1963). L’organisation de la formation s’est refermée sur elle-même au détriment de sa finalité sociale. La priorité a été donnée aux dispositifs, aux processus, à la conformité sans tenir compte des mesures d’impacts et des choix stratégiques de long terme.

L’EdTech n’a été perçu que comme un outil d’optimisation de l’existant, un lieu d’innovations incrémentales et non un lieu de deep tech, de technologies de rupture. L’ingénierie est devenue administration, gardienne de l’existant, rompant ainsi avec la tradition française de la flamboyance de l’innovation. L’archétype de cette évolution, est la très belle startup francilienne Edusign crée en 2020 pour simplifier la gestion des feuilles de présence grâce à sa plateforme numérique. Optimiser le processus existant. Ce qui explique la faible pénétration de l’EdTech dans la formation. Si l’on regroupe les marchés de la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et l’éducation, chaque année, la France dépense environ 240 milliards d’euros. Le marché de l’EdTech ne représente qu’1% de cet ensemble. La filière EdTech n’a pas trouvé sa place dans l’écosystème de la formation. Le paradoxe est que la France dépense beaucoup en formation, mais peu en innovation… pour un résultat qui ne cesse de se dégrader année après année si l’on suit les indicateurs de l’OCDE que ce soit les PIAAC ou PISA. 

2, Un problème de gouvernance

Pour comprendre la problématique, il est utile de regarder le contre-modèle américain. Dans la guerre froide avec l’URSS, les Etats-Unis ont été surpris par l’avancée technologique soviétique lors du lancement du satellite Spoutnik en 1957, en 1958, le Président Eisenhower donna naissance à l’actuelle DARPA, Defense Advanced Research Project Agency pour veiller à la suprématie américaine en matière de technologie et de science. Ainsi, la DARPA a financé ARPANET, ce réseau militaire sans but commercial à l’origine à permis de devenir l’architecture fondatrice d’Internet. La Silicon Valley est née d’investissement public avec une vision stratégique qui flèche le travail du secteur privé qui lui-même profite de cet écosystème. Le premier iPhone n’aura pas pu exister sans les brevets publics financés par la DARPA. Il s’agit d’une gouvernance win-win qui a permis aux Etats-Unis d’avoir les 7 magnifiques de la tech (Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Nvidia, Tesla). Certains en appellent à une DARPA de l’EdTech.

D’autres proposent en appelle à une gouvernance européenne pour produire des champions de l’EdTech. On peut rappeler qu’en mars 2000, la Stratégie de Lisbonne devait déjà faire de l’Union européenne, « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » à l’horizon 2010. Le Rapport de Mario Draghi en 2024 proposait un investissement massif estimé entre 750 et 800 milliards d’euros par an pour ne pas décrocher de la course mondiale à l’innovation, l’EdTech serait impactée par un tel investissement. Le 5 mars 2025, la Commission Européenne a lancé l’Union des compétences pour soutenir « le développement du capital humain » sur les axes stratégiques européens, un début de gouvernance mais sans financement de rupture. De toute façon conformément à l’article 165 du Traité de fonctionnement de l’Union Européenne, l’Union agit « tout en respectant pleinement la responsabilité des Etats membres pour le contenu de l’enseignement et l’organisation des systèmes éducatifs ». La filière EdTech est de la responsabilité de chaque nation.

L’économiste Mariana Mazzucato propose une synthèse avec la notion d’Etat entrepreneur « au lieu de dresser une liste de secteur à la mode, nous devrions choisir des problèmes qui exigent un investissement et une innovation sérieux » (avec Matteo Deleidi, Politique d’innovation axée sur la mission, 2019). La filière ne naît pas d’un catalogue de solutions, mais d’une mission qui organise l’alignement des acteurs et des budgets. Autrement dit, l’échec de la filière EdTech n’est pas un déficit d’outils, mais une absence de mission suffisamment claire pour mobiliser les forces vives. France 2030 affiche un plan d’investissement destiné « à faire émerger les futurs champions technologiques ». La Présidence de la République affiche son ambition, c’est ce que l’on appelle l’Etat stratège qui renoue avec la tradition française de l’ingénierie flamboyante. En matière EdTech, il manque une traduction qui propose une mission nationale lisible qui sortirait de la logique de l’addition de projets pour assurer une gouvernance ciblée.

3, Comment faire ?

