LES ESTIVALES 2026, Le nouvel apprenant est arrivé, 5
La réalité est la seule façon que l’homme ait pour faire société.
Et parfois, la réalité devient hyperréalité, s’éloignant encore davantage du réel.
René Char avait une jolie citation : « Le fruit est aveugle. C’est l’arbre qui voit » (Feuillet d’Hypnos, 1946).
Quel que soit l’aveuglement de l’hyperréalité, le réel voit et fait ce que la réalité ne sait pas dire.
Prenons le cas de la réalité juridique de la formation.
La loi Delors, 16 juillet 1971, introduit une obligation globale de payer la formation, cette obligation s’est mue en un droit individuel (2014) puis en une mise en œuvre de « toutes les mesures nécessaires » (2018). La réalité du droit s’éloigne du réel car le droit prime, même si l’apprenant n’apprend pas. Il s’agit de cocher les cases du droit, sans tenir compte de son impact, bureaucratisation de la formation au sens de Michel Crozier.
La formation s’enferme dans une fiction.
On pourrait citer aussi l’encadrement des organismes de formation 144 000 numéros d’agrément, chiffre en hausse. La réalité administrative a été d’aller plus loin Datadock (2015), Qualiopi (2019) pour 44 000 certifiés et 13 000 pour le CPF, en baisse. La bureaucratie s’enferme sur sa propre réalité, son hyperréalité. Feu Jean-Marie Luttringer avait calculé qu’il existait 300 000 organismes de formation sans numéro d’agrément, les deux tiers… et qui font de la formation quand même, hors de la réalité hors sol.
La théorie des droits de propriété (Douglass North, Change in economic history, 1981) a montré que lorsque la fiction s’éloigne trop du réel, la dynamique économique s’éteint au profit de ceux qui ont construit une fiction performative. La bureaucratisation de la formation se traduit par l’émergence de rentiers de la formation (Philippe Askenazy, Tous rentiers, 2016) plus que d’une formation efficace.
Le fruit est aveugle à la déqualification régulière des apprenants selon les PIAAC de l’OCDE.
Certains proposent de repenser l’apprenant, un apprenant relié à une nouvelle réalité : pour Edgar Morin, l’apprenant devient complexe ; pour Hartmut Rosa, il se relie à ses sensations, sa résonance ; pour Philippe Meirieu, il se relie à la rencontre, suivant la pensée d’Emmanuel Lévinas ; pour Denis Cristol, il se relie au vivant et pour d’autres, enfin, il se relie à une transcendance.
L’apprenant délié est un apprenant qui a perdu son vitalisme, une fleur coupée dans un vase…
Proposer une réalité plus proche du réel pour en faire un vitalisme individuel et/ou collectif, un militantisme qui fasse progrès social.
Mao avait eu cette belle formule : « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent » (1957) pour lutter contre la bureaucratie de son parti. Nous sommes dans ce temps, qui ouvre à une révolution culturelle, une révolution schumpétérienne et rabelaisienne.
C’est un moment de liberté intellectuelle rare pour les aventuriers des concepts.
C’est toute la force de l’homme, faire des histoires, chercher le pourquoi pour créer une fiction comme réponse.
Angelus Silesius avait cette belle formule : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ; elle n’a pour elle-même aucun soin, ne demande pas si on la voit » (Le pèlerin chérubinique, 1657).
Ce besoin de pourquoi qui éloigne du réel et qui fonde l’homme, pour le meilleur et pour le pire.
L’apprenant a besoin de belles histoires pour nourrir sa curiosité du pourquoi. Le travail de la formation est de réinventer un narratif qui fasse rêver les apprenants.
« Il est grand temps de rallumer les étoiles » (Guillaume Apollinaire, Les mamelles de Tirésias, 1918)
Fait à Paris, le 03 juillet 2026
@StephaneDIEB pour vos commentaires sur X
Source
Sur l’apprenant juridique (16 juin 2026)