Si l’on poursuit l’idée de Mariana Mazzucato « l’innovation n’est pas seulement une question de dépensées ou d’incitation, mais de direction » (L’état entrepreneur, 2013). Autrement dit, il ne s’agit pas d’optimiser ou de rationnaliser comme l’on dit pudiquement les modalités actuelles, mais d’organiser une véritable stratégie de formation. L’Etat ne doit pas se contenter de corriger les défaillances du marché mais de façonner le marché. L’Etat agit comme un donneur de signal par ses choix d’investissement, par sa commande publique il flèche l’émulation collective dans ses choix stratégiques. Dans les politiques publiques, la théorie du signal de Michael Spence (Job market signaling, 1973) montre que l’Etat émet des signaux clairs au marché qui permet aux innovateurs de comprendre son environnement et de s’engager dans cette stratégie collective. Le rapport Vilani (2018) voulait faire de la France « un leader mondial de l’IA » ou « le leader européen de l’IA ». L’ambition stratégique est posée.

Tout comme le ministre de l’économie Bruno Lemaire voulait faire de la France une « terre de blockchain ». Le verbe est une direction, reste à construire le pilotage de cette ambition avec des métriques. La question est récurrente dans l’engagement de l’Etat et dépasse le cadre de l’EdTech. La Loi Organique relative au Loi de Finance (LOLF) promulguée en 2001 prévoyait de ne pas investir sans mesure l’impact, seul moyen de connaître la performance d’un engagement. Pour le dire autrement, certains veulent un budget, là où d’autres veulent de l’efficacité. Prenons un exemple pour illustrer. Novembre 2019 a été marqué par le lancement de « Mon compte formation », une idée très interessante qui reprend l’économie des plateformes, chère à l’EdTech. C’est l’outil qui a été mis en œuvre, mais sans objectif chiffré, sans stratégie de faire ce outil un levier de performance. Les métriques de l’offre représentent 13 267 organismes de formation (février 2025), un chiffre qui ne cesse de diminuer (fin 2021, 21 265), mais surtout rien par rapport au 140 000 OF déclaré.

Une technique a besoin d’usage, cette plateforme n’a pas d’utilité sociale hors l’administration. Et pourtant ce pourrait être un outil de connaissance des apprenants et des organismes extraordinaire. Ce pourrait être un outil structurant du marché qui ouvrirait voie à une stratégie de formation. A terme, l’économie des plateformes permet des politiques push/pull particulièrement intéressante… s’il y a volonté publique. L’absence de volonté EdTech est culturelle et non technologique. Prenons un autre exemple, certains en appelle à la disruption de la formation. Disrupter, ce n’est pas ajouter une couche numérique à l’existant, c’est changer les formes de la formation avec le changement du rôle des acteurs, des financements, des évaluations… Quelle formation veut-on pour demain ? On peut rappeler que la formation est un apprentissage socialisé, ce que la société dit qu’il faut apprendre et comment l’apprendre. Comment faire quand rien n’est dit sur le temps long ? Quelle est notre vision de l’apprendre en 2050 et ainsi comment s’y préparer dès à présent ?

L’inexistence d’une filière EdTech française pose questions. Quelle formation voulons-nous ? Qu’est-ce qui pour nos dirigeants ferait progrès social ? Ces questions sont dans la littérature développées sous le vocable « souveraineté cognitive » qui est un terme repris par l’UNESCO (Repenser les politiques éducatives à l’ère du numérique, 2021). Il existe plusieurs définitions, mais on peut résumer la souveraineté cognitive par la capacité collective à maîtriser les conditions de production, de transmission et d’appropriation des savoirs particulièrement à l’ère du numérique. Selon Mariana Mazzucato, un Etat qui ne maîtrise plus ses capacités cognitives avec la formation, la recherche et les compétences ne peut plus être souverain économiquement. Il s’agit pour la France d’inventer une nouvelle souveraineté culturelle qui lui permettrait de rayonner dans le monde avec son industrie de la formation. Le problème de l’EdTech n’est donc pas un problème techniquement, mais social.

Fait à Paris, le 13 janvier 2026

@StephaneDIEB pour vos commentaires sur X

Découvrez « 100 expériences scientifiques de la formation »

Achetez le nouveau livre indispensable pour profiter de la synthèse des fondements scientifiques des pratiques de la formation.